PL. XL
l’étain
tout entier à une diffusion presque illimitée. Mais par quel labeur est-il parvenu à imposer cette œuvre?»
La singularité de la matière et les éloges des critiques d’avant-garde mirent un moment à la mode les fontes d’étain auprès d’une certaine classe d’amateurs. Mais cette renaissance peu justifiée ne s’étendit pas au delà de l’objet de vitrine et de la petite statuaire. Comme objet d’usage, la vaisselle d’étain avait fait son temps. On n’abandonna pas pour elle le cristal ni la porcelaine. Les appareils ou réservoirs en contact permanent avec l’eau telle la bouillote ingénieuse de Pier~e Roche figurant un « moine », justifiaient mieux son emploi. Mais à part quelques fontaines-lavabos, on ne songea guère à l’introduire dans les usages domestiques. D’ailleurs la fontaine mobile, celle qui figure dans les tableaux de Chardin, n’a plus sa raison d’être de nos jours que dans les habitations des champs. Les exemples que nous en voyons encore dans les expositions constituent surtout des pièces décoratives. C’est le cas de celle d’Alexandre Charpentier (musée Gai liera) où figure sur la face principale l’heure de midi, à gauche le matin, à droite le soir, sur le couvercle les Danaïdes, sur le bassin l’histoire de Narcisse. Pièce de décor également, le vase du même^statuaire, où des hommes nus, se tenant par la main et déroulant une sarabande au milieu des pampres et des raisins, figurent la Danse, et le pot à tisane, décoré de pavots avec, sur la panse, une femme qui se tord douloureusement.
De tels ouvrages pourraient être aussi bien fondus en bronze, matière moins malléable et susceptible de recevoir des travaux de ciselure et de patine. On ne peut expliquer que par un caprice de la mode cet engouement pour un métal terne, lourd et prompt à revêtir un ton grisâtre désagréable. Ni le surtout de table de Larché avec ses sirènes (musée du Luxembourg) ni le plat de la vague de J. Desbois et la petite naïade de Ledru (musée Galbera) ni les cendriers, les flambeaux, les vases inspirés de la nature végétale de Louis Boucher, ni les panneaux de R. Carabin, ni même les plats largement modelés de Mathieu Gallerey ne retirent aucun avantage de leur fonte en étain. Seules les formes robustes et un peu massives de Jean Baffier, vases, gobelets, pichets à décor floral, surtout de table de Galbera où trois paysannes du Berry supportent un vase en forme de calice, soupière familiale, au même musée, soutenue par six bouchers ou cuisiniers, s’accommodent de cette matière rustique : « Pour Baffier, dit encore Pierre Roche, la plante est l’âme même du décor et il lui subordonne avec passion son vigoureux tempérament de sculpteur. Un fruit, une fleur, prennent pour lui l’importance d’une figure, et comme pour des statues il s’est fait praticien, avec la même sincérité pour l’objet d’art, il veut faire profession d'un métier, il est potier d’étain. Mais ce potier d’étain est d’une espèce rare, cet homme de métier ne peut cesser d’être un maître, et ses vases, ses chandeliers, son service
LOUIS GiGou. Verrou, poignée, anneau,
fer et bronze. 1919-1921.
PL. XI f.
Photo Salaün.
l'étain
de table sont des œuvres irréductibles, profondément originales et dédaigneuses de toute concession. »
En somme le renouveau de l’étain de 1889 à 1909 rentre dans la petite sculpture et coïncide fâcheusement avec la période de style naturiste — algues, Néréides, Walkyries, androgynes échevelées. — Il est peu probable qu’on songe de longtemps à le remettre en honneur.
CUIVRE REPOUSSÉ E T REPERCÉ
Ainsi que la fonte de Tétain, le repoussage du cuivre au marteau ne vise pour ainsi dire plus que des pièces de décor, après s’être appliqué dans le passé presque uniquement à des objets d’usage. Les ustensiles qui constituaient autrefois le domaine de la dinanderie ou chaudronnerie de cuivre s’exécutent aujourd’hui par des procédés de repoussage mécanique à l’aide de presses et de matrices. Pas plus que pour le papier peint ou la dentelle mécanique, il ne faut compter — ni même désirer peut-être — que le travail à la main reprenne jamais son omnipotence pour le cuivre. C’est dans les vases d’ornement, dans les plateaux, les coupes, les cendriers, les garnitures de bureau, cent sortes de futilités charmantes, que l’activité du repousseur trouve à s’exercer. Elle y fait merveille.
