Voir d'Avenel, même ouvrage, p
D'autres barrières se dressaient encore sur le chemin du progrès agricole. Nous nous faisons difficilement une idée d\\ degré de puérilité que pouvaient atteindre, il y a trois siècles, je ne dis pas les routines, mais les superstitions paysannes. En 1662, telle municipalité de Provence demande à l'archevêque d'Arles la permission d'exorciser les chenilles et autres insectes qui gâtent les chênes blancs. En 1737 encore, une commune sollicite un exorcisme contre les poux qui dévorent les millets ; ailleurs, on excommunie les bestiaux qui mangent les légumes. Les classes supérieures elles-mêmes se montrent fort mal éclairées sur leurs véritables intérêts : nous savons déjà qu'à une époque relativement voisine de la nôtre les seigneurs n'hésitent pas à laisser manger leurs récoltes par le gibier, et à les ravager eux-mêmes, pour se procurer le plaisir de la chasse. Le droit féodal de champart, les simples rentes foncières qui comportent le paiement d'un intérêt en nature, obligent le cultivateur à ne jamais varier sa culture. Lorsque la royauté enfin intervient pour assurer l'approvisionnement du royaume en grains, elle n'est pas toujours heureusement inspirée. Obsédé par la crainte de la famine, Colbert déclare à la viticulture une véritable guerre. En 1731, il est expressément interdit de planter des vignes nouvelles, et, pendant trente ans, des intérêts particuliers stimulant le zèle des intendants, ce simple arrêt sera exécuté avec rigueur. Henri IV avait prétendu interdire de semer du blé noir : s'il eût été obéi, le royaume eût été privé de la seule ressource qui lui restait dans les années mauvaises. L'Administration professait pour le froment un respect religieux : tant qu'on n'avait pas achevé la moisson des blés, il était défendu de rentrer les avoines.
L'agronomie cependant était née. D'abord on s'était contenté de rééditer le vieux traité de Jehan de Brie, qui remontait à cent cinquante ans (1522). Puis l'imprimeur Charles Estienne, puisant aux sources antiques, compose,
d'après les agronomes romains, son livre Des rustiques travaux, bientôt suivi du Prœdium rusticum qui, traduit en français par son gendre le médecin Liébaut, devient le manuel populaire de la Maison Rustique. En 1563, sous le titre énigmatique de Recette véritable par laquelle tous les hommes de France peuvent apprendre à multiplier et à augmenter leurs richesses, Bernard Palissy donne un véritable traité de l'art agricole. Enfin, en 1600, paraît le Théâtre cV agriculture et mesnage des champs d'Olivier de Serres ; le succès de l'ouvrage est si vif que pendant trois quarts de siècle on en publie vingt éditions. Colbert, dont l'infatigable ardeur s'étendait à tout, si occupé qu'il soit de ses manufactures, essaye d'instituer un service public d'enquêtes et de statistiques agricoles.
Mais c'est seulement un siècle plus tard, quand se dessine le grand mouvement d'opinion dont nous avons parlé, que l'agriculture devient enfin, au même titre que le commerce et l'industrie, une affaire d'Etat. En 1750, Duhamel du Monceau donne le premier volume de son célèbre Traité où il fait connaître de ce côté de la Manche les méthodes des agronomes britanniques ; la même année paraît VAlmanach du Bon Jardinier, auquel collaborent de grands botanistes comme les frères Jussieu. Dix ans plus tard, les Sociétés d'agriculture commencent à vulgariser les nouveaux principes ; la tentative faite par Colbert pour créer une administration de l'agriculture est alors reprise ; elle aboutit en 1785 à la constitution d'un Comité à peu près autonome, dont font partie Lavoisier et le physiocrate Dupont de Nemours, qui entretient une active correspondance avec les intendants, et'qui rédige des instructions pour tous les cultivateurs du royaume. Dès 1764-1765 s'étaient organisées les Ecoles vétérinaires de Lyon et d'Alfort, les premières de l'Europe ; en 1771 s'était fondée à Anel, près de Compiègne, une ferme modèle que le ministre Berlin un moment subventionna.
