PL. XXII
BIJOUTERIE ET JOAILLERIE
ne se fait guère sentir avant 1895. Cette année-là deux événements favorisent Téclosion du modernisme. S. Bing ouvre, dans son hôtel de la rue Chauchat, une exposition permanente et internationale qu’il appelle « Salon de l’Art nouveau » et la société des Artistes Français adjoint pour la première fois à son exposition annuelle une section d’art décoratif. Lalique y envoie une série d’œuvres entre lesquelles une grande broche renaissance, sur laquelle s’érige, ciselée dans l’or, une figure de femme entièrement nue. L’opinion de Charles Blanc, dont la Grammaire des arts décoratifs fait toujours autorité, est ouvertement bravée. La figure humaine fait son entrée dans la parure, non pas comme au xvF siècle étroitement unie aux arabesques, aux rinceaux, aux détails décoratifs, mais en thème isolé ou tout au moins dominant à tel point la composition qu’elle attire seule les yeux. Cette audace de goût va nous valoir quelques beaux objets. Mais elle ouvre la porte à l’invasion des androgynes échevelées, des sphinges, des Valkyries, des Isis voilées, des profils botticelliens, à ce déluge de ronde-bosse lilliputienne, pauvre de forme et vide de sentiment, qui caractérise, avec l’accompagnement obligé d’algues, d’enroulements de vagues, de tiges de céleri ou d’aiguilles de pin, le bijou « art nouveau » à sa naissance. C’est une période d’environ quinze ans dont il reste surtout des pièces de vitrine et des parures destinées un jour ou l’autre à passer par le creuset de l’orfèvre, les
pierres mises à part pour de moins déraisonnables montures.
De cette production de gens du monde en mal d’art décoratif et de sculpteurs épaves des salons annuels, se dégagent quelques œuvres bien construites et originales. Mais seules celles de Lalique, peut-être, trouveront grâce devant la postérité et prendront place dans les musées à côté des chefs-d’œuvre des siècles passés. Nous sommes d’autant mieux placés pour en juger que, sans délaisser les métaux précieux, la sensibilité du grand artiste s’est portée de plus en plus vers le cristal et le verre, et que ses premiers ouvrages d’or, de pierreries et d’émaux ont passé cette période redoutable d’un lustre au bout duquel une parure est démodée sans être devenue encore de l’ancien.
Lalique a débuté par des dessins pour le commerce, qu’il est sans intérêt de rappeler, et par une période industrielle de 1886 à 1892 où il se consacre presque entièrement à la joaillerie pure, à l’émail, aux recherches de verre coulé. Il y gagne cette parfaite connaissance des techniques, qui manque aux simples établisseurs de modèles et qui va lui permettre de réaliser les conceptions audacieuses avec lesquelles il rêve de rénover le bijou.
Son art, en effet, est étonnamment protéiforme. Toutes les anciennes techniques de l’orfèvrerie, fonte à cire perdue, ciselure, émaillage translucide ou opaque, il les emploie. Mais il introduit des procédés
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nouveaux, tel que celui de Temploi du tour à réduire qui, jusqu'alors, est réservé aux graveurs en médailles. Il exécute ainsi ses modèles en cire ou en plâtre d'une assez grande dimension, en établit commodément le modelé et les détails, qui, à la réduction, deviennent d'une délicatesse extrême et paraissent ciselés par des ouvriers prodigieusement habiles. On établit ensuite un poinçon et une matrice que l'on donne à l'estampeur, à moins que le modèle, mis entre les mains du ciseleur, ne lui serve de critérium.
Novateur, Lalique l'est aussi dans l'emploi des matières. La bijouterie n'a connu jusqu'à lui que l'or, l’argent, l'émail, le cristal de roche, Fivoire, la nacre, les perles fines, les pierres précieuses et le diamant. En 1896, il expose le premier bracelet en corne et, l'année suivante, deux de ces grands peignes en corne et ivoire qui causèrent un émoi si subit et que l'on peut voir encore à Galbera et au Luxembourg. Dès ce moment, il réhabilite les modestes pierres dures dédaignées : corindons, onyx et sardoines, jades, agates et cornalines, jaspes, coraux, opales, que saisje encore? Il utilise toujours le cristal de roche, mais après de véritables recherches d'alchimiste il lui substitue le cristal artificiel et le verre moulé et gravé. Vers 1898, il fait son premier grand ouvrage en verre, une broche représentant X Hiver avec des cristallisations sur des arbres neigeux. Sans égard pour la valeur commerciale des pierres, il abolit leur
hiérarchie et ne se préoccupe que de leur effet décoratif. La valeur intrinsèque des matières, qui fait jusque-là le prix des bijoux, s’efface devant l’estimation du travail artistique, la somme d’effort imaginatif et d’habileté manuelle qu’il représente. -
Cette révolution, Lalique l’étend à la parure complète de la femme, diadèmes, peignes, épingles, bouéles, broches, barrettes, bagues, bracelets, colliers, sautoirs, pectoraux, devants de corsage, pendeloques, pendants d’oreilles, pendentifs. Le nombre de ses créations, dispersées dans les deux mondes, est aussi surprenant que leur variété. Jamais on ne vit, dans un art qui doit autant tenir compte des difficultés matérielles d’exécution, introduire une telle fantaisie créatrice. Tantôt il remue la cendre des anciennes civilisations. Sans copie servile ni pastiche, il prend à l’Égypte ses pectoraux et ses scarabées céruléens, à la Ghaldée ses cylindres de jade et de cornaline. Tantôt il cisèle des pend-à-cols aussi précieusement travaillés que ceux de la Renaissance, ou modèle des parures aux lignes somptueusement accusées et aux lourds décors de cabochons, comme aux temps mérovingiens. Mais c’est surtout aux formes de la nature qu’il aime à demander ses éléments décoratifs. Le pavot, l’iris, le volubilis, le jasmin, l’ombelle lui prêtent tour-à-tour leurs formes élégantes, leurs Qourbes, leurs chantournements. Les fruits : — raisin, noisette, pomme de pin, gui — les insectes : — scarabées, libellules, guêpes, papillons.