Il n’est point en effet dans le travail des métaux — acier, étain, cuivre, argent — de pratique plus
H. Clouzot. — Le Travail du Métal.
passionnante que celle du repoussage. C est une pénétration intime de la matière par l’outil, une transformation non seulement des lignes, du volume, de la forme, mais encore de la substance. Trente fois, quarante fois, le feu et le marteau alternent, afin de rendre au métal écroui toute sa malléabilité. Sous les chocs répétés du martelage, la feuille devient cuvette, puis manchon cylindrique, enfin c’est un vase, un plateau, un coffret qui prendra à volonté tout le décor de ciselure, de damasquinure, de morsure à l’eau forte, de repoussage qu’il plaira à l’artiste de lui donner.
Technique délicate ! Elle débute par l’emboutissage où l’on bat et rebat le métal avec un maillet de buis, sur un champignon en acier ou sur l’enclume bigorne. Sous l’action de la frappe, qui doit commencer par le centre et finir par la périphérie, le métal se resserre par la rétreinte, le disque prend peu à peu la forme voulue. Il est soumis ensuite au marteau d’acier, qui précise sur la bigorne les lignes essentielles et fait disparaître les inégalités. Enfin le travail sur la recingle (tige coudée dont la pointe, actionnée en contre-coup par le marteau, imprime de légers chocs qui font apparaître le décor en relief) achève le repoussage. Il reste encore la ciselure, où les burins, les gouges, les grattoirs, les molettes, les rifloirs et surtout les ciselets donnent au métal l’impression de la vie.
D’une telle lutte avec la matière sortent des
LUCIEN BONVALLET. Flacoiî et vasc en métal
repoussé et ciselé.
(Musée des Arts Décoratifs).
PL. XIII. Pholo Salaün.
CUIVRE REPOUSSÉ ET REPERCÉ
œuvres aux formes franchement accusées, où le décor, dépourvu de toute ornementation superflue, fait corps avec Tobjet, où la main de Fartisan a laissé son empreinte, où Fon suit en quelque sorte le choc de Foutil qui a fait passer le métal par d’aussi incroyables métamorphoses. Mais les beaux artistes repousseurs se comptent. Monod-Herzen, Henri Hamm sont avant tout des orfèvres, Gallerey est ébéniste, Jules Brateau fondeur et ciseleur. Lucien Bonvallet, les frères Capon, Jean Dunand représentent plus spécialement la dinanderie moderne.
C’est à Bonvallet que revient le mérite d’avoir relevé le métier. Ce parfait artiste, qui vient de mourir, avait exercé son talent de décorateur dans tous les genres. A sa sortie de l’école des Arts décoratifs, il avait dessiné pour les tissus, la dentelle, les meubles, la bijouterie, la reliure. Puis îl s’était attaché aux arts du métal et avait composé pour un industriel avisé les meilleurs modèles d’orfèvrerie de table qui aient paru dans ces vingt dernières années. En 1902 seulement, il figurait sous son nom à la Société Nationale avec deux vases en cuivre repoussé — les deux premiers de son œuvre — et des plaques de propreté.
Il fallait une certaine hardiesse pour montrer le cuivre à nu sans le farder de patine artificielle, un beau cuivre jaune, comme celui qui étincelle sur les tableaux de l’école flamande, uniquement travaillé au marteau et sans autres parties fondues que — très exceptionnellement — des anses ou des pieds rappor-
tés. Mais le décor était si intimement lié à la forme, le thème si librement traité, l’inspiration si neuve et si élégante que le public fut conquis.
Bonvallet ne dessina plus que des vases.
A quel point il sut en varier les formes et les motifs, tout en ne tombant jamais dans la recherche ni dans la bizarrerie, on ne saurait trop le redire. Peu d’artistes ont eu l’imagination aussi féconde avec un goût aussi sûr. Il a reproduit dans ses cuivres les formes adoptées parles céramistes modernes, ou plutôt il a puisé aux mêmes sources d’inspiration : formes de la nature librement stylisées, modèles de l’Egypte, de la Chaldée ou de la civilisation Mycénienne, types de l’Extrême Orient, Corée, Chine ou Japon. Mais quel que soit le style décoratif auquel il les a apparentés, il a su donner à ses ouvrages un parti pris général d’une architecture et d’un équilibre parfaits. Ses vases sont robustes, simples et nobles de lignes, ornés de motifs bien appropriés aux formes, faisant corps avec elles et en accentuant le dessin. Quant à l’exécution elle est impeccable, soit qu’il emploie le cuivre jaune, le cuivre rose, ou qu’il relève son métal favori d’un soupçon d’argent.
