QUESTIONS NON RÉSOLUES
un système de canaux conduisant les réactifs. Ce sont là, comme vous le savez, les glandes avec leurs canaux excréteurs. Chaque usine livre son liquide spécial avec son réactif spécifique; ce réactif, doué de propriétés chimiques déterminées, n'agit que sur certaines parties des aliments, qui sont ordinairement constitués par une masse complexe de matériaux différents. L'action de ces réactifs est due, surtout, à ce qu'ils contiennent des substances particulières, bien connues sous le nom de ferments. Parmi ces divers réactifs ou sucs digestifs, comme on les appelle habituellement, il en est qui ne modifient qu'une seule espèce de substances alimentaires ; d'autres agissent en même temps sur plusieurs, cumulent les propriétés de divers réactifs isolés, tout en présentant certaines particularités dans leur mode d'action. Alors même qu'un de ces réactifs ne renferme qu'un seul ferment, il représente un liquide très complexe, car, en dehors du ferment, il tient encore en solution d'autres substances : des alcalis, des acides, des matières albuminoïdes, etc..
La physiologie a pris connaissance de ces faits, en isolant de l'organisme les réactifs mentionnés ou leurs ferments, à l'état de pureté, et en déterminant m vitro leur action sur les parties constitutives des aliments, ainsi que leur rôle réciproque, les uns par rapport aux autres. Ainsi ont été acquises nos connaissances scientifiques sur les processus de transformation des aliments, c'est-à-dire sur la digestion.
Mais cette doctrine de la digestion, en grande partie édifiée par déduction, présente manifestement des lacunes et non des moindres. Il y a, sans doute, un abîme entre des connaissances acquises de la sorte, d'une part, et la réalité physiologique, ainsi que les règles empiriques de
la diététique, d'autre part. Bien des questions restent encore à résoudre, ou même n'ont jamais été posées. Pourquoi, par exemple, les réactifs se déversent-ils sur les matières brutes dans tel ordre et non dans tel autre ? Pourquoi les propriétés de réactifs isolés se retrouventelles souvent dans d'autres, combinées entre elles? Tous les réactifs se déversent-ils toujours simultanément, et pour chaque aliment qui arrive dans le tube digestif? Comment, pourquoi, et en quoi varie chacun de ces réactifs ? Tous se modifient- ils simultanément dans leur composition, ou bien séparément ; et, dans les divers cas, chacun ne subit-il pas une modification variable, en rapport avec la nature de l'alimentation ? Que deviennent ces réactifs, au cours d'un travail forcé ou réduit de l'usine digestive? N'existe-t-il pas quelquefois un certain antagonisme entre diverses parties constitutives des aliments, l'une de ces parties exigeant la présence d'un réactif, qui empêche l'action d'autres réactifs sur le reste des parties alimentaires? etc., etc.. Personne ne peut nier que ces questions ne se rapportent manifestement à notre sujet. On ne doit pas se représenter le mécanisme de la digestion de la façon abstraite dont elle est exposée dans les traités modernes de physiologie. La variété, l'individualité des réactifs impliquent nécessairement une complexité et une finesse très grande de la fonction ainsi qu'une adaptation spéciale du travaildigestif à chaque cas particulier. Si nous réfléchissons davantage sur ce point, nous devons admettre à priori que tout aliment, c'est-à-dire tout mélange de substances destinées à être élaborées, doit rencontrer dans le lube digestif l'action synergique de ces réactifs appropriés. Il n'y a donc rien de surprenant à ce que la diététique soit une des parties les plus embrouillées de la thérapeutique, sinon dans ses
MÉTHODES DE RECIIERCflES. 5
règles générales, tout empiriques, du moins dans ses détails et dans ses interprétations. 11 ne doit pas suffire aux physiologistes de connaître les éléments de la digestion, l'action des réactifs isolés; il faut aussi, pour posséder complètement ce sujet, embrasser par l'observation l'ensemble des fonctions digcstives. Cette nécessité a été naturellement reconnue par beaucoup d'expérimentateurs; celte étude complète a été souvent tentée; elle serait, sans doute, accomplie, si elle eût été facile à réaliser.
On peut suivie deux voies, pour acquérir des connaissances scientifiques sur l'ensemble des processus digestifs : d'une part, rechercher la façon dont sont élaborées les matières alimentaires brutes, à chaque étape du canal digestif (méthode de Brûcke, de l'Ecole de Lndwig, etc.); d'autre part, établir avec précision quelle est la quantité de réactif digestif sécrétée pour chacun des aliments en particulier, et, pour ceux-ci en totalité, quelle est la nature des divers réactifs, et à quel moment ils sont déversés dans le canal digestif (méthode des auteurs qui, en grand nombre, se sont attachés à l'étude de la marche de la sécrétion des sucs digestifs).
