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LE BRONZE D ÉCLAIRAGE

Le procédé de la fonte, particulièrement de la fonte du bronze, est depuis la plus haute antiquité celui qui se prête le mieux à la production des objets d’usage. C’est aussi celui où peuvent s’affirmer le plus librement la fantaisie et la verve de l’artiste, car tout ce que son ébauchoir a conçu en cire ou en argile, la fonte le reproduit fidèlement, aux dépens parfois des lois de la logique et de la stabilité. Rappelons-nous les charmantes incohérences des bronziers de Louis XV et les objurgations non dépourvues de bon sens que leur adresse Cochin au nom des principes académiques : « Les yeux d’un nombrede bonnes gens que nous sommes leur auraient une obligation inexprimable de n’être plus choqués par des disproportions déraisonnables et par cette abondance d’ornements tordus et extravagants » ; ce que le sage Mercure de 1754 précise encore mieux: « Nous leur serions obligés s’ils voulaient bien se

souvenir qu’un chandelier doit être perpendiculaire et non torturé comme si quelqu’un l’avait forcé. »

Si nous ajoutons à cet avantage celui de pouvoir reproduire les objets à un nombre indéfini d’exemplaires et par conséquent d’en abaisser sensiblement le prix de revient, on est en droit de s’étonner, plus encore que pour le fer, de ne pas voir le bronze tenir une place plus prépondérante dans les préoccupations de nos décorateurs. Il se pourrait que cette faculté même de multiplier les modèles soit à leurs yeux un motif de dépréciation du procédé en l’entachant de banalité. Leur désir de produire des pièces originales, uniques, exceptionnelles, leur fait considérer la fonte comme une technique inférieure, dont il ne faut user qu’à son corps défendant et pour des ouvrages où la forge et le marteau ne peuvent suffire. Le travail du bronze nécessite en outre un outillage et des frais de main-d’œuvre interdits le plus souvent aux artistes qui se contentent de fournir les modèles et laissent l’exécution, à de rares exceptions près, aux industriels spécialistes.

Le clan des amateurs, de son côté, conserve plus d’un préjugé contre le bronze. On l’a si longtemps saturé de fontes commerciales et banales, sans parler des pires imitations en « zinc d’art », qu’il rejette en bloc tout ouvrage de métal où n’apparaît pas la main de l’ouvrier. Un bien petit nombre est assez familiarisé avec la technique du bronze pour savoir apprécier le charme d’une belle fonte à cire perdue

RAYMOND SUEES.

Petite grille d’intérieur, fer forgé et cuivre. 1920.

PL. r.

l’holo « Ai't et Décoration

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et reconnaître une maîtrise d’artiste dans les travaux de réparage et de ciselure qui peuvent être poussés à la perfection. La masse des acheteurs est plus sensible aux traces de martelage qui décèlent, au premier coup d’œil, le travail à la main dans le fer forgé ou le cuivre repoussé. Elle ne se rend pas compte qu’une belle fonte, une belle ciselure, une belle dorure sont aussi des ouvrages d’art. Son éducation sur ce point reste à faire.

Malgré tout, le rôle du bronze dans la décoration moderne est loin d’être négligeable. Allié au fer, dans les rampes et les balustrades où il sert de remplissage, il donne à l’ensemble parla seule opposition de couleur des deux métaux, un effet décoratif intense, par exemple dans l’appui de communion de la basilique de Montmartre, dessiné par Lucien Magne, où les panneaux de bronze ciselé, décorés de vigne, s’encadrent si heureusement d’une solide armature de fer forgé et martelé. Mais, dans l’appartement, le brohze et surtout le bronze doré n’a pas retrouvé la vogue dont il jouissait aux siècles passés. Sauf dans les copies ou reconstitutions de mobilier Régence, Louis XV ou Empire, il n’apparaît sur les meubles qu’en touches discrètes. Les préférences des artistes décorateurs pour les beaux bois nus l’écartent à peu près complètement des modèles modernes. Même remarque pour les cheminées, avec cette circonstance aggravante que le chauffage central faisant de plus en plus délaisser cette branche, jadis essentielle, de

l’architecture intérieure, on songe de moins en moins à lui prodiguer un décor qui passerait inaperçu.