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cigales, — les oiseaux : — hirondelles, paons, coqs, cygnes, — les poissons, — les reptiles, tout prend place dans son écrin panthéiste. Mais où tant d autres ne verraient à tirer qu'une imitation servile de la faune ou de la flore, son talent discipliné lui fait écarter d’un seul jet toutes les formes qui ne pourraient s’adapter à la technique du bijou. En sorte que tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il fait encore, est acceptable pour une femme de bon ton, et si certaines de ses créations demandent une pointe d’audace pour être portées, c’est le sel qui en rehausse la saveur : « Il connaît, dit Gustave Geoffroy, les arrangements d’or pâle et d’or verdâtre. Il sait doser la couleur, placer les perles, il a le goût mesuré, il dispose, avec une prudente fantaisie, des œillets blancs, des feuilles et des fleurs de chèvrefeuille, des violettes, de minuscules chauve-souris gris-bleu, à tête d’or, séparées par de petites étoiles. Il sait donner la sensation d’une fleur qui se fane, de pétales qui se détachent et qui vont tomber. »
Le revers de la médaille, c’est que l’art appliqué, à cette puissance, reste essentiellement individuel. Il est perdu pour la somme de la production collective d’une époque. Lalique a exercé une influence écrasante, non seulement en France mais dans tous les pays de grande civilisation. Il a été imité, copié, démarqué. Cependant les, créations géniales, incessamment sorties de ses mains, n’ont pas empêché le style naturiste de passer de mode et, pour tout dire.
le bijou objet d’art d’être éclipsé par le bijou joaillerie. On peut alléguer des exceptions. Il en est lui-même la plus éclatante. Mais qui porte aujourd’hui du bijou art moderne ? Des reines de la rampe, des esthètes ou des muses. Lalique même, sans renoncer à ses thèmes favoris, n’est-il pas arrivé à cet exquis bijou de verre, cette incomparable matière transparente comme une goutte de rosée, qui atteint dans sa simplicité à la distinction suprême ?
Tout cela, Gustave Geoffroy l’a dit dès 1905 et en bien meilleurs termes : « Les bijoux de Lalique ne sont pas toujours des bijoux à porter, ce sont parfois des objets d’art à garder dans un écrin ou derrière la glace d’une vitrine. La raison de cette tendance, chez l’artiste, on croit la trouver dans la destination de ses premiers travaux. Il a inventé et façonné des bijoux pour des princesses de théâtre, il a subi l’effet bizarre et violent, il a cherché et trouvé des formes et des couleurs visibles, des motifs singuliers pour orner la coiffure d’une Tliéodora...
« Peu à peu il s’est assagi. Plus rarement sont apparues les femmes aux bandeaux, aux yeux clos, aux visages symboliques. Plus rares aussi, les aspects déchiquetés, hérissés, grêles. Moins de recherche bizarre. La force s’est accrue avec la souplesse. »
Il serait vain, comme dans tout ce qui touche à la mode, de chercher les causes de ce défaut d’affinité entre la femme moderne et le bijou d’art, que seul le génie put un moment atténuer. Je laisse de côté la
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raison de valeur intrinsèque, qui relève de motifs de vanité ou d’intérêt étrangers à toute raison. A priori, la première qualité à rechercher dans une parure c’est qu’elle ne représente rien, ni faune, ni flore, ni figure humaine. Des formes vides. On lui demande seulement des lignes bien arrêtées, des vides et des pleins, des masses balancées, de façon qu’elle se dessine dès le premier coup d’œil et que l’on ne soit pas tenté de la regarder à la loupe, comme dans une vitrine. Tout examen prolongé d’un joyau, à moins que la femme qui le porte n’y convie elle-même, est un larcin fait au culte réservé à sa beauté.
