PL. XVII
Photo « Art et Décoration ».
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ne peut songer à nier le charme de ces irrégularités, de ces repentirs, qui portent en eux la trace de la main-d'œuvre humaine et vivante. Mais il n'en faut pas partir pour rabaisser la valeur de nos maîtres orfèvres d'à présent. Les reproches à leur faire — si reproche il y a — sont, on l'a vu d'une autre nature.
Chose curieuse! C'est dans l'orfèvrerie d’imitation, dans les ateliers Christofle que l’on trouve peut-être au XX® siècle le plus d’originalité industrielle. Le chef de la maison Henri Bouillhet (i83o-i9io) mérite une place d'honneur dans ces pages consacrées à l’art français depuis vingt ans, non seulement par ses efforts pour orienter sa fabrication vers un modernisme de bon aloi, mais pour son rôle actif et fécond dans la fondation de l'Union centrale des Arts décoratifs et l’organisation des premières expositions spécialisées. Avec des sculpteurs comme Joindy, L. Mallet, A. Arnoux, René Rozet, il mit au jour toute une série de modèles qui parurent aux expositions avec l'étiquette « Art nouveau » et qui la justifiaient. Le décor végétal en faisait généralement l'agrément, mais présenté avec discrétion et fondu pour ainsi dire dans la masse, comme par exemple pour le service à café en argent repoussé à décor d’eucalyptus et d'olivier de l’exposition de 1900. D'un style moins pur, mais d’une inspiration tout aussi moderne, la soupière « la soupe aux choux » et les casseroles couvertes avec des bandes de moutons et de bœufs sur la panse avaient été
exécutés pour le ministère de l’Agriculture en vue de récompenses aux concours agricoles. En même temps l’esprit d’initiative du chef de la maison lui faisait appliquer à l’orfèvrerie le tour à réduire, jusqu’alors réservé aux graveurs en médailles et que Lalique utilisera si heureusement pour la joaillerie, sans parler des perfectionnements incessants qu’il apportait à la technique de la galvanoplastie, dont il étendait le domaine presque à l’infini.
En regard d’une production industrielle aussi intense, bien mince est l’apport des décorateurs, incapables pour la plupart de faire l’avance — autrement que sur commande — des frais de matière et de main-d’œuvre. C’est à peine si de temps à autre, en dehors des pièces isolées, on voit paraître aux expositions un service à thé de Becker, aux formes souples et grasses, dont le dessin architectural, sans surcharge d’ornement, fait la réelle beauté, un autre de Lelièvre, où les vides et les pleins de l’ornementation florale mettent admirablement en valeur la matière précieuse, un autre encore de Carlo Bugatti, dont le gracieux décor de libellules présente cependant des arêtes et des saillies qui semblent en interdire l’usage aux mains délicates. Plus réce*mment Jean Serrière a réalisé d’intéressants modèles d’orfèvrerie de table, d’un parti pris original et savoureux.
On trouve plus de fantaisie et d’imagination dans les pièces isolées et dans les objets d’orfèvrerie
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sans fonction d’utilité, où les frères Falize, successeurs de leur père, Froment-Maurice, Boucheron, Vever, Sandoz, Lucien Gaillard, Linzeler, mettent au jour une charmante variété de modèles, toujours impeccables d’exécution, revêtus de cette élégance et de ce goût qui caractérisent les créations des industries de luxe parisiennes. Mais, sur ce terrain, la prééminence leur est disputée par les artistesdécorateurs et ce n’est pas toujours aux gros bataillons que va la victoire. Ici toutes les ressources sont de mise. Dorure, ciselure, repoussage, incrustation, fonte. On fait appel aux matières les plus diverses : à l’ivoire, à la corne, au bois même, pour obtenir des effets inattendus et des oppositions heureuses. On ne redoute pas la polychromie et la petite orfèvrerie se fait une séduction de l’émail.
Dois-je l’avouer? Si j’avais à ranger par ordre de préférence ces savoureux produits du génie décoratif français, je mettrais en première ligne ceux qui ne font appel qu’à une seule matière et à une seule technique poussée au point suprême de perfection où l’habileté de l’artiste peut prétendre. Je rangerais à la suite les ouvrages qui réunissent des matières diverses et qui ont recours à des techniques variées, en allant des plus simples aux plus compliquées.
Les pièces d’argenterie de Bonvallet viendraient en tête. Je donnerais une place à part aux coupes, aux bols, aux vases en argent repoussé d’Ed. Monod- Herzen. Leurs nervures à peine indiquées s’enlèvent
sur le mat de l’argent, le modelé gras, sans rien delà sécheresse qui dépare si souvent les pièces modernes, laisse à la matière toute sa beauté et sa couleur, les silhouettes ont la sobre élégance des modèles antiques de la civilisation mycénienne. Dans le moindre objet, apparaît cet amour et cette connaissance réfléchie de la matière qu’Ed. Monod-Herzen a su également traduire dans des conférences et des exposés suggestifs.
Henri Husson est moins simple. Son métier subtil a besoin d’incrustations d’argent ou d’or, d’alliages de métaux, d’un décor compliqué d’algues, de plantes d’eau, entre lesquelles s’agitent les crabes, les salamandres, les poissons, comme sur les rustiques figulines de Palissy.
