PL. III
Photos « Art et Décoration ».
LE FER
dans ses ateliers du boulevard Murat (i), le fer conserve la patine savoureuse que lui a donnée remploi du marteau. Il ne recourt pour ainsi dire jamais au travail amoindrissant de la lime. Le métal sortant de ses mains garde son caractère de grandeur et de beauté.
Dès ses premiers ouvrages, il affirme ces qualités essentielles du bon ferronnier, dans sa grille à motifs de pommes et d’aiguilles de pin destinée à Fbotel de l’ambassade de France à Bruxelles comme dans son départ de rampe, fait d’une chute de branchages et de pommes de pin — son motif longtemps préféré — forgée pour l’hôtel Barbedienne. Chenets aux lignes souples et harmonieuses, poignées de porte, montures heureusement adaptées aux formes des céramiques modernes, sans en altérer ni les contours, ni le caractère de simplicité, bijoux forgés (délassement charmant), partout il donne les preuves d’un art de la composition scrupuleusement adapté à l’usage et servi par une connaissance parfaite de toutes les techniques du marteau et du ciselet. J’aurai à reparler de ses appareils d’éclairage, comme d’ailleurs de ceux de tous les ferronniers, car il vaut mieux ne pas les séparer des pièces exécutées en bronze ou en cuivre.
(l) Seul de tous les métaux, le fer a réalisé de notre temps runion de l’art et de l’industrie. Non pas que les industriels aient fait appel aux décorateurs — ce serait trop beau — , mais les artisans, comme Robert, Brandt, Szabo et les autres, sont devenus des usiniers .
l6 LE TRAVAIL DU MÉTAL
Le mérite de G. Szabo n’est pas moindre. Comme pour Brandt, la gamme de ses travaux va des grands ouvrages de ferronnerie architecturale aux plus délicats travaux de serrurerie d’art. Son faire robuste et sain se distingue par la décision et la franchise des lignes comme par la sobriété du décor. Dans un ouvrage de Szabo, l’ornement, floral ou non, ne déborde jamais dans l’ensemble. Il est toujours soigneusement localisé, et le maître ferronnier sait si bien choisir la place où il donnera son maximum d’effet qu’on ne peut le concevoir autrement/disposé.
Il serait téméraire à vrai dire d’établir un ordre de préséance entre nos virtuoses modernes du marteau. Si nos préférences vont à des artistes comme les frères Nies ou les frères Gapon, qui ont su si nettement se dégager de l’emprise de Nancy et concevoir leurs travaux en dehors de toute imitation puérile des formes végétales, d’autres comme Louis Majorelle ont adopté un parti opposé et n’en ont pas moins produit d’excellents ouvrages. Je n’oublie pas les ouvriers de la première heure, les tôles martelées et découpées de Régius, ni les landiers, les lustres, les flambeaux de Brosset, d’une parfaite exécution sous leur décor floral. Dans l’œuvre des derniers venus, j’éprouve une prédilection pour les grandes pièces de Raymond Subes, tantôt robustes et simples, tantôt délicates et raffinées, véritables tours de force d’exécution, pour les appareils d’éclairage de J. Brégeaux, et surtout pour les serrureries d’appartement
BRANDT. Lampes, fer forgé. 1919.
LE FER
de L. Malclès et de L. Gfgou. Ce dernier, obéissant à la même inspiration de simplicité et de saine logique que son beau-frère Fébéniste Mathieu Gallerey, a conçu des poignées de tiroirs, des entrées de serrure, des plaques qui ressortent avec vigueur sur les tons francs des bois naturels. C’est un genre d’ornements qui a depuis longtemps fait ses preuves dans le mobilier paysan, mais les fers de Louis Gigou, qui gardent le ton natif du métal et les traces du martelage, sont autrement savoureux que les plaques repercées et polies à outrance de nos buffets normands ou poitevins.
Le renouveau du fer forgé, dont je viens de citer quelques-uns des meilleurs protagonistes, s’est-il étendu avec le même bonheur dans toute la France? On en peut douter. Tous les ferronniers, qui m’ont servi d’exemple, ont leurs ateliers à Paris ou dans la région parisienne. Ce sont à peu près les seuls qui figurent dans les expositions. Nulle part, autant qu’en art appliqué, la centralisation à outrance ne se fait sentir. Seules, pendant bien des années, les œuvres de Marrou de Rouen, représentèrent la province. C’était un bel artisan, un des rares industriels qui aient tenu en honneur les compositions dégagées d’attaches avec le passé. Mais faute d’avoir su suffisamment dégager l’architecture de ses travaux, il a trop souvent versé dans l’ornementation touffue et la profusion des détails floraux.
Aujourd’hui, faute de les connaître, nous sommes
H. Clouzot. — Le Travail du Métal.
obligés de passer sous silence des ferronniers peutêtre pleins de talent, mais que les éloges des journaux régionaux ne suffisent pas à classer. Il y a cependant des fo^^ers kjui paraissent pleins d’activité, comme Toulouse, comme Aix-en-Provence, où une école de ferronnerie est dirigée par C. Rougier, artisan de la rampe du muséon Arlaten, conçue dans le goût provençal. Mais c’est la tâche de demain de faire connaître dans les expositions régionales toutes ces forces dispersées de la main-d’œuvre nationale.