CIVILE
De technique en technique, nous sommes arrivés à Torfèvrerie qui les embrasse toutes : fonte, repoussage, ciselure, émaillage, et jusqu’au travail de forge. Aux somptueuses matières qu’elle met en œuvre elle allie même les métaux communs que nous venons de passer en revue, fer ou acier, bronze, étain, cuivre, et la préciosité du travail fait oublier le peu de valeur des matériaux : « L’orfèvre, dit très justement Victor Ghampier, qui dans les anciens cortèges corporatifs marchait toujours en tête des autres, aujourd’hui encore représente, parmi les métiers, celui qui se lie le plus étroitement à l’art, qui est le plus riche en ressources, le plus indépendant, le plus varié. »
C’est aussi celui — toute l’histoire des arts appliqués en découle — où nous pouvons le mieux observer les modifications des éléments décoratifs auxquels nous donnons le nom de « style » lorsqu’ils ont dis-
paru pour faire place à d’autres dispositions. Toutes les nouveautés, toutes les audaces lui sont permises. Il édifie au xv® siècle des édifices en miniature, où le gothique s’épanouit en une forêt invraisemblable de colonnettes, d’arcatures, de gables, ,de pignons, avec la même fantaisie qu’au xviii® il tordra les tiges, désaxera les cartouches, chantournera les cintres, enroulera les coquilles et les rocailles comme des vagues.
L’offèvre a-t-il fait preuve d’autant de hardiesse et d’imagination dans la période qui nous intéresse et qui s’ouvre aux environs de 1892? A-t-il donné le signal du renoncement au pastiche et à la copie et du retour à l’esprit de recherche et d’originalité? A-t-il présenté dans ses spécialités, et en particulier dans la vaisselle de table, la plus intéressante parce que la plus usuelle, des exemples de modernisme réfléchi et fécond ? Je crains qu’il ne faille répondre par la négative. Il a manqué à la corporation un talent novateur comme celui de Lalique, capable de découvrir des voies inconnues et d’y entraîner à sa suite un cortège d’admirateurs et d’imitateurs. Le mouvement moderniste s’est borné à des efforts souvent heureux mais isolés et non concertés. Aucune réussite n’a été assez éclatante pour imposer, même passagèrement, une directive ou une technique.
Comme pour le bronze, d’ailleurs, le métier est resté entre les mains des industriels. Les artistes-décorateurs, les sculpteurs-ornemanistes ont rarement pu
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[Musée des Arts Décoratifs).
ORFÈVRERIE
faire les sacrifices pécuniaires indispensables à la réalisation de leurs conceptions. Entre les mains des industriels, même les plus hardis, leurs modèles ont subi l’influence déprimante de la tradition et du sacrifice au goût de la clientèle. On eût dit que les rares maisons qui consentaient à faire du moderne étaient étonnées elles-mêmes de leur audace.
Il faut se demander aussi jusqu’à quel point une rénovation plus complète eût été justifiée et quelle chance de durée lui eût été réservée. Autant un usage nouveau, comme l’emploi de l’éclairage électrique, doit entraîner logiquement des formes nouvelles (c’est à tort quand il en est autrement), autant on peut se demander s’il doit en être de même pour des objets dont la destination n’a pas été changée. Il est certain que nous n’avons pas une autre façon de nous asseoir que les Français du xviii® siècle, et que depuis Louis XVI le costume féminin, pas plus que le vêtement masculin, ne nécessitent des dispositions spéciales dans les lignes des sièges. On a trouvé vers 1750 le genre de chaises ou de fauteuils dits « en cabriolet », légèrement renversé et incurvé pour épouser la forme du dos, un demi-siècle plus tard cette autre combinaison de la « gondole », basée sur les mêmes principes. Il paraît difficile, même au XX® siècle, de s’affranchir de ces données, acquises au prix d’une longue expérience, et qui ont fini par réaliser empiriquement le maximum de confortable compatible avec notre façon de nous asseoir. En
tout cas, aucun des essais tentés par nos ébénistes modernes pour imaginer des dispositions totalement affranchies de la tradition n"a abouti à un siège commode.
