L'APPÉTIT, FACTEUR THÉRAPEUTIQUE
riences, où les aliments donnés au chien par petites portions provoquaient une sécrétion de suc beaucoup plus énergique que lorsqu'ils étaient donnés en une fois et sous une masse considérable. C'était là une reproduction expérimentale du traitement habituel d'un estomac affaibli. Une telle diététique est d'autant plus indiquée que, dans les maladies de l'estomac, ce ne sont le plus fréquemment que les couches superficielles de la muqueuse qui sont atteintes. Dans ces conditions, la surface sensible de l'estomac, dont le rôle est de recevoir l'excitation de l'agent chimique, ne remplit plus sa tâche et la période de sécrétion chimique qui, pour un repas très abondant, se poursuit très longtemps, se trouve remarquablement diminuée ou manque même tout à fait. Mais alors une bonne excitation psychique, un vigoureux sentiment d'appétit peut envoyer l'impulsion sécrétoire sans obstacle du système nerveux central jusqu'aux glandes gastriques, qui se trouvent dans les couches profondes encore intactes de la muqueuse. Au début de cette leçon, j'ai mentionné un tel exemple emprunté au matériel pathologique de notre laboratoire. Il est clair qu'il est bien indiqué, dans ces cas, d'assurer la digestion par le suc d'appétit, sans compter sur le suc chimique. — ■ A notre point de vue, on comprend bien encore la mesure qui consiste à enlever à son entourage habituel le malade atteint d'insuffisance gastrique chronique. Représentons-nous un homme dont l'esprit est occupé, un employé très affairé. Il arrive alors souvent qu'il ne puisse un instant se distraire la pensée de son travail ; il mange, sans même y prendre garde ; il mange, et c'est de son travail qu'il s'occupe toujours. Cela arrive surtout fréquemment pour les individus qui vivent dans le tourbillon actif des grands centres. L'inattention sys-
tématique marquée pour les repas prépare naturellement clans un avenir prochain un trouble de la digestion avec toutes ses conséquences. 11 ne se produit plus de suc d'appétit, plus de suc d'amorce, ou seulement très peu ; l'activité sécrétoire s'établit lentement, les aliments séjournent dans le canal digestif beaucoup plus qu'il ne faudrait, ils entrent en putréfaction par le manque de suc digestif, ils irritent, dans de telles circonstances, la muqueuse du conduit digestif et y provoquent un état pathologique. A un tel malade, qui reste en son lieu et place et dans les mêmes conditions de vie, aucune prescription médicale ne pourra être d'un réel secours, parce que la cause fondamentale de la maladie continue à s'exercer. Il n'y a ici qiiiin seul remède : enlever le sujet à son entourage, le délivrer de son travail professionnel, interrompre le cours des pensées qui l'obsèdent, et obtenir que, pendant un certain temps, sa seule préoccupation dans la vie soit le souci de sa santé, de son alimentation. C'est là le résultat qu'on atteint en envoyant le malade en voyage, dans une station thermale.
C'est le devoir du médecin de ne pas seulement régler la vie de quelques malades particuliers suivant les principes que nous avons établis, mais aussi de se préoccuper d'étendre et de faire exactement comprendre dans un cercle plus étendu l'importance de l'acte de manger. C'est, en particulier, un devoir pour le médecin russe. En effet, dans les milieux russes intelligents, qui ne se font pas le plus souvent une idée suffisamment claire de la vie, on peut trouver une indifférence tout à fait anti-physiologique vis-à-vis du manger. Des nations plus posées, la nation anglaise, par exemple, ont fait de la question du repas une espèce de culte. Si c'est un trait d'animalité de se livrer démesurément et exclusivement