‹ Le travail dans l'Europe moderneChapitre 87 sur 151 · Lavisse, Histoire de France, t. VII', p · texte numérisé non relu

Lavisse, Histoire de France, t. VII', p

G. Renard et Weulpbsse. j 18

ployer des navires français. Mais, par crainte d'une excessive cherté, les débouchés entr'ouverts sont presque aussitôt refermés, et c'est à peine si, à la veille de la Révolution (1787), il sera un moment question de les rouvrir.

Au reste il n'eût pas suffi que le gouvernement autorisât ou même favorisât l'exportation des grains pour, qu'elle prît des proportions considérables. En admettant même que la France disposât en moyenne d'un excédent notable, et tout en tenant compte des débouchés que pouvaient offrir la Hollande, la Suède, l'Espagne, le Portugal et certaines parties de l'Allemagne, ■ nos exportateurs auraient eu à lutter contre la concurrence de la Pologne, du Danemark et de l'Angleterre. Nos vins eux-mêmes et nos eaux- de-vie, que le gouvernement ne cherchait pas à retenir de force dans le royaume — dont il entravait, il est vrai, involontairement l'exportation par les abus de sa fiscalité — s'ils n'avaient guère à craindre les compétitions de l'étranger, souffraient cruellement de ses représailles : la France avait taxé les produits manufacturés de ses rivaux ; ceux-ci ripostaient en frappant la plus précieuse de ses denrées.

Pour ce qui est des débouchés intérieurs offerts aux productions de la terre française, nous avons déjà montré comment les facilités de trafic s'étaient accrues. Cependant l'entretien des voies navigables naturelles, particulièrem-cnt utiles pour le transport de marchandises aussi lourdes et aussi encombrantes, laissait beaucoup à désirer, et le système des chemins proprement ruraux ne commence guère à se développer qu'à partir de 1770, grâce à la multiplication des ateliers de charité. D'ailleurs, la liberté et la franchise de la circulation n'ont point progressé du même pas que le réseau des voies de communication. Les vins, article de prix, sont à chaque pas arrêtés sur leur route pour la perception des aides ; mais celle des grains surtout est hérissée de barrières.

Ce n'est pas assez des péages et des douanes provinciales pour gêner leur passage ; la crainte de compromettre l'approvisionnement local les fait immobiliser là où le sol les a produits ; à l'égard de cette denrée de premier besoin les antiques prohibitions féodales ou municipales sont renouvelées.

Le xvii^ siècle se montre même sur ce point moins libéral que le xvi^. Pour assurer la subsistance de la capitale qui grandit, on emprunte à une vieille ordonnance du xv^ des prescriptions rigoureuses que l'on aggrave encore : dans un rayon de dix lieues toutes les céréales à vendre doivent venir à la Halle de Paris. Les provinces ellesmêmes, par les soins de leur intendant ou de leur Parlement, s'interdisent jalousement tout échange : « Tout crève ici de blé, écrit de Bretagne M°^^ de Sévigné, et je n'ai pas un sol ; je crie famine sur un tas de blé. » Les autorisations indispensables n'arrivent que trop tard ; à partir de 1699 on peut dire que la circulation est officiellement interdite ; plus que nulle autre, la circulation par cabotage, qui prêterait à des exportations furtives. Le dommage qu'un tel régime cause aux cultivateurs de chaque région est profond : car dans les mauvaises années ils récoltent très peu, et les hauts prix qui s'étabhssent alors ne compensent pas pour eux les méfaits de l'avilissement ; le renchérissement ne profite guère qu'aux marchands en faveur, qui obtiennent le droit exclusif de faire appel aux ressources des territoires voisins — où souvent c'est la surabondance qui sévit, et où les paysans, pressés par le besoin, vendent à n'importe quel prix.

Sur chaque marché, en outre, règne une police, que les ordonnances de 1693 et de 1709 achèvent d'organiser, et dont tous les règlements tendent à réduire au minimum, et parfois à moins que rien, le bénéfice du laboureur. En tout temps il lui est interdit de traiter avec les marchands ailleurs que sur la place publique, et pendant les dernières heures de vente, quand les bourgeois

du lieu se sont servis. En cas de disette, on peut l'obliger à fournir le marché ; s'il n'y apporte point de bonne grâce la quantité de grains requise, on ouvrira de force son grenier ; si sa denrée ne trouve point d'acquéreur au prix qu'il veut y mettre, on lui défendra de la remporter, au besoin on la taxera d'office, au rabais. Le cultivateur est alors comme « serf du marché ».

Eût-on même renoncé à ces mesures de rigueur, les conditions faites au commerce des céréales étaient les plus défavorables qu'on pût imaginer pour les producteurs. Au xvi^ siècle, on avait interdit la formation de tout entrepôt un peu considérable ; en 1661, le Parlement de Paris avait déclaré illicite toute société de marchands de grains : aussi voit-on qu'au temps de Colhert l'approvisionnement de la capitale n'est assuré que par des négociants médiocres, aussi incapables de prévenir les crises d'avilissement et de mévente dans la région où ils se fournissent que les disettes dans la ville qu'ils alimentent. A partir de 1699 cette profession est fermée à quiconque n'est pas dûment autorisé, enregistré et assermenté : c'est une sorte de monopole officieux constitué en faveur d'une petite catégorie d'individus ; les cultivateurs en font les frais : si l'Administration force le négociant à vendre à bon marché, celui-ci sait bien se rattraper en imposant aux fermiers des prix de misère.