Il y a aussi un principe que nos bijoutiers d’art oublient trop aisément. Un objet précieux, surtout 'S’il est destiné à entrer en contact prolongé avec la personne humaine, doit donner l’impression de quelque chose de calme, de reposant, de poli, de caressant. Il faut qu’on ait envie d’aller à lui, de le prendre dans la main, d’en éprouver la douceur. Le bijou art moderne se présentait avec des lignes agressives, des formes déchiquetées, des arêtes, des piquants. Faut-il s’étonner que les femmes s’en soient désafïectionnées autant pour ménager la délicatesse de leur épiderme que pour éviter des accrocs à leurs dentelles ou à leurs mousselines de soie ?
Le caprice des couturiers et l’évolution des modes y fut aussi pour quelque chose. Que faire de peignes et de diadèmes avec des coiffures à cheveux tirés ou coupés court? Que faire de somptueux devants de
corsage quand le décolleté est de mise pour les plus simples sorties de soirée ? Il n’y avait qu’à reléguer dans les vitrines ces magnifiques parures, que décidément la Française de bon ton finissait par trouver trop voyantes. Leur règne dura une dizaine d’années, à peu près le temps de la vogue du style rocaille. Il semble que le tempérament artistique français ait de ces échappées fantaisistes, après lesquelles il revient à la ligne droite, aux courbes régulières, à la symétrie, aux formes géométriques qui lui sont naturelles.
Pendant cette brillante période, l’art nouveau a vraiment fait naître quelques gracieux sujets qui méritent de survivre, même à côté de ceux de Lalique.
Aux environs de 1900, Dampt, Rupert Carabin, Henri Nocq marient l’argent à l’opale ou à la modeste agate. Brateau cisèle des pendentifs à figure féminine, trop chargés d’ornements et un peu touffus de composition, mais traités avec la virtuosité d’outil la plus prestigieuse. Grasset imagine pour la maison Vever des broches, des pendants de cou, rébarbatifs et sans grâce, prouvant simplement qu’un grand artiste n’est pas forcément universel, comme le répètent à l’envie les critiques. Mucha compose, avec un des premiers apôtres du modernisme G. Fouquet, toute une série de bijoux éclatants et tapageurs, des parures de corsages, véritables cuirasses d’or, d'émaux et de pierres, des broches, des chaînes, plus
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propres à orner le costume de Gismonda que la toilette d’une femme du monde.
Plus modérés et mieux inspirés, les artistes de 1905 à 1910 imaginent d’excellents modèles que l’étranger s’empresse d’acheter... et de copier.
Paul Follot envoie aux salons d’art décoratif des bijoux extrêmement variés de formes, sérieux de caractère, d’un art sain, équilibré, raisonné. S’il fait preuve dans son album ôi Orfèvrerie et bijouterie modernes d’une fantaisie gracieuse et charmante, il semble à l’exécution en redouter les écarts. Tous ses ouvrages sont étudiés et intéressent par leurs lignes.
C’est aussi par la ligne que s’imposent les créations de Charles Rivaud, ingénieuses de composition, pleines à la fois de robustesse et de distinction. Ses bijoux plaisent par leur équilibre, leur construction architecturale, leur simplicité robuste, leur ornementation linéaire, — éloignée de la banale transformation d’une fleur et d’un insecte en métal, en émail ou en pierreries, — on voudrait dire aussi par leur douceur.
Se délassant de ses grands travaux de ferronnerie, Edgar Brandt exécute des bijoux d’or et d’argent forgés qui sont de véritables miniatures de forge. La technique est la même, ainsi que les instruments d’exécution qu’on dirait des joujoux : petits marteaux, petite enclume, chalumeau remplaçant le feu de la forge. Avec ces procédés, les divers éléments de composition se soudent entre eux avec une homogé-
néité parfaite, en même temps que le travail du marteau donne à Touvrage des accents de vie singuliers. Les motifs employés sont simples, feuilles d’eucalyptus, capillaires, monnaie du pape, combinés avec les pierres les plus discrètes, perles ou opales, donnant lieu à de gracieux arrangements.
Les frères Nies, également, exécutent de jolis bijoux en métal forgé, d’un travail minutieux et léger. Brindeau de Jarny, aussi bon ciseleur que ferronnier, sait trouver des arrangements heureux et élégants. Miault, Deraismes, Paul Brandt mettent au jour des modèles bien construits, simples, sans pauvreté ni mesquinerie. L’art de Feuillâtre allie l’émail translucide aux gemmes et aux pierres, avec un peu trop d’ingéniosité, peut-être. Charles Boutet de Monvel, étrange et compliqué, mais toujours intéressant, Hamm, aux pendentifs qui prennent pour motifs de frêles insectes légers comme un souffle. Mangeant, Bocquet et plus nouvellement venus Du Mont, Contreau, Dubret, Bablet, Jean Serrière, constituent une phalange d’artistes créateurs dont les œuvres sont conçues dans la note discrète et de bon ton, qui fît tant défaut au modem style. Mais, il faut bien en convenir, la pièce artistique, la parure en métal précieux ciselé ou émaillé, n’entre que pour une quantité presque négligeable dans le grand courant commercial de la bijouterie. C’est une élite d’amateurs qui commande ou achète ces modèles originaux. Pour une élégante de 1920, ils constituent des curiosités. Ils amusent, on