D’un talent presque aussi robuste, les beaux plats de Mathieu Gallerey firent leur apparition quelques années plus tard. Ils prennent généralement pour motifs la nature végétale, feuilles et fruits du chêne, de l’eucalyptus, du noisetier, très librement traités. Leurs qualités sont toutes dans la simplicité de la composi-
(Musée des Arts Décoratifs).
CUIVRE REPOUSSÉ ET REPERCÉ
tion, le gras du modelé et la souplesse de l’exécution. Gallerey est le type de l’artiste-artisan qui met sur la même ligne le dessin et la technique, et, si jose dire, de l’artiste qui dessine avec l’outil. Comme ses meubles, ses cuivres martelés sont d’excellents exemples à proposer. Les frères E. et G.-Louis Capon, dont j’ai loué les beaux ouvrages de forge, s’attaquent avec le même bonheur au travail du repoussage. On leur doit des vases aux formes pleines et larges, puissamment modelées, librement inspirées de la nature avec un très sobre décor végétal. Ils combinent l’argent et le cuivre dans des pièces où les deux métaux se font valoir l’un par l’autre. Une de leurs dernières créations un casque de tranchée pour un général (musée Galbera), admirablement étudié, est une œuvre maîtresse de martelage.
A vrai dire, tous les artisans du métal se sont plus ou moins essayés au repoussage, Alfred Daguet dans des coffrets, Schenck, Berthe Cazin dans des plaques de porte curieusement inspirées du monde marin', Husson dans des plats et des lustres rehaussés d’émaux, Brindeau et Schenck dans des modèles savoureux d’enseignes, Brateau, Brandt, Liberato Zola dans des vases élégants. Tous ces ouvrages sont au nombre des meilleurs travaux d’art appliqué modernes.
Mais le maître actuel, c’est Jean Dunand, type de l’artiste complet, sculpteur, dinandier, orfèvre, qui martèle le cuivre, l’étain, le plomb, l’acier comme
il cisèle l’or ou l’argent. A sa sortie de l’école des Arts industriels de Genève, il passe dans l’atelier de Jean Dampt et en 1904 il débute au salon de la Société Nationale à la fois dans la section de sculpture et dans celle d’art décoratif. Dès ses premiers travaux il se révèle en pleine possession de son métier. Ce sont des vases de proportions inusitées, qu’il martèle en cuivre rouge, laissant à Bonvallet le cuivre jaune . Leur décor se rattache à la flore et à la faune, avec des grenouilles, des insectes et autres animaux au naturel. Mais il se dégage promptement de cette recherche un peu puérile pour s’attacher avant tout à l’harmonie, à la simplicité, à l’équilibre de la forme. Il n’use plus du décor en relief que pour accuser discrètement les nervures. Ses vases ont l’élégance contenue de la poterie antique.
Ce n’est pas à dire qu’il se refuse tout ornement. Visant à l’œuvre unique, il combine et varie pour chacun de ses travaux les incrustations d’or ou d’argent,- les patines, les laques, les émaux. Il s’attaque à des problèmes imprévus. L’étude des fixatifs, par exemple, le conduit à l’emploi des laques et lui fournit toute une gamme d’elîets intéressants et originaux. Avec ses incrustations, qui recouvrent ses vases d’admirables dessins qu’on dirait batikés, il fait parler au cuivre un langage inconnu à ses devanciers et à ses émules. Tout au plus peut-on regretter parfois que cet amour pour la chimie l’entraîne à « camoufler » son métal jusqu’à le rendre méconnaissable.
CUIVRE REPOUSSÉ ET REPERCÉ
Pendant la guerre, Jean Dunand mit son talent au service de la Défense nationale. Il appliqua ses recherches sur l’emboutissage à froid de l’acier par le manganèse à la confection de modèles de casques pour les combattants, dont tous les détails avaient été minutieusement étudiés et qui inspirèrent, semble-t-il, fortement le modèle commandé à un autre artiste pour l’armée française.