Le monopole officiel d'achat s'affiche enfin, lorsque, vers le miheu du xviii^ siècle, se développent les greniers d'abondance. Loin qu'elle soit « protégée » comme l'industrie, l'agriculture nationale est presque sacrifiée ; loin qu'on la défende contre les concurrences étrangères, dès que le prix des grains s'élève, on accorde des primes aux importateurs, ou bien le gouvernement distribue ses réserves à perte. Le commerce de la viande lui-même est soumis à une réglementation ruineuse pour les éleveurs. Dans beaucoup de provinces les bouchers des principales villes sont investis d'un véritable monopole de débit, et

par conséquent d'achat. Tout le bétail destiné à la consommation parisienne ne peut être vendu que par l'intermédiaire de la caisse de Poissy, qui prélève sur ses opérations un droit exorbitant de 6 p. 100, et dont le privilège se perpétuera jusqu'à la fm de l'Ancien régime.

L'opinion publique et l'Administration elle-même finirent par se rendre compte que cette politique alimentaire, si bien intentionnée qu'elle pût être, tournait dans un cercle vicieux. Ce n'était pas en rançonnant les cultivateurs, qu'on réaliserait cette abondance sans laquelle il était chimérique de prétendre jouir du bon marché des vivres ; ce n'était pas en s'opposant à la multiplication des magasins privés qu'on parerait efficacement à l'inégalité des récoltes ; ce n'était pas en isolant les provinces qu'on assurerait la bonne distribution des grains à travers le royaume. La liberté de circulation interprovinciale des denrées avait été, en somme, respectée pendant le xvi^ siècle et les premières années du xvii^. Louis XII en avait déjà reconnu les avantages (1502) et Henri IV l'avait maintenue ; elle est, nous le savons, solennellement proclamée en 1763, confirmée en 1774, et le principe n'en sera plus contesté. ^lais, sans parler des obstacles généraux qui subsistent (péages et traites), les règlements spéciaux aux marchés et aux marchands de grains, ainsi que les magasins d'ordonnance, n'auront été abolis qu'un instant.

Le sort réservé aux autres produits agricoles s'améliore plus sensiblement. Turgot supprime les droits de circulation sur les vins, sauf les octrois à l'entrée des villes. Affranchi de toute prohibition, de toute taxe, le bétail profite largement des facilités de communication nouvelles : bonne fortune pour les éleveurs du Centre, de l'Ouest et du Nord, qui viennent maintenant disputer à ceux de l'Ile-de-France l'approvisionnement de la capitale.

Au reste plusieurs faits devaient concourir, plus puis-

samment que ces demi-réformes, au relèvement de l'agriculture française. D'abord le développement de l'industrie. Sans doute les plus brillantes de nos manufactures, consacrées à des articles de luxe, reçoivent leur matière première surtout de l'étranger', l^S France du xviii^ siècle ne produit pas, en laines et en soies, le quart de ce qu'elle travaille. Pourtant les industries de grande consommation se développent aussi, notamment dans les campagnes, et celles-là utilisent pour une bonne part les productions du cru. L'aisance générale du peuple, d'ailleurs, dans la seconde partie du siècle, tend à s'accroître : l'essor industriel et le rétablissement de la paix n'étaient pas étrangers à ce progrès. La population, en tout cas, prenait un accroissement rapide, et tel qu'elle n'en avait point marqué depuis dfux cents ans : 4 millions en trente années (1760-1790). Cette augmentation inattendue, qui redoublait les soucis frmnentaires de l'Administration et lui inspirait tant de mesures contraires aux intérêts de l'agriculture, offrait d'autre part à celle-ci une ressource imprévue.

Dans quel sens, en fm de compte, la condition de ce vaste domaine de l'activité nationale se trouve-t-elle modifiée ? A la hausse nominale du prix des denrées qui s'était produite au xvi'^ siècle avait succédé, à partir de 1670 environ jusque vers le milieu du siècle suivant, une dépréciation profonde, que la crise de mévente survenue dans les années 1760-1764 porta à son maximum, et qui était d'autant plus désastreuse que les autres marchandises avaient positivement renchéri. Mais à partir de cette dernière date, par l'effet combiné et d'ailleurs inégal des différentes circonstances que nous avons signalées, le cours des produits agricoles, non seulement tend à s'égahser d'une région et d'une année à l'autre, mais accuse nettement dans toute l'étendue du territoire une hausse continue et rapide. Le revenu foncier se relève du même bond : entre le deuxième et le troisième quart

du siècle il s'accroît d'un tiers ; dans certaines provinces il double.

L'amélioration des conditions de vente n'était pas, il est bien vrai, la cause unique de ce remarquable phénomène : les progrès réalisés dans les divers modes d'exploitation des terres — progrès dont nous allons maintenant aborder l'étude — y avaient contribué. Mais ces progrès, toujours coûteux en eux-mêmes, qui donc aurait eu le désir ou les moyens de les accomplir, s'il n'avait été soutenu par la certitude d'un débit plus rémunérateur ?

