‹ Le travail du métal. 24 planches hors texteChapitre 2 sur 26 · PL · texte numérisé non relu

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grilles de Nancy. Il permet d’atteindre des finesses d’expression auxquelles les maîtres d’autrefois ne pouvaient prétendre. Les procédés chimiques facilitent la soudure autogène, et, par des patines variées, permettent d’accentuer à volonté les effets de lumière et d’ombre. On sait mieux assembler les autres métaux au fer pour obtenir de riches gammes de coloris. On surmonte avec moins de risque et de peine des difficultés plus grandes et l’on arrive à rendre un effet décoratif plus intense avec un travail relativement simple. Aussi, dans l’intérieur moderne, le fer forgé est-il de tous les métaux celui qui se prête le mieux à la légèreté du décor tout en off rant le maximum de solidité. Il peut former une ossature très résistante, avec des ajourages, des évidements, des pleins, des vides qui n’ont pour ainsi dire de limite que la fantaisie du décorateur. Que d’emplois multiples, aussi bien dans la grande ferronnerie — portes monumentales, départs et rampes d’escalier, cages d’ascenseur — que dans la petite ferronnerie, la serrurerie d’appartement, — espagnolettes, crémones, palâtres et entrées de serrure, plaques de propreté, verroux, poignées de tiroirs, — sans parler de ces beaux heurtoirs forgés et ciselés dans la masse que l’on peut dire de la véritable sculpture de fer ! Le chauffage central, il est vrai, fait progressivement disparaître des intérieurs riches les garnitures de foyer où excellèrent les maîtres de jadis — landiers à tête grimaçante, pelles, pincettes, supports, grilles

protectrices des étincelles, — mais le fer forgé garde son contact avec le feu, ou tout au moins avec la lumière, dans les appareils d’éclairage.

Son seul inconvénient, c’est sa nature oxydable qui fait que, dans l’appartement, on lui préfère, non sans raison, le bronze et le cuivre, et qu’à l’extérieur des édifices, on est obligé de le couvrir d’une patine ou d’une couche protectrice de peinture, sous laquelle disparaissent ces traces de martelage qui conservent quelque chose de la personnalité de l’artisan et qui sont le grand charme du travail de forge. La plus belle clôture ferronnière, ainsi déguisée, ne diffère guère de son ersatz en fonte. Elle en différerait même encore moins si les fondeurs savaient donner à leurs ouvrages le moindre cachet d’originalité et de modernisme.

Même réduit à des catégories Ipeu nombreuses, l’art de la forge moderne a cependant suivi depuis une vingtaine d’années trois orientations successives : le modem style, le style naturiste, enfin le modernisme assagi et logique que nous voyons s’implanter de plus en plus victorieusement dans toutes les branches de l’art appliqué. Sans doute est-il trop tôt pour établir de telles distinctions dans une production aussi rapprochée de nous. Mais l’art moderne va vite. Ses deux premiers âges sont révolus. Ils appartiennent à l’histoire. Retraçons-en les grandes lignes, ne serait-ce que pour n’avoir plus à nous y arrêter quand nous passerons en revue les autres métaux.

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Le modem style fut une erreur généreuse. Il serait puéril de le nier. Mais il a eu une durée trop éphémère pour qu’on puisse conjecturer ce qu’il serait devenu lorsque le temps, calmant les exagérations des novateurs, les aurait fait entrer dans la voie de la raison et de la logique. Il nous a, en tout cas, ouvert les yeux sur le ridicule attristant des imitations et des copies où nous vivions. Le trait « en éclair » et « en coup de fouet » %iui caractérise le décor « fin de siècle » — au fait à qui en sommes-nous redevables, à Van de Valde, à Guimard, à Lambert, à Bellery-Desfontaines? — avait tout au moins le mérite de présenter des lignes purement ornementales, des formes vides, sans aucune intention de reproduction servile de la nature. Les novateurs eurent le tort de déformer les objets pour les plier à ce décor imaginé a priori. 11 est difficile en cela de les excuser. Mais lorsque, avec Eugène Gaillard, ils ont employé leur talent à donner à l’objet les lignes constructives les plus logiques et les mieux appropriées à l’usage, qu’ils n’ont eu recours au décor qu’en tout dernier lieu, pour affirmer les divisions, accuser les ouvertures, couronner l’œuvre d’une mouluration heureuse, le résultat fut loin d’être fâcheux. Il fallait vraiment être aussi enlisé que l’était Edmond deGoncourt dans les grâces maniérées du xviii® siècle pour écrire dans son Journal, à la date du 3o décembre 1895, après une visite à la Maison d’art nouveau de S. Bing: « Le délire... le délire de la laideur. »