En revanche le bronze a conservé tout son prestige dans les appareils d’éclairage, bien que le fer, comme nous l’avons vu, ait largement empiété sur son domaine, sans parler du bois, de la verrerie et de la céramique. Le moment est donc venu d’aborder le problème de l’éclairage domestique et de voir quelles solutions les industriels et les artistes lui ont donné depuis vingt ans.

Si un usage nouveau appelle des formes et des matériaux nouveaux, la découverte du gaz d’éclairage, des huiles et essences minérales, enfin de l’électricité, aurait dû amener une révolution complète dans toutes les branches du luminaire. Avec la lumière électrique surtout, les qualités à demander aux appareils changeaient. Il ne s’agissait plus de ces grands lustres de bronze, modelés par Caffiéri ou par Gouthière, dont les branches en console, groupées autour d’un axe et agrémentées de feuillages et d’amours, supportaient la flamme droite des bougies. On ne pouvait pas davantage s’attarder aux suspensions à gaz, moins gracieuses, mais presque aussi volumineuses, avec leur dessin pastiché des modèles flamands du xvii*" siècle et déformé par l’ampleur de l’abat-jour et des globes en verre. La nouvelle lumière, produite par l’incandescence d’un linéament charbonneux ou d’un fil métallique dans le vide, éclairant de haut en bas, c’est-à-dire en sens contraire de la

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flamme à air libre, pouvait être placée près du plafond sans danger. Son pouvoir éclairant était même si puissant qu’il fallait prévoir des enveloppes transparentes pour la tamiser et éviter de blesser les yeux.

Quel beau programme que la création, pour la vie quotidienne, d’appareils portatifs à placer sur un bureau, sur une table de dame, au coin d’une cheminée, ou, pour les soirs d’apparat, de lustres et d’appliques distribuant dans les pièces de réception une lumière puissante, doublant par réflexion sur les plafonds leur pouvoir éclairant! Quel thème à combinaisons infinies pour l’imagination de l’artiste que ces ampoules pouvant être placées indifféremment de bas en haut ou de haut en bas, fixées rigidement, laissées mobiles, enfermées dans le calice d’une fleur, dans la pulpe d’un fruit!

Nous verrons bientôt si la verve des décorateurs s’est éveillée devant de si belles perspectives. Mais au'début l’initiative des industriels s’est exercée à l’inverse de tout ce que l’on pouvait logiquement attendre. Par économie mal entendue et par attachement à la tradition, qui n’est souvent qu’esprit de routine, la plupart d’entre eux ont négligé d’étudier ou de faire étudier des formes appropriées aux nouvelles sources lumineuses. Ils se sont contentés d’adapter à l’électricité les anciens modèles d’éclairage à flamme libre :

« Parce que la science, disait l’un d’entre eux.

rapporteur à l’exposition de 1900, nous apporte un moyen nouveau de nous procurer la lumière, est-ce une raison pour les bronziers de chercher des formes d’appareils qui ne s’accorderaient plus avec la décoration courante de nos appartements, qui en rompraient l’harmonie, qui jureraient avec le reste? »

Dès lors, à quoi bon se mettre martel en tête? Les bronziers du second Empire avaient puisé leurs modèles dans les fontes de la Renaissance, du xvn® et du xviii® siècles, en remplaçant les bougies de stéarine par des bougies en porcelaine terminées par un bec papillon. Leurs successeurs de la troisième République pastichèrent les chefs-d’œuvre des mêmes époques, en y annexant le Directoire, le Consulat et l’Empire, et se bornèrent à remplacer le bec papillon par l’ampoule électrique perchée au sommet des fausses bougies. Il y eut même recrudescence de plagiat, car tandis que les Susse, les Denière, les Lerolle, les Lacarrière et leurs émules de 1867 se contentaient de démarquage et d’imitation, les industriels de 1889 allèrent jusqu’à la copie intégrale et même au surmoulage. Quant aux rares modèles originaux de l’époque, ils se rattachent à l’art décoratif Napoléon ni par la prédilection, allant jusqu’à l’abus, pour la statuaire en ronde-bosse. L’ornemaniste se fait sculpteur. Liénard, Klagmann, Michel Pascal, Diéterle, Constant Sévin, ont cessé de fournir des modèles. Mais le vieux Piat travaille toujours (il