§ 2. — ' Les conditions de production.

Les charges de la culture : servitudes féodales et ecclésiastiques : impositions royales ; servitudes communautaires ; le délaut de capitaux. — Allégement lent de ces diverses charges et servitudes : immunités accordées aux dessèchements et aux défriciiements : mouvement en faveur de l'agriculture dans la deuxième moitié du xvnr siècle : un certain aiUux de capitaux. — Mérites respectifs du métayage et du fermage. — La « grande agriculture » et la petite « manuculture ». — Le recrutement de la main-d'œuvre.

Pour tirer parti de l'élargissement du marché, l'agriculture, comme l'industrie, avait besoin de capitaux : quelles sont donc les raisons qui, en dehors de l'insuffisance des débouchés, ont si longtemps écarté l'argent de la terre ? C'est qu'elle avait à supporter des charges trop lourdes et à subir des concurrences privilégiées.

Elle était d'abord soumise aux servitudes féodales et ecclésiastiques. La plus pesante est la mainmorte : de quel cœur le paysan cultivera-t-il, si 1' « héritage « risque de revenir par « échuttes » au seigneur ? Et qui voudra se rendre acquéreur d'un bien dont la possession sera toujours précaire ? Le droit de lods et ventes, qui s'élève souvent à 12 p. 100 du prix des fonds, empêche d'améliorer ceux qui sont sujets à de fréquentes mutations. Le domaine congéable, qui laisse planer même sur l'usufruitier séculaire une menace perpétuelle d'expropriation

OU d'éviction, n'est pas non plus favorable à la mise en valeur du sol. Le droit de franc- fief, qui comporte . l'abandon d'une année de revenu tous les vingt ans et à chaque changement de propriétaire, empêche les roturiers d'acquérir des terres nobles. Le retrait lignager fait que ces mêmes terres, nouvellement vendues, restent en quelque sorte sans maître pendant un an. Quant à la dîme, son grand défaut est d'être levée sur le produit brut, sans tenir compte des frais de production : sur les terres médiocres elle risquait d'entamer le capital, et ainsi elle s'opposait à leur culture.

Si nous passons à l'examen des charges royales -7- car l'agriculture doit faire les frais de deux organisations sociales superposées — la plus ruineuse est la taille personnelle. Cette imposition est bien censée se percevoir sur les bénéfices du cultivateur, mais très souvent elle atteint ses ressources vives, puisque la répartition en est arbitraire, non seulement de contribuable à contribuable, mais de paroisse à paroisse ; elle semble établie exprès pour décourager le paysan qui voudrait améliorer son matériel d'exploitation. Ce qui aggrave encore le vice d'une indétermination propice à tous les abus, c'est que, pour le paiement, le fisc s'en prend au cultivateur, non au propriétaire, et que la règle salutaire de finsaisissabilité des instruments et des animaux de labour est plus souvent violée que respectée. Henri IV avait eu beau spécifier qu'elle s'appHquait même aux dettes envers l'Etat (1595) ; les agents de l'Administration, pour leur commodité, s'empressaient de saisir chez le paysan insolvable ce dont il ne pouvait absolument se passer, son bétail.

Aux charges matérielles s'ajoutent les charges personnelles. C'est parmi la classe rurale principalement que se recrute la milice ; elle seule est assujettie à la corvée, dont l'institution est devenue réguhère depuis 1738. Dans les paroisses voisines de la route tous les hommes sont en principe requis de seize à soixante ans : par grâce les

Fig. 14. — L homme de village, né « pour la peine »,

d'après une gravure du xvip siècle.

(Cabinet des Estampes).

pères de famille peuvent obtenir que leurs femmes et leurs jeunes enfants les remplacent. Chacun doit se rendre au

chantier, avec ses outils, ses attelages et des vivres ; la durée du travail, fixée au gré de l'intendant, varie entre huit et quarante jours par an.

Une autre servitude très onéreuse, qui relève à la fois de l'administration monarchique et de l'ordre féodal, est celle des privilèges de chasse. Henri IV avait bien défendu aux seigneurs de pénétrer dans les blés, dès qu'ils étaient en tuyaux, et dans les vignes avant la vendange ; mais un édit de Louis XIV avait ordonné aux roturiers de ménager dans toutes leurs clôtures une brèche pour le passage des équipages du seigneur, et surtout il leur avait interdit de chasser eux-mêmes sur leur propre bien. Or la noblesse chasse de moins en moins, le gibier pullule, et les habitants ne peuvent se mettre à l'abri de ses ravages. Au xviii^ siècle, dans la région t[\ù entoure la capitale surtout, les capitaineries royales ne cessent de s'étendre : tous les domaines qui les avoisinent sont perdus pour la culture. Il semble que le royaume soit un parc réservé : on n'y coupe point les blés quand ils sont mûrs ; car il faut respecter les gîtes des perdrix !

