ACTION PSYCHIQUE DU REPAS FICTIF. J
observe cependant des chiens qui se jettent sur le pain avec plus d'appétit que sur la viande ; chez ceux-là, on obtient régulièrement un suc plus abondant et de pouvoir digestif plus élevé avec le repas fictif de pain qu'avec le repas de viande. Rapportons encore un fait analogue. Vous donnez à votre chien de la viande cuite, coupée par morceaux, que vous lui distribuez à des intervalles déterminés. Le chien les mange; mais déjà, à la manière dont il se comporte, vous remarquez qu'il ne manifeste pas d'avidité particulière, et vous êtes frappé par cette observation que l'animal cesse, au bout de quinze à vingt minutes, de prendre la viande qu'on lui offre. Parallèlement il arrive, ou bien que la sécrétion de suc gastrique ne se manifeste pas du tout, ou qu'elle apparaît à un intervalle bien plus tardif que celui des cinq minutes réglementaires, et qu'elle reste jusqu'à la fin insignifiante. Après avoir attendu que toute sécrétion se soit tarie, ou bien le lendemain, donnez au même chien de la viande crue, en morceaux de même grosseur, et distribués à des intervalles identiques, c'est-à-dire, opérez d'une manière tout à fait semblable à celle que vous avez pratiquée avec la viande cuite. La viande crue plaît évidemment au goût de l'animal, il en mangerait pendant des heures entières; la sécrétion de suc gastrique commence alors au bout des cinq minutes précises et se montre très abondante. Chez tel autre chien, qui préfère la viande bouillie à la viande crue, les phénomènes sont inverses. Le bouillon, la soupe, le lait, vis-à-vis desquels les chiens manifestent habituellement plus d'indifférence qu'à l'égard des aliments solides, ne provoquent souvent pas la moindre sécrétion, donnés en repas fictif; s'il y a production de suc, c'est, du moins, en petite abondance, quoique le bouillon, par exemple, reproduise les qualités gustatives essentielles de la viande.
Il est donc tout à fait clair que, dans le repas fictif, l'impression psychique est un facteur d'une constance absolue. Toutes les conditions que nous avons énumérées plus haut, et qui sont nécessaires au succès de l'expérience de l'excitation psychique, se trouvent mêlées les unes aux autres dans le repas fictif. L'animal mange sous vos yeux avec avidité; l'aliment qui lui est offert lui plaît donc au goût; l'aliment ne lui est seulement pas présenté en rêve, mais il mange réellement et il n'a que des motifs de satisfaction, car il est évident que la pensée de l'inutilité de la peine qu'il se donne ne saurait venir à l'animal.
Ainsi donc, dans l'acte de manger, au cours du repas fictif, l'excitant des nerfs glandulaires de l'estomac est un facteur psychique, qui revêt un caractère physiologique, c'est-à-dire, dont la manifestation paraît obligatoire et se produit constamment dans des conditions déterminées, comme tout phénomène physiologique quelconque. En envisageant ce phénomène au point de vue physiologique pur, on peut dire qu'il représente un réflexe complexe. Sa complexité répond à ce que le but auquel il est adapté ne peut être atteint que par la mise en jeu synergique d'une série de processus fonctionnels organiques. L'objet de notre activité digestive — l'aliment — se trouve en dehors de l'organisme, dans le monde extérieur; il exige, pour être fourni à l'organisme, non seulement un déploiement de force musculaire, mais encore l'intervention de fonctions plus élevées : le jugement^ la volonté, le désir, trouvent là à être utilisés. C'est pourquoi l'excitation simultanée des divers organes des sens, de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du goût, constitue le premier et le plus puissant stimulant pour l'activité des glandes gastriques. L'intervention de ces deux derniers