Les insectes employés à une très grande échelle inspirent par contre Habert-Dys. Des cigales accolées, reposant paradoxalement sur la pointe des ailes, servent de monture à tel grand vase. Des sauterelles fournissent le motif de jardinières. Toutes ces formes bizarres dégageraient un sentiment un peu pénible sans le talent sincère et original de l’auteur.
Lucien Gaillard emprunte aussi ses éléments aux formes animales. Un de ses vases a les anses formées de deux têtes d’oiseaux, un autre porte un longicorne sur son col fin et allongé, curieusement patiné, un autre est orné de lucanes cerfs-volants émaillés en bleu. Tout cela, stylisé, fait corps avec l’objet.
Hamm, Becker, Pector, Brateau, Paul Brandt, Dunand, Bastard, Miault, Dubret, Serrières, Du Mont,
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M“® Cazin, tous les virtuoses du ciselet ou du marteau, se sont distingués dans cette production d’art précieux qui a valu de si savoureuses et de si brillantes vitrines à nos expositions. Mais les émailleurs, entre tous, ont conquis les suffrages des amateurs, et il s’est trouvé que pour quelques-uns cette faveur était justifiée.
La coloration en orfèvrerie par l’émail a toujours joué un rôle important, mais avec des périodes où le procédé passe de mode. Il semble qu’après une vogue d’une vingtaine d’années nous entrons dans une de ces éclipses. Les pâtes de verre et les pierres de couleur suffisent à satisfaire le goût de nos contemporains pour la couleur.
Que de belles choses cependant on peut faire en émail et quelle belle matière à employer ! Son renouveau dans l’orfèvrerie comme dans l’ébénisterie de luxe date de la fin du second Empire. Mais, pour lui donner ses grandes entrées, il fallut la mode du Japonaisisme, aux environs de 1878, et le gros effort tenté par Lucien Falize en 1889. Dans son vase sassanide, l’habile orfèvre fît appel à tous les procédés : émail cloisonné, émail champlevé, émail à taille d’épargne, émail translucide sur relief, émail à jour. Ses fils, héritiers de ses goiits, exposèrent à leur tour en 1900 la coupe des Vins de Fr an ce y gobelet couvert d’une forme simple, avec trois figures de fleuves en ronde-bosse sur la base et une Amphitrite sur le sommet. La pièce était d’or. La panse por-
tait un bas-relief sur fond d’émail bleu, les figures en ronde-bosse étaient revêtues d’émail translucide.
Fernand Thesmar avait aussi commencé de bonne heure à s’attaquer à l’émail. Dès 1872, il essayait chez Barbedienne des émaux cloisonnés à la manière chinoise, les plus beaux qit’on ait vus de longtemps. Dix ans plus tard, il se consacre aux émaux cloisonnés à jour, technique nouvelle, pleine de science, d’adresse et d’ingéniosité, qui le met au premier rang et lui vaut en 1896 l’exécution de l’épée offerte au tzar. Celle qu’il émaillé en 1900 met le comble à sa réputation. Depuis lors, à chaque exposition, il fait admirer une perfection technique difficile à surpasser, bien qu’elle n’aille pas sans un soupçon de froideur et de sécheresse.
Paul Grandhomme donne ses préférences à l’émail peint. Ses coupes ont la beauté classique et un peu spéciale de l’époque où il connut ses premiers succès et où on admirait le faire de Glaudius Popelin. Garnier, qui lui fut associé pendant quelques années, use des mêmes procédés.
Plus tard venu, Eugène Feuillâtre conquiert les amateurs avec les tons mauves, mordorés, gris perle de ses émaux sur petites boîtes d’argent. Mais il se hausse aussi à l’exécution de beaux vases en cuivre ou en bronze dont de grands papillons émaillés font le décor somptueux, de gobelets avec montures à jours, de grands plats étincelants de couleurs inaltérables.
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Lucien Hirtz, un collaborateur de Faüze, avec ses gobelets émaillés en plein ou décorés d’émaux cloisonnés, Georges Jean, rompu à toutes les difficultés du métier, la princesse Ténicheff, avec ses émaux d’un art si curieusement imprégné des traditions russo-byzantines, Mme de Bodinat,. avec ses cloisonnés qu’elle traite avec un rare sentiment artistique, Suau de la Croix, quelques autres, ont poussé très loin la technique de l’émail. Mais, en somme, un très petit nombre d’artistes ont pleinement réussi dans cet art qui tient à la fois de l’orfèvrerie, de la verrerie et de la chimie, et où il faut, selon l’expression d’un émailliste du xvii® siècle, « se jeter au feu comme une salamandre ».
L’émail présente trop de difficultés à vaincre et laisse trop de part au hasard. La réussite n’est obtenue qu’au prix d’un travail dix fois recommencé qui majore la valeur marchande souvent hors de mesure avec la valeur artistique. ïl semble donc que si de discrets rehauts d’émail constituent un décor précieux pour une pièce d’orfèvrerie, l’emploi d’un revêtement dépassant démesurément les proportions accoutumées tient plus souvent du tour de force que de l’œuvre d’art.
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