Avec cela l'agriculture n'était pas plus qu'aujourd'hui affranchie de ce qu'on pourrait appeler les charges bourgeoises. Combien de terres étaient grevées de multiples rentes foncières, qui représentaient l'intérêt de prêts usuraires, et qu'il était impossible d'anlortir ! Et quelle source de procès quand la terre était divisée, les acquéreurs des parcelles restant indéfiniment solidaires pour le paiement des arrérages M En revanche, il est un dernier ordre de servitudes, dont elle est aujourd'hui libérée, mais qui l'enserraient encore de toutes parts : c'étaient celles que la tradition avait établies au profit de la communauté. Dans un très grand nombre de provinces « une prairie ne

1. Autre source de procès : « Lorsque le tenancier à long bail ou le tenancier perpétuel vendait une terre, le preneur avait obligation non seulement envers le bailleur, mais envers le bailleur de celui-ci ». Voir Lavisse, Histoire de France, t. VII', p. 334-335.

pouvait être enclose, du moins complètement, puisque la généralité des habitants, pendant huit mois et demi par an, devait y avoir accès; et aux prairies s'ajoutaient toutes espèces de pâtures que l'on appelait vaines : les terres labourables après l'enlèvement de la moisson, les friches, les jachères. Le labourage ne devait pas se renouveler sur chaque terre tous les ans : car une culture intensive n'aurait pas laissé à l'herbe le temps de pousser dans les guérets entre la moisson d'été et les semailles d'automne ». Souvent même, de paroisse à paroisse, les troupeaux jouissaient du droit de parcours, c'est-à-dire de la vaine pâture réciproque.

Il faudrait encore parler des vexations de tout genre qui, en faisant de la vie du paysan un long tourment, retentissaient sur la productivité de son labeur. Comment cet accablement de la terre et de ceux qui la travaillaient n'aurait-il pas détourné les capitaux de l'agriculture, quand ceux-ci avaient trouvé ailleurs maint emploi plus 8ûr et plus avantageux ? D'abord les offices, les rentes et les affaires financières ; puis le commerce de détail, le négoce maritime et colonial, enfin la grande industrie naissante : autant de placements qui devaient attirer les préférences des riches de tout ordre. Les hauts profits que procuraient ces diverses entreprises et l'émission incessante des emprunts publics maintenaient l'intérêt à un taux auquel le cultivateur ne pouvait atteindre, d'autant que le caractère occulte des hypothèques effrayait les prêteurs.

Depuis le concordat de 1516 beaucoup de domaines ecclésiastiques, tombés entre les mains de commendataires non résidents, sont délaissés. En vain Henri IV avait exhorté les nobles à vivre sur leurs terres, de cette vie active et large des gentilshommes campagnards dont Sully et Olivier de Serres leur donnaient l'exemple ; les mille moyens déjà employés par François I^^", et repris par Louis XIV, pour attirer les plus importants d'entre

eux à la Cour ont trop bien réussi. Occupés dans les armées, dans les finances, dans la magistrature, les autres ne connaissent guère davantage leurs manoirs ; ils ont d'ailleurs obtenu la liberté d'engager leur argent dans toutes les autres branches de l'activité économique : mais il leur est défendu d'affermer des biens-fonds, à moins qu'ils n'appartiennent à la couronne, à l'Eglise ou à des princes du sang. Les riches bourgeois enfin se gardent bien de quitter le paisible séjour des villes franches pour aller faire valoir leurs propriétés ; car, une fois étabhs dans le plat pays, ils tomberaient au rang des vulgaires roturiers, et verraient fondre sur eux les innombrables charges, vexations, servitudes, dont nous avons esquissé l'effrayant tableau.

Un progrès lent, incertain, intermittent, s'accomplit toutefois pendant les trois siècles de la monarchie absolue. Si les charges seigneuriales ne s'atténuent qu'insensiblement, si même, à la veille de la Révolution, elles marquent une tendance à recroître, la royauté s'est, à plusieurs reprises, efforcée de soulager l'agriculture. Charles VIII, Louis XII, Henri IV, Colbert parviennent à alléger momentanément le fardeau des tailles. En 1768,1e principal de cet impôt (sans les accessoires malheureusement) est fixé une fois pour toutes, du moins pour l'ensemble du royaume, et Turgot abolit le règlement qui rendait les notables de chaque paroisse solidaires du paiement. La suppression du vingtième d'industrie dans les campagnes leur procure encore quelque ressource. Dans la deuxième moitié du xviii^ siècle on se préoccupe de ne plus arracher le cultivateur à son travail, fût-ce pour lui faire construire des routes ou assurer les transports militaires : quelques intendants, d'abord, autorisent les paysans à se racheter de cette onéreuse servitude, et si l'abolition générale de la corvée, un moment prononcée par Turgot, n'est pas maintenue, du moins le principe du rachat reste sauf. On l'apphque également à la mihce : le recrutement par

engagements volontaires, assuré par les souscriptions de ceux qui préfèrent ne pas partir, se substitue peu à peu aux hasards aveugles du tirage au sort.

Les empiétements de la jouissance communautaire sur la propriété privée sont eux-mêmes restreints. Le droit de clôture, qui existait depuis longtemps dans certaines provinces, comme la Bretagne, est étendu au Béarn, à la

Fig. 15. — Les misères de la guerre au xvii" siècle (d'après Callot).