Le temps, je le répète, a manqué pour donner à ces incohérences le temps de s’équilibrer et à notre goût, surtout, celui de s’accoutumer à des formes qui rompaient sans ménagement avec le déjà vu. Qui songe aujourd’hui à s’indigner des grilles d’entrée du métropolitain, à s’étonner de la rampe d’escalier du Grand Palais (i)? Elles datent pourtant de cette époque. D’ailleurs le modem style, ne l’oublions pas, ne disparut pas uniquement sous les sarcasmes et les injures des partisans du passé. L’élément destructeur sortit de ses rangs. C’est l’apostolat d’Émile Gallé qui lui porta les plus rudes atteintes.

Nul n’admire plus que moi les réussites du fondateur de l’École de Nancy dans les arts du feu. Il a rénové la verrerie, et jusqu’à un certain point la céramique. Mais je crois que, sans faire tort à son mérite, on peut se demander si son action sur l’art appliqué en général a été aussi heureuse et si la voie de l’ornementation d’après la nature, où il n’a que trop aisément entraîné les décorateurs, a servi ou non la cause de l’art moderne. Ce n’est pas tout-à-fait sortir de mon sujet que de rappeler à quelles absurdités l’École de Nancy aboutit dans le mobilier, avec ses sièges d’après la fleur de pomme de terre ou le dahlia, ses tables libellule ou nénuphar, ses lits d’après le pavot (sans doute pour provoquer les songes), ses entrées de serrure iris ou chauve-souris,

(i) Ces deux exemples sont d’ailleurs en fonte.

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ses lampes de travail solanée, ses clefs pensée, ses glands de tiroirs perce-neige (i). Ce pédantisme botanique, qui faisait dire à Gallé : « ma racine est au fond des bois », nous ramène aux rustiques fîgulines de Palissy dont on admirerait peut-être moins les coquilles, les grenouilles, les poissons, si le potier de Saintes n’avait pris soin de nous vanter ses découvertes dans des écrits qui valent mieux que ses plats. Gallé, aussi, d’ailleurs, avait à son service un bon brin de plume et savait s’en servir à l’occasion.

On pouvait croire, dans la fièvre d’enthousiasme des débuts, que le fer se prêterait mieux que toute autre matière à l’ornement d’après la nature. Le thème des ferronniers de tous les âges n’est-il pas un treillage sur lequel viennent s’enrouler ou s’attacher des brindilles? N’est-ce pas le miracle perpétuel du marteau que l’imitation de ces feuillages découpés, repercés, repoussés, burinés, qui semblent aussi vivants que s’ils venaient de tomber sous la serpe du jardinier? Certes, j’en citerai tout à l’heure de parfaits exemples. Mais ce qui s’oppose à l’adaptation trop étroite du fer au style naturiste, ce n’est pas seulement l’obsession qui se dégage d’un motif trop exactement reproduit, surtout lorsqu’on l’a sans cesse sous les yeux dans un intérieur d’appartement, c’est aussi l’illogisme de ce hérissement de chardons,

(i) Faut-il rappeler la table de Gallé construite « sur un thème de Maurice Bouchor : la musique de Veau, des feuilles et du ciel »? On ne saurait imaginer plus folle confusion des genres.