Il en est de même des usages de la table qui n’ont guère changé depuis le xviii® siècle. Si nous en arrivons jamais — ce qui n’est probablement pas à souhaiter pour l’agrément de la vie — à nous alimenter à l’aide de pilules ou de globules ou par tout autre mode rationnel et scientifique, il y aura lieu alors d’envisager une orfèvrerie de table entièrement dégagée du passé. Mais, en attendant, les proportions d’une assiette ou d’un plat couvert, la longueur, l’incurvation, la forme d’une cuiller, la disposition des dents d’une fourchette, l’équilibre d’un pot à eau chaude (cafetière ou théière) qui doit verser le liquide sans accident, constituent un ensemble de règles qu’on ne peut modifier sans mettre au jour des objets impropres à l’usage.
C’est peut-être une des raisons qui ont empêché les industriels, fournisseurs à peu près uniques de modèles de vaisselle plate, de quitter les sentiers battus. Ceux qui l’ont fait ont manqué de foi dans le succès. C’est sans conviction qu’ils ont abandonné passagèrement la copie des anciens chefs-d’œuvre, et leurs créations depuis 1900 se ressentent de cette hésitation. Un très petit nombre a compris qu’il est possible de conserver à l’ustensile ses lignes, ses proportions, sa silhouette et cependant d’en faire
JEAN DUNAND. Vasc Cil cuivrc incrusté d’argent.
PL. XVI. Photo « Art et Décoration ».
ORFÈVRERIE
quelque chose de nouveau et de savoureusement original, qu'il n'est pas nécessaire qu'un plat soit carré ou losangé pour être moderne et que lorsque Thomas Germain ajoutait aux modèles de soupières que lui avait légués son père une ornementation touffue de choux-fleurs, de céleris et de carottes, il se gardait bien d'en dénaturer le galbe.
Ce n'est pas, naturellement, cette fantaisie légumière que je voudrais donner en exemple. Je ne crois pas que le décor naturiste, dont les orfèvres du xx^ siècle ont affublé les anciennes formes pendant une dizaine d’années, soit très louable ni très original. Sous le second Empire, la sculpture avait envahi le métier. Les figures mythologiques, les amours, les allégories dont on ne saurait déchiffrer le rébus sans les attributs dont l'artiste a soin de les munir, débordaient dans les surtouts, les flambeaux, les corbeilles, les vases, les plateaux, les coupes montées. Le décor par la plante de la troisième République ne valait peut-être pas beaucoup mieux que cette défroque. Il n'était guère plus logique d’affubler d’une surcharge de chardons, d’iris ou de nénuphars le col et la panse d'un vase destiné à contenir des fleurs naturelles.
A vrai dire, cette absence de simplicité, cette profusion dans le décor tient en bonne partie aux modifications techniques survenues dans le métier. Au cours du XIX® siècle, les orfèvres ont perdu de plus en plus l’habitude du travail au marteau. Au lieu du
vieux procédé de repoussage et de rétreinte, tel que nous l’avons décrit, ils ont abusé du moyen plus expéditif de la fonte d’après le modèle en plâtre, et ils ont été amenés à donner une part de plus en plus grande aux parties fondues dans les objets qu’ils exécutent. Il suffit de comparer à ces productions commerciales un objet obtenu uniquement par la frappe au marteau, un plat, par exemple, de Lucien Bonvallet ou une coupe de E. Monod-Herzen pour voir comment la décision et la simplicité des formes découlent d’elles-mêmes du travail à la main.