Franche-Comté, à la Lorraine, à la Champagne, au Roussillon, à certaines parties de la Bourgogne (1768-1770) ; le parcours tout au moins est supprimé en Alsace, en Dauphiné, en Languedoc, en Hainaut, en Flandre et dans le Bourbonnais. Louis XI déjà avait préparé l'appropriation des communaux, en fixant les règles qui devaient présider à leur partage entre le seigneur et les habitants. De 1770 à 1789 un grand nombre d'arrêts autorisent leur division entre tous les ayants droit : ce renforcement et ce développement de la propriété individuelle ne pouvaient que favoriser le progrès de la culture; le paysan allait travailler avec une ardeur nouvelle les terres dont il

était désormais certain de recueillir librement le produit intégral.

N'oublions pas enfin que, sauf dans les intervalles de troubles civils, dans les périodes d'invasion et de ^ande misère, une sécurité relative règne dans les campagnes. Pour un temps, sous le règne du « Père du peuple », elle avait paru si grande que les armes des paysans étaient

Enrouillées partout, et que des morions

Et des vieils corselets on faisait des chaudrons.

Henri IV avait aussi rempli vaillamment son rôle de policier ; et si, en plein xviii^ siècle, le vagabondage était encore un fléau qu'on ne savait comment combattre, tout de même il n'exerçait point d'aussi terribles ravages qu'autrefois les pilleries des gens de guerre.

A deux reprises même — au début du xvii^ siècle et dans la seconde moitié du xviii^ — le gouvernement accorde à l'agriculture des encouragements positifs. Henri IV, qui chaque jour après dîner se faisait lire pendant une demi-heure l'ouvrage d'Olivier de Serres, se garde de néghger une telle source de richesses. Quand il crée des relais de poste dans les bourgades échelonnées le long des routes, ce n'est pas seulement aux voyageurs qu'il entend fournir de bons chevaux, mais aussi aux cultivateurs. Il ne songe à rien de moins qu'à dessécher tous les marais du royaume : pour entamer la réahsation de ce projet grandiose, jl fait appel à un entrepreneur hollandais Bradley, auquel il confère pour 75 ans le titre de maître des digues, et avec qui les propriétaires pourront s'entendre ; d'avance il déclare que toutes les terres asséchées, et tous les ouvriers qui auront pris part au travail, seront exempts de tailles. Ainsi fut conquis sur les palus du Bas-Médoc le district qui porte encore le nom de Petite Flandre ; et ce brillant succès servit d'exemple. — Un siècle et demi plus tard (1764), l'Administration, revenant à cette politique féconde, fait bénéficier tous les dessèche-

ments d'une exemption de tous impôts royaux et même de dîme pendant vingt ans. On s'attaque aussi aux

friches, qui couvraient d'immenses étendues ; aux défricheurs on promet une immunité complète pour quinze années (1766).

C'est qu'un puissant mouvement d'opinion se dessine cette fois en faveur d'un art si longtemps dédaigné. L'indolent Louis XV institue à ses frais des expériences d'étuvage des grains ; et le futur Louis XVI, tel l'empereur de Chine, met la main à la charrue : on sait assez que, devenu roi, il décorera sa boutonnière d'une fleur de pomme de terre, et rédigera un mémoire pour la destruction des lapins. En 1760, on institue au contrôle-général, sous le nom de Comité d'agriculture, un corps consultatif, comme un office d'études et d'informations. Dans les assemblées provinciales que crée Necker, le Tiers-Etat des campagnes obtient une représentation égale à celle du Tiers des villes ; la proposition avait été faite de constituer, à l'image de la Suède, un ordre des paysans, et l'idée se retrouvera dans les cahiers de 1789. Si obéré qu'il soit, l'Etat trouve moyen, en 1784, de distribuer trois milHons de secours aux cultivateurs victimes des inondations, et l'année qui précède l'ouverture des Etats généraux voit fonder un grand prix royal d'agriculture qui devait être remis au lauréat par le monarque en personne. Les Etats de Bretagne et ceux du Languedoc luttent de générosité avec l'Administration centrale. — La sympathie publique et les initiatives privées précèdent ou soutiennent les mesures gouvernementales. Dans la décade 1760-1770, c'est un véritable enthousiasme qui éclate pour les choses de la campagne : Rousseau prêche le retour à la nature ; on traduit les Saisons de Thomson, les Géorgiqiies de Virgile ; on chante les Jardins, jusqu'au potager ; Greuze tourne vers les charmes et les vertus de la vie champêtre la sensibilité du temps. Un- peu partout des sociétés d'agriculture se créent : elles rivalisent de zèle avec les intendants et les riches particuhers pour récompenser et stimuler Tardèur nouvelle des cultivateurs. Bientôt s'organisent dans la généralité de Paris les premiers comices agricoles ; et au miheu même de l'agitation que provoque la crise financière et politique,

on imagine une loterie pour porter secours aux paysans malheureux.