Ce n’est pas dans l’œuvre si considérable du maître repousseur les pièces qui lui font le moins d’honneur. On voudrait même y rencontrer, aussi bien que dans le bagage de ses rivaux, plus de pièces d’usage. Une simple bouillote de cuivre, faite au marteau, mais ferme d’assiette, avec une base bien proportionnée à la hauteur, une panse d’un beau galbe, une anse bien attachée et d’une courbe heureuse, un bec pur de lignes, cause souvent une impression plus sensible que le vase d’apparat le plus décoratif. Et cette impression n’est pas d’une minute. Elle reparaît tous les jours de notre vie, chaque fois que nous prenons en main ce parfait objet pour nous en servir, comme un ami fidèle et domestique à qui nous savons gré d’être en si belle matière et si bien ouvré pour notre usage.
Le repoussage n’est pas d’ailleurs le seul décor qui convienne au cuivre. On peut l’employer en plaques ajourées, et l’effet n’en est pas moins séduisant. Au point de vue pratique, cette simplification de technique est appréciable. Le cuivre exige un entretien inces-
sant pour garder un aspect engageant. Tout travail trop délicat dans un objet de cette matière risque de disparaître après des nettoyages répétés. Les surfaces unies du cuivre repercé sont la plus simple et la plus durable des ornementations.
Bien entendu il ne s’agit nullement du travail banal et vulgaire à l’emporte pièce, mais du découpage à la scie électrique ou à la petite scie à main. La formule du métier exige un dessin où le motif reste très lisible malgré l’aération de la grille parmi l’enchevêtrement des lignes, où les pleins et les vides sont disposés de manière à permettre une exécution exempte de manques, de ratages et de soudures. Il faut que, sans le secours du martelage, le cuivre devienne maniable et souple, se plie à toutes les fantaisies, que, sans l’aide de la ciselure ou de la gravure, le décor réalise de jolies images ornementales, parfaitement adaptées à l’objet.
Un artiste doué de facultés inventives peut varier à l’infini les thèmes de cette ornementation et en multiplier les emplois, dessous de plats ou de carafes, corbeilles à pain, porte-couteaux, sans parler de la décoration fixe de l’appartement, plaques de propreté pour les portes, entrées de serrure ou appliques de meubles, grilles protectrices d’appareils de chauffage. A la condition d’un peu d’entretien, quel décor aimable que les arabesques de ces cuivres luisants ! Et puis quel avantage au point de vue de la diffusion de l’art moderne qu’une tech-
CUIVRE REPOUSSÉ ET REPERCÉ 5
nique qui permet de reproduire à l’infini un modèle séduisant!
Franck Scheideker (mort récemment) a excellé dans ce travail japonaisant des cuivres repercés comme des gardes de sabre. Fils de dessinateur, n’ayant reçu aucun enseignement d’école, il s’est fait lui-même sa technique et l’a poussée à un tel point de perfection qu’elle peut s’appliquer à l’argent, au vermeil, à l’or même, sans rien perdre, malgré la richesse de la matière, de sa netteté de dessin, de sa lisibilité et de son élégance. Elle peut également combiner le métal avec le bois, le cristal, l’ivoire, la corne. Quant au décor, il associe l’ornementation pure avec l’interprétation de la nature : épis de blé ou d’avoine, touffe de gui fleurie, branche de lierre, poisson nageant dans les ondulations de l’eau.
L’art de Scheidecker, très personnel, s’est appliqué avant tout à la recherche des objets pouvant servir à la décoration intérieure de la maison. Mais ses plaques, ses entrées, ses grilles valent mieux que ses pendules, plus riches en bonnes intentions qu’en véritable beauté. Ses meilleurs ouvrages ont été exécutés pour la villa de Jules Chéret, à Ker Lanner (Côtes-du-Nord),
Plaques de propreté ou plaques de chauffage à part, — dont presque tous les décorateurs ont donné des modèles — les travaux de Scheideker sont restés et resteront sans doute sans pendants. Cependant la curiosité inlassable de Pierre Roche l’a tourné il y a
quelque quinze ans, vers cette technique intéressante et il a conçu pour Téglise Saint- Jean-de-Montmartre un aigle décoratif que Régius a découpé dans le
cuivre.
ORFÈVRERIE