de feuilles lancéolées, de lianes enchevêtrées, qui font des ouvrages ainsi composés de véritables chevaux de frise dont Tapproche est redoutable aux toilettes féminines, voire même aux simples habits masculins. Pour les objets d'usage hors de portée, les appareils d'éclairage par exemple, ces feuillages aux formes agressives et hérissées présentent un autre inconvénient et non des moindres : ils servent de réceptacle à la poussière, aux mouches et à toutes sortes d'immondices. On dirait que Philibert de l'Orme songeait à ce genre de décor quand son intransigeance classique proscrivait impitoyablement toute l’ornementation délicate du moyen âge des façades de ses édifices ; « Point de feuillage ni basse taille qui ne ramassent qu'ordures, vilenies, nids d’oiseaux, de mouches et semblable vermine. Aussi telles choses sont si fragiles et de si peu de durée que quand elles commencent à se ruiner, au lieu de donner plaisir, elles donnent un grandissisme déplaisir et triste spectacle. »

Depuis une dizaine d’années, une^ sage sobriété tend à remplacer ces prouesses savoureuses du marteau. L’art n'y perd rien. Il est à souhaiter que les ferronniers d’aujourd’hui et de demain continuent à s'inspirer de ces principes. De tous les matériaux, le fer est peut-être celui qui peut le mieux se passer d’ornements adventices. Un ouvrage de forge, parfaitement adapté à son usage, tire sa beauté de l'équilibre de ses lignes, de la robustesse ou de la légèreté

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de ses formes, de la précision de ses attaches et de ses soudures.

Le relèvement du métier a précédé, je l’ai dit, le renouvellement des modèles. Depuis longtemps on avait repris les belles traditions de la forge dans les ateliers de Boulanger, d’Everaert, de Moreau père, mais presque tous les efforts avaient été dirigés vers l’imitation et le pastiche. Même à l’exposition de 1900, en face de l’impressionnante manifestation de la section allemande, nous n’avions, à quelques exceptions près, à montrer que des balcons Louis XIV, des grilles Louis XV et des pentures gothiques, parfaits d’exécution, cela va de soi, mais insuffisants pour assurer la suprématie de l’industrie française.

Les premiers fers d’Emile Robert avaient cependant fait depuis plus de dix ans leur apparition. A l’exposition même, le maître ferronnier avait organisé un atelier où il ne craignait pas de travailler sous les yeux des visiteurs pour leur montrer comment s’élaborent les beaux ouvrages de forge. Artiste chercheur et novateur, il affirmait ainsi au grand jour la suprématie de l’artisan sur le simple donneur de modèles. A Mehun-sur-Yèvre, chez Larché vèque fils où il avait fait son apprentissage, il a mené de front la forge et le dessin. Il a cherché, avant de réaliser ses rêves d’artiste, à pénétrer l’intimité de la matière. Si ses projets sont conçus de telle sorte que l’ouvrage se présente toujours avec la robustesse et l’ampleur qui fait la belle ferronnerie, c’est qu’il travaille encore

plus du marteau et du burin que du crayon ou du pinceau. Au fond de toutes ses innovations, de ses créations les plus capricieuses, il y a un secret de métier retrouvé ou acquis, un de ces tours de main qui faisaient la gloire autrefois des corporations. On cherche dans sa main la canne de compagnon du tour de France.

Il faut se reporter à cette exposition de 1900, où la main-d’œuvre française était si mal représentée, pour imaginer quelle impression produisirent sur les amis de la beauté les pièces exposées par Emile Robert, avec leurs puissantes armatures, leurs lignes nettement accusées, soulignant les divisions et accusant les formes, leur parfaite ordonnance architecturale dissimulée sous une décoration florale variée, capri- ' cieuse, assouplie. On oubliait que la matière dont elle était tirée venait du plus dur des métaux, que ces pétales, ces corolles, ces feuillages avaient été assemblés non pas par de graciles mains féminines, mais par le rude travail du [marteau. C’était si vrai, si jeune, si nouveau, si loin des archaïques formules, qu’Emile Robert fut sacré maître dès ses premiers pas dans une carrière où il s’est fait une place à part, non seulement par l’étonnante probité de son art, par sa volonté jamais démentie de toujours mettre sur pied un ouvrage accompli, mais encore par son apostolat, par Tardeur avec laquelle il n’a cessé de former des apprentis et des élèves et de faire bénéficier de jeunes intelligences des méthodes

SZABO.

Petite grille d’intérieur, fer forgé. 1918.

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