La terre, alors, commence de recevoir par diverses voies les capitaux qui lui manquaient. Maintes abbayes dépensent des sommes considérables pour l'apiélioration de leurs biens-fonds. Une partie de la noblesse française — la noblesse bretonne notamment — retourne passer dans ses châteaux au moins quelques mois de l'année, et beaucoup de grands seigneiu's consacrent leurs loisirs et leur fortune au progrès de l'agriculture. Quelques-uns fondent de véritables centres d'agronomie, comme le marquis de Turbilly en Anjou, le duc de Béthune-Charost en Berri, le duc de Choiseul à Chanteloup, le duc de la Rochefoucauld à Liancourt, M. de Montyon en Brie ou bien encore Lavoisier dans le Blésois.

Les moyens propriétaires, nobles ou roturiers, recueillent la leçon que leur donnent les grands. Longtemps les bourgeois, en acquérant des terres nobles, n'avaient recherché qu'une satisfaction de vanité — la seule qu'avaient prétendu leur laisser les lois somptuaires de la Renaissance, et ils ne s'étaient pas mieux occupés de leur nouveau bien que le seigneur ruiné auquel ils l'avaient acheté. Mais, dans la seconde moitié du xviii^ siècle, la possession de quelques biens- fonds leur apparaît, non seulement comme une garantie contre les réductions de • rentes et les risques de la spéculation, mais encore comme un placement fort avantageux. iS''avait-on pas vu, dès 1760, de véritables compagnies financières se constituer pour entreprendre des défrichements ? — Envisageonsnous, d'autre part, le cas du petit propriétaire, ou du cultivateur à qui manquent les ressources pour tirer de sa terre le meilleur parti ? Il va profiter de la diminution du taux de l'intérêt, qui, par suite de réductions successives, est tombé à 5 p. 100, ainsi que de la réforme du régime hypothécaire, dont les principes ont été posés dès 1673. De plus, il se crée des monts jrumentaires ou monts de

G. Rexarp et \Vel'lersse. 19

290 LE TRAVAIL DA>S l'eUROPE MODERNE

grains, dont le fonds de roulement est constitué par des libéralités volontaires, et qui consentent aux laboureurs, moyennant un intérêt modique, des prêts de semences remboursables en nature après la récolte. Il n'est pas enfin jusqu'au progrès de la « manufacture dispersée » qui ne ramène un peu d'argent dans les campagnes i.

Quel était maintenant le mode d'application le plus fjfficace des capitaux à la terre ; quelle était l'organisation la plus avantageuse des rapports entre la propriété foncière et le travail agricole ?

Pendant les trois derniers siècles du Moyen-âge, le régime qui avait prédominé tendait à ne laisser subsister pour chaque terre qu'un seul maître effectif, qui n'était autre que le cultivateur. Moyennant une redevance annuelle fixée une fois pour toutes, celui-ci était en effet assuré d'une possession séculaire, sinon éternelle ; il pouvait luimême transmettre par héritage, louer ou céder le domaine qu'il occupait, à charge pour le nouveau possesseur de remplir envers le propriétaire nominal les conditions convenues lors de l'accensement primitif. Mais, au xvi^ siècle, à mesure que la terre devenait plus rare et que sa valeur augmentait, la durée des locations immobilières avait été progressivement réduite à un petit nombre d'années ; le propriétaire -en titre ne consentait plus à abandonner pour un temps indéfini la plus-value dont pouvait éventuellement bénéficier sa propriété. Désormais, au lieu d'un cens invariable, le cultivateur doit payer un loyer, dont le chiffre est discuté et varie à chaque

1. Le système de Law- lui-même^ n'a pas été sans apporter à l'agriculture besogneuse des secours imprévus. Certains propriétaires ont profité du haut prix auquel les terres s'étaient trouvées portées par îa baisse de l'argent pour liquider de gros emprunts en vendant une petite partie de leurs fonds; d'autres, un peu plus tard, ont profité de la dépréciation des billets pour rembourser leurs créanciers à bon eompte ; même parmi les spéculateurs heureux qui ont acheté des terres pour consolider leur fortune récente, quelques-uns ont songé à les féconder en y répandant une partie des sommes qu'ils venaient d'amasser.

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renouvellement du contrat. Généralement, faute d'autres ressources, il le paie en nature ; c'est une portion déterminée de la récolte, la moitié .par exemple, qu'il doit chaque année céder au maître du fonds : il devient alors un métayer. 9i cependant il avait le moyen de l'acquitter en argent, il pouvait obtenir, pour toute la durée du bail, une sorte d'abonnement et une taxation fixe de son loyer, indépendante de la variation des récoltes : il prenait alors le nom de fermier. Du fermage ou du métayage, quelle était donc la combinaison la plus favorable à la bonne exploitation des terres ?

Le métayer, en général, est pauvre ; s'il ne dispose d'aucun argent liquide, il y a lieu de présumer que son outillage est des plus restreints ; et les lourdes charges que lui impose le nouveau contrat de location risquent de l'appauvrir davantage. Souvent il faudra que le propriétaire lui fournisse tout le matériel et tout le bétail nécessaires à la culture ; le fera-t-il en temps utile, s'il vit à la ville ou à la cour, loin de son domaine ? Alors ce triste cultivateur, si mal monté, travaille avec peu d'ardeur ; habitué qu'il est à la pauvreté, il n'éprouve pas le désir de conquérir l'aisance ; il se livre, pour ménager sa peine, aux cultures les moins rémunératrices, ou bien il épuise un bétail qui ne lui appartient pas, à accomplir des charrois qu'on lui paye comptant. Il sait d'ailleurs que la coutume oblige son maître à le nourrir, au moins quelque temps, si son incapacité ou les intempéries le réduisent à un absolu dénûment. Bref « il est aussi malaisé à un de ces pauvres gens d'être bon agriculteur qu'à un forçat d'être bon amiral ^ ».