Nos recherches procèdent de la seconde méthode. Nos prédécesseurs s'étaient heurtés à une technique insuffisante. On dit souvent — et non sans raison — que la science progresse par à coups, et que chaque impulsion correspond à un progrès réalisé dans les méthodes techniques. Chaque pas en avant de la méthode nous élève à un niveau, d'oi!i nous découvrons un horizon plus vaste et des points de vue auparavant invisibles. Aussi notre première tâche a-t-elle été de trouver une méthode. 11 importait de se rendre compte des conditions de déversement des réactifs sur les aliments introduits
dans l'usine digestive. Nombreux et difficiles sont les problèmes à résoudre pour atteindre l'idéal ! Il faut être à même é^ obtenir le réactif en tout te7nps^ sinon des faits importants nous échapperaient ; il faut que ces réactifs soient à l'état de pureté j)ar faite ^ autrement nous serions incapables d'apprécier les modiiications qui surviennent dans leur composition; il est indispensable de pouvoir déterminer la quantité de ces réactifs^ et enfin de n'opérer que sur des animaux dont le canal digestif fonctionne régulièrement et dont la santé est parfaite.
On comprend que la physiologie n'ait pu éclaircir que bien lentement un problème si ardu, qu'elle se soit perdue en vains efforts et en infructueuses tentatives, malgré l'intervention d'un grand nombre des représentants les plus autorisés de notre science.
Nous commencerons notre exposé par l'étude de la glande pancréatique, qui représente le cas le plus simple. Il semblerait que la question fût ici des plus faciles à résoudre. Il suffit de trouver le conduit par lequel le produit du travail glandulaire est déversé dans l'intestin, et, après y avoir fixé une canule, de donner issue à ce liquide au dehors et de le recueillir dans une éprouvette graduée. Tout cela est, en fait, très facile à réaliser ; mais la solution du problème n'est pas encore bien avancée. Même quand l'animal est en pleine digestion, le suc pancréatique, après une telle opération, ne coule pas du tout ou ne coule qu'en quantité très petite, évidemment moindre qu'à l'état normal. Et il ne saurait s'agir ni d'une marche particulière de la sécrétion, ni de modifications dans la composition du suc, on rapport avec les aliments. Il sera ultérieurement démontré, au cours de nos recherches, que le pancréas est un organe extrê-
FISTULE PANCREATIQUE PERMANENTE. 7
mement sensible, et que, dans les conditions qui président à l'opération (intoxication due à la narcose, ouverture de la cavité abdominale) cet organe éprouve de tels ébranlements dans ses fonctions que, dans un grand nombre de cas, il perd tout à fait son fonctionnement normal. Ce procédé est connu dans la science sous le nom de fistule pancréatique temporaire. Les insuccès qu'on lui doit ont naturellement conduit les auteurs à rechercher d'autres méthodes.
L'espoir d'un perfectionnement apparut dans le fait de rendre possible l'obtention du suc du conduit excréteur, en dehors de la période d'opération de l'animal, et après cessation de l'influence inhibitrice de l'acte opératoire. Il importait, par conséquent, d'assurer l'écoulement du suc hors du conduit excréteur pendant un laps de temps assez long. On comptait y parvenir, en laissant un tube de verre dans le canal excréteur et en faisant communiquer ce tube à l'extérieur, à travers la paroi abdominale [Claude Bernard)^ ou bien en fixant dans le conduit excréteur un fil de plomb tordu en forme de ï (Ecole de Ludwig). Ce procédé reçut le nom de fistule pancréatique continue (permanente). L'une et l'autre variantes remplissaient, à vrai dire, le but qu'on s'était proposé, mais seulement pour un temps très court, ordinairement de trois à cinq jours, exceptionnellement de neuf jours. Après cette période, le tube de verre tombait et la fistule se fermait; de même, le fil de plomb n'empêchait pas la fermeture de la fistule. Ce procédé doit être aussi considéré comme temporaire. Il présente, d'ailleurs, un autre inconvénient. Si, au bout de un ou deux jours, l'influence inhibitrice de l'opération disparaissait, il survenait dans plusieurs cas un trouble nouveau : on notait une excitation continue de la glande, indépen-
dante du fait que le chien eût mangé ou qu'il fût à jeun. Si bien que se posait la question de savoir ce qui valait le mieux, de la fistule temporaire ou de la fistule permanente. L'une et l'autre sont manifestement sujettes à caution. Si, dans le cas de la fistule temporaire, le fonctionnement normal est modifié, du fait de l'action inhibitrice de l'opération, il en est de même dans le cas de la fistule permanente, sous l'influence des phénomènes inflammatoires dont le pancréas est le siège, surtout dans les vieux laboratoires, souvent dès les premiers jours qui suivent l'opération.
11 restait donc à créer une fistule glandulaire susceptible de rester ouverte indéfiniment, après disparition des troubles mentionnés. Un tel procédé a été signalé par moi, en 1879, et indépendamment, en 1880, par Heidenhain (1).
Le procédé est le suivant (je décris ici mon opération, qui diffère un peu de celle de Heidenhain) : Dans la paroi du duodénum, on découpe un segment losangique comprenant l'orifice normal du canal pancréatique ; la continuité de l'intestin est rétablie par rapprochement des parois, en évitant toute modification essentielle dans son calibre intérieur, et le segment d'intestin découpé est suturé à l'orifice de la paroi abdominale, la muqueuse tournée à l'extérieur. La réunion se fait bien, l'opération ne réclame pas une habileté particulière, elle est de courte durée (environ une demi-heure) et bien supportée par les animaux. Au bout de quinze jours, l'animal est prêt pour l'observation. Au niveau de la plaie opératoire de l'abdomen, dès lors cicatrisée, apparaît une élevure arrondie de la muqueuse, de 7 à 10 millimètres de
(I) Ilex'maim's Handbucli der PJiysiolof/ie, Bd. V.