Le chapitre le plus élémentaire de la théorie agricole est celui qui concerne l'emploi du fumier. Au début du XYii® siècle, il était encore telle province du royaume, comme la Provence, où, soit par système, soit par incurie, on paraissait l'ignorer ; c'était cependant dès lors une doctrine assez répandue qu'il fallait donner au bétail une litière abondante pour la répandre ensuite sur le sol. Mais le fumier était rare, parce qu'en général on laissait les troupeaux vaguer au dehors et que la pratique du parquage était presque inconnue. L'abondance du fumier d'écurie, en y joignant même la fiente du colombier ou colombine, ne compensait pas l'insuffisance du fumier d'étable. C'est à peine si un homme de génie, comme Bernard Palissy, entrevoyait le principe de la fertihsation du sol par les sels ammoniacaux que renferment les déjections animales.
Quant à l'engrais minéral, on n'en faisait qu'une application rudimentaire. Par exemple, lorsqu'on voulait demander à un même terrain une nouvelle moisson l'année suivante, on incendiait sur place les chaumes de la dernière récolte ; ce procédé portait le nom de brûlis ou d'écobiiage ; l'usage des cendres de diverse nature était d'ailleurs connu dans certaines provinces, comme le Maine, au xvi*^ siècle. ^Nlais on employait surtout, et depuis très longtemps, la marne ou la chaux ; B. Pahssy avait composé un traité général sur cet objet. Quelquefois aussi on jetait sur les terres le compost, c'est-à-dire les boues provenant du curage des rivières. Enfin, sur les côtes de l'Océan, on savait tirer parti du sahlon, ou de la tangue, c'est-à-dire du sable calcaire produit par l'émiettement des coquillages ; une ordonnance de 1618 déclare, contre les prétentions des seigneurs, que l'enlèvement -en est libre. On n'ignorait pas non plus les vertus fécondantes du ■goémon et du varech : il fallut même en réglementer la coupe (1731) pour mettre un terme à un gaspillage qui risquait de compromettre, en même temps que la ferti-
LA fras;ce 301
lité des terres littorales, la reproduction du poisson et l'industrie de la soude. Mais c'est seulement vers le milieu du xviii^ siècle que Réaumur i établit en France les premiers principes d« la chimie agricole, «t que le « mélange », le dosage habile des terres, depuis longtemps pratiqués en Angleterre, commencent à s'introduire dans notre agronomie.
Au reste, la plupart des terres, à l'époque de la Renaissance, n'étaient réellement mises en culture qu'une année sur trois. La jachère formait le pivot de cette agriculture si fruste ; on considérait que la terre avait besoin de deux années de repos pour une d'activité. Et le fait est que le manque d'engrais rendait ce long intervalle d'inertie presque indispensable : lui seul permettait la régénération perpétuelle et spontanée du sol. L'absence de toute culture sarclée le rendait encore nécessaire pour assurer l'extermination périodique des mauvaises herbes après chaque fumure. Et si quelqu'un se fût avisé de s'affranchir de cette coutume respectée comme un article de foi, les obhgations communautaires lui interdisaient de prendre aucune initiative qui y fût contraire. Bodin pouvait bien s'inscrire en faux contre ce préjugé « que la terre pour vieillir perd sa vigueur », sa protestation n'était fondée que sur un vague optimisme.
L'erreur de la culture traditionnelle consistait dans rimmutabilité des soles, que le droit féodal avait érigée en règle partout où le seigneur percevait des redevances en nature. Olivier de Serres est un des premiers qui ait nettement distingué entre les plantes épuisantes et celles qui ne le sont pas : il a étabh, par exemple, que la culture des fèves était propre à reconstituer les terres à blé -. Pourtant vers 1760 c'est encore l'assolement biennal (une année de repos sur deux) qui l'emporte. Les Physiocrates