Tout autre est la situation du fermier. Il possède en propre un outillage complet et un nombreux bétail, il a quelque argent en réserve pour parer aux accidents naturels et aux variations des cours ; s'il parvient à aug-

i . Mirabeau, Amides hommes. Woir G. Wenlersse, Mouveinent physiocratique, t. I, p. 334.

menter le rendement de ses terres, tout le profit est pour lui, du moins jusqu'à l'expiration de son bail ; il a donc tout intérêt à bien cultiver. Si le propriétaire néglige d'exécuter les travaux d'entretien indispensables, il peut, dans une certaine mesure, y suppléer ; il offre^, en revanche, les meilleures garanties au propriétaire qui serait disposé à lui fournir de nouveaux moyens d'améliorer son exploitation. Le fermage, toutefois, ne donnera tous les résultats qu'on est en droit d'en attendre qu'à deux conditions. L'une, que le bail soit assez long pour permettre au fermier de recueillir le fruit des sacrifices qu'il aura accomplis ; l'autre, que la ferme soit assez vaste : 150 à 200 hectares, par exemple, c'était le chiffre moyen que recommandaient les Physiocrates ; car on réalisait ainsi une grande économie sur les bâtiments et même sur le personnel : il ne faut qu'un berger pour un grand troupeau comme pour un petit.

Or, au xvi<^ siècle, le fermage ne nous apparaît encore que comme un mode d'exploitation exceptionnel : les grands usufruitiers ecclésiastiques qui dirigent eux-mêmes l'exploitation de leurs domaines sont presque seuls à le pratiquer. Nous le voyons se développer dans la Haute- Normandie au temps de Henri IV. A l'exemple des Pays- Bas, nous le trouvons déjà établi dans l'Artois et naturellement dans la Flandre, quand ces deux provinces sont réunies au royaame. La richesse naturelle du sol et la facilité des débouchés en favorisent l'extension en Picardie, dans l'Ile-de-France, le Maine et l'Anjou. Cependant, vers le milieu du xviii^ siècle, il ne couvrait guère qu'un cinquième des terrains cultivés en grains ; le métayage avait gardé une prédominance presque exclusive dans toutes les provinces du Centre et du Midi. Dans le Nord même, les fermiers s'étaient ressentis du long avilissement où étaient tombées les céréales : dans le Soissonnais, par exemple, beaucoup de riches cultivateurs avaient été remplacés par de pauvres haricotiers qui,

n'ayant point de bestiaux, ne fumaient point le sol et se contentaient de l'égratigner au lieu de le labourer.

Mai.s, dans les années qui suivent, les grosses entreprises de culture recommencent à s'étendre ; là même où il existait déjà de petites fermes, des « réunions » s'accomplissent : les grandes exploitations, qui, dès le xvii^ siècle, avaient balayé dans les plaines de la Beauce et de la Brie des centaines de chaumières, achèvent de gagner toutes les provinces du Nord et de l'Ouest voisines de la capitale. Dans certains cantons les héritages, morcelés à l'excès, formaient un tel enchevêtrement qu'il fallait piétiner les uns pour pénétrer dans les autres, et que chaque cultivateur perdait le meilleur de son temps àpasser d'un quartier à l'autre de son exploitation : on cherche donc à rassembler les propriétés ; un arrêt de 1770 favorise à cet effet les échanges amiables de parcelles.

Les abbés des grands ordres monastiques étaient en général restés fidèles à la coutume qu'ils avaient reçue de garder leurs fermiers leUr vie durant, et même délaisser se perpétuer chaque ferme dans la même famille. Mais un malheureux édit de 1693, étabhssant de nouveaux droits de contrôle sur les actes notariés, avait aggravé, pour les domaines laïques, la tendance à l'abrègement des baux ; dans presque toute la France l'usage s'était répandu de ne plus louer les terres pour plus de neuf années, parce que tout bail d'une durée supérieure, étant assimilé à une ahénation temporaire, donnait lieu à la perception de multiples taxes royales, sans parler des lods et ventes. Des arrêts successifs de 1762 et 1775 portèrent la limite d'exemption de tous droits d'enregistrement jusqu'à vingt-sept ans.

Ainsi parvient à se constituer ce qu'on pourrait appeler la « grande agriculture » avec de gros capitaux. Est-ce à dire que tout autre mode de mise en valeur du sol îùt condamné à disparaître ? Loin de là. Si les grandes ou

tout au moins les moyennes fermes conviennent davantage à la culture des grains, les petites se prêtent mieux à celle du lin ou du chanvre et à l'élève des volailles. Et il existe une multitude de productions pour lesquelles c'est une exploitation plus menue encore, presque toute manuelle, et volontiers bornée à quelques arpents, qui donne les plus Ijrillants résultats. La viticulture, par exemple, et certaines cultures maraîchères n'exigent presque» que des bras, pourvu que l'esprit de propriété les excite à bêcher infatigablement de minuscules lopins.