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expose encore en 1900) ainsi que Tintarissable Carriér-Belleuse. De nouveaux modeleurs ont surgi : Rozet, Jules Chéret, Joindy, Larché, Cl. Marioton. On continue à envisager l’appareil d’éclairage artistique comme inévitablement composé d’une figure en bronze ou d’un groupe en ronde-bosse élevant en l’air les foyers lumineux. Le plus fâcheux c’est que ces compositions, qui font souvent bonne figure en bronze, même revêtues de l’inévitable patine florentine, se multiplient en « zinc d’art » et ce n’est pas beau. '

Depuis peu, un esprit nouveau semble animer nos grands bronzîers. Une évolution, encore peu apparente mais réelle est commencée. On peut fonder de grands espoirs sur des initiatives comme celles de la maison Bagués, qui a institué un concours pour établir un modèle de réverbère destiné à l’éclairage public. Nos bronziers d’à présent commencent à comprendre que pour faire de i’art, il faut s’adresser aux artistes.

Les artistes décorateurs, eux aussi, ont commencé par faire fausse route. Mais leur intention, au moins, était bonne. Ils ont vu dans l’ampoule électrique une véritable fleur lumineuse et ils ont cherché à la combiner avec un encadrement naturel de tig.es et de feuilles. Ils nous ont donné l’applique arums et le lustre fleur de lys ou roseau. Nénuphar, iris, marguerite, églantier ont tour à tour prêté leurs corolles au verrier pour modeler le cristal enveloppant l’am-

poule lumineuse, tandis que le bronzier réglait l’ordonnance de sa composition sur les feuilles, les branches, les enroulements végétaux correspondants. Pendant dix ans, le bronze d’éclairage moderne a été naturiste, et cette expérience a suffi pour détourner des modèles originaux les mieux intentionnés de leurs partisans. La puérilité de ce déguisement botanique a lassé les plus fidèles.

Elle a eu d’autres conséquences fâcheuses. Industriels et décorateurs ont trouvé dans cette imitation servile de la nature une solution presqu’aussi commode que la copie des éléments de style. Sans rien changer aux ordonnances architecturales des appareils d’autrefois, qui toutes découlaient de l’éclairage à flamme verticale, ils se sont contentés de les recouvrir d’un travestissement végétal. Sous les branches et les fruits des nouveaux modèles, ils conservèrent les rinceaux, les guirlandes, les enroulements en cor de chasse du xvii® ou du xviii® siècle. Quant aux lampes isolées, que leur disposition en potence, présentant la lumière de haut en bas, écartait radicalement des formes d’autrefois, les enroulements de lierre ou de ronces, les tiges de roses ou les branches de pins, leur donnèrent des formes agressives et hérissées. Loin d’appeler la caresse de la main, elles semblèrent la repousser.

Il serait donc exagéré de prétendre que les bronziers ont résolu de bonne heure le problème de l’éclairage électrique, ni même peut-être qu’ils l’ont entiè-

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rement solutionné, tant il est difficile de s’affranchir d’un passé lourd de chefs-d’œuvre. Quand la nécessité se fit sentir de tamiser la lumière trop éclatante des lustres à travers une enveloppe translucide, nos décorateurs eux-mêmes n’ont-ils pas eu recours à un dispositif d’autrefois? Leur lustre circulaire où les lampes, réparties sur une couronne, sont abritées derrière une cloison de verre opaque, ne dérive-t-il pas tout droit des couronnes de lumière du moyen âge, dont le cercle symbolique figurait le circuit de murailles de la Jérusalem céleste? Avouons-le, les seules dispositions vraiment heureuses et modernes qu’ils nous ont présentées, ils les doivent aux verriers. Leur plafonnier en vasque, qu’ils décorent d’une armature de bronze et qui peut à la rigueur