Cet emploi abusif de la fonte arriva d’autant plus mal à propos qu’il coïncida avec le progrès de l’outillage mécanique et l’emploi de plus en plus développé de l’estampage et du tour. Il servit à déguiser l’ouvrage. Au lieu de diriger leurs efforts vers la recherche des belles lignes, des silhouettes simples et équilibrées, des formes indiquant clairement l’usage, on dirait que les orfèvres ont eu honte de la machine et qu’ils ont voulu dissimuler son action, sous la profusion des ornements adventices. L’intervention de la machine, même dans les plus précieux travaux du métal, n’est cependant pas une tare. 11 suffit de lui donner des modèles appropriés et étudiés en vue de ce qu’elle peut rendre. On a vu des couverts de Bonvallet, de Gallerey, de Scheideker, exécutés au laminoir, mais bien en main et qui plurent à tous les amis du modernisme.
Je disais tout à l’heure qu’il ne fallait peut-être pas
ORFÈVRERIE
souhaiter une transformation sans raison valable des formes usuelles dans la vaisselle de table. Mais il y a des à-côté où Ton s’étonne de ne pas voir l’imagination des orfèvres s’exercer plus hardiment, car il s’agit d’usages nouveaux. Comment, dans ces mille petits objets qui servent aux lunchs, aux five o’clocks de nos belles madames, dans ces bibelots précieux qu’elles manient, on dirait plutôt par jeu que par besoin, comment n’a-t-on pas créé plus d’inédit et de moderne ? On ne peut alléguer l’exemple du passé. Les robustes appétits du grand siècle ont ignoré ces dînettes de poupées sur des petites tables moins grandes qu’un plat de Rouen à la corne. Je ne vois même pas à invoquer, pour la défense des copies* de style, le souci d’un assortiment au mobilier ambiant, car s’il est quelque chose de franchement moderne dans nos intérieurs, c’est bien le petit meuble de dame avec son accompagnement de napperons aux teintes vives, de tapis de haute laine et de coussins multicolores.
Soyons justes, cependant. Dans cette question du pastiche la faute n’incombe pas exclusivement aux industriels. Si le goût de la clientèle riche, qui se fournit en vaisselle plate, n’était pas si obstinément tourné vers l’ancien, les orfèvres sauraient bien lui donner du moderne. Nous en avons eu la preuve aux expositions avec les montures de vases, les chocolatières, les légumiers à décoration de spirale, les plateaux motivés par la feuille de trèfle, la coutellerie
H. Clouzot. — Le Travail du Métal. 5
et les couverts d’Ernest Cardeilhac (1851-1904), avec les pièces également d’inspiration neuve sorties de l’atelier Debain(un des premiers à avoir tenté le rajeunissement des anciennes formes), des maisons Keller frères, Hareux, Linzeler, Vever, Hénin et de quelques autres. Mais ces efforts d’originalité ne répondent pas au goût général des acheteurs qui veulent des reproductions ou tout au moins des adaptations des anciens styles. Nos grands orfèvres sont obligés d’en tenir compte. Georges Boin, le Grand Prix de l’exposition de 1900, évoque pour son surtout de table la colonnade du bosquet des Muses à Versailles et André Aucoc demande à l’œuvre de Meissonnier le modèle de la « bratina » gigantesque du grandduc Paul de Russie. En 1905, à l’exposition de Saint- Louis, Risler et Carré présentent un service Louis XV, modelé par Lelièvre, d’après les modèles en terre de Lorraine ou en faïence du Pont-aux-Choux, les • frères Henry des réductions des grands seaux à glace de Germain, André Aucoc un service à thé et un guéridon Empire inspirés de Percier et Fontaine.
Tous ces ouvrages cependant sont d’une facture au moins égale à celle des originaux, et c’est une remarque utile à faire pour répondre aux admirateurs exclusifs du passé qui se plaignent de l’infériorité de la main-d’œuvre d’à présent. Le contraire est la vérité, au moins dans les arts précieux — orfèvrerie, bijouterie, joaillerie — où l’exécution moderne paraît prestigieuse en regard du travail ancien. On
JEAN DUNAND. Vascs en cuivre incrusté d’argent.