Bien que l'accroissement des capitaux fût le facteur essentiel du progrès agricole, la question se posait néanmoins de savoir si les riches propriétaires et les gros entrepreneurs pourraient se procurer facilement la maind'œuvre nécessaire. Il n'est pas. douteux qu'à certaines époques tout au moins, l'excès de la misère ait causé dans les campagnes une excessive mortalité, parmi les enfants surtout, et les ait en quelque sorte dépeuplées. De plus, à partir du xvii^ siècle, un mouvement très net d'émigration se marque des champs vers les villes. La quasi-certitude d'échapper à la mihce, le développement de la domesticité, la multiphcité des emplois qu'offre l'administration fiscale, les secours que distribuent les œuvres d'assistance municipales, enfin les tristes conditions de la vie rurale et les salaires relativement élevés que promet la prospérité industrielle, tout tend à attirer les paysans dans les cités

Jusqu'au cœur des cantons agricoles, d'ailleurs, l'industrie vient parfois enlever à l'agriculture des bras qui lui seraient utiles : tantôt c'est une vaste manufacture qui semble aspirer tous les travailleurs d'alentour ; tantôt c'est la fabrication domestique installée dans les chaumières mêmes qui distrait le villageois du labeur de la terre. Dès 1665 les Etats de Bourgogne s'inquiètent des répercussions que l'extension des fabriques ne manquera pas d'exercer sur le labourage et la viticulture.

Un arrêt de 1723 porte que, dans toute la Normandie, à l'exception de la ville de Rouen et du bourg de Darnétal, tout tissage d'étoffes de fil et coton sera suspendu du 1er juillet au 15 septembre. En 1724, l'intendant de Provence redoute de voir la culture délaissée pour le travail de la soie. Arthur Young, à la fm du siècle, attribuera en ,-partie le demi-abandon dont souffrent les terres bretonnes au développement de la fabrication des toiles. Les propriétaires ne se plaignaient pas seulement que les ouvriers agricoles fussent rares ; ils dénonçaient — non sans quelque âpreté intéressée — leur mollesse à l'ouvrage. Ne voyait-on pas des journaliers montés sur des ânes mendier de hameau en hameau plutôt que de chercher à se placer ? L'habitude de l'indigence avait parfois fmi par éteindre dans la portion la plus malheureuse du menu peuple des campagnes le goût même du travail. Mais nous savons aussi qu'à partir de 1760 le nombre des habitants du royaume grandit rapidement ; dans les districts ruraux notamment, on constate que « la population est infinie », qu'il y a « une multitude d'enfants », que le progrès des mariages et des naissances « laisse à peine aux champs le temps nécessaire pour se reposer ». La disparition d'une partie des petits fermiers est largement compensée par la multiplication des très petits propriétaires : ceux-ci prêteront volontiers leurs bras à la grande culture pour compléter les trop modestes ressources que leur assure le travail intensif de leur bout de champ.

?i 3. — Le Développement de la production et le progrès technique.

Restriction de la vaine pâture; commencement du partage des communaux ; la réglementation administrative des cultures. — L'agronomie nouvelle : Olivier de Serres, Duhamel du Monceau. — Engrais animal et engrais minéral ; assolement biennal et triennal ; l'outillage. — Les principales cultures nouvelles : le mûrier ; les plantes fourragères ; la pomme de terre. — La sylviculture et l'horticulture;

meilleur rendement des céréales; l'élevage extensif; ramélioration des races bovines et ovines ; les haras.

L'extension des débouchés et l'accroissement des capitaux agricoles devaient naturelleiiient entraîner et l'augmentation de la production totale et l'amélioration des méthodes de culture ; mais ce c^ouble progrès se heurte à certains obstacles particuhers dans le détail desquels il nous faut d'abord entrer.

La vaine pâture ne comportait pas seulement une restriction à la propriété individuelle bien faite pour décourager à la fois les propriétaires et les capitahstes, elle constituait en elle-même un mode d'exploitation du sol très défectueux. On la considérait comme indispensable à l'entretien et à la multiplication du bétail, et cette opinion était si fortement ancrée .dans les esprits qu'au xvi^ siècle il était interdit de remettre en culture « une terre qui avait été une fois en nature de pré )). Sous Henri IV, « la banalité ^ « des pâturages demeure un dogme agricole auquel nul n'oserait toucher, pas même le souverain "■. En 1788 encore on se demande sérieusement si le défrichement des pâtis ne compromettra point l'existence des troupeaux.

Mais, en réalité, la libre dépaissance ne pouvait nourrir que des bêtes maigres et chétives ; le « parcours » présentait «n outre l'inconvénient de fatiguer inutilement les animaux et de propager les épizooties. L'onvertm'e souvent prématurée du « ban » (24 juin), et la clôture généralement tardive (25 mars), nuisaient à la croissance des herbages et contraignaient Therbâger à des fauchaisons précipitées. Par là déjà la vaine pâture enlevait au bétail plus de subsistance sans doute qu'elle ne lui en procurait, sans compter qu'elle s'opposait au développement des prairies artificielles, qui aurait permis de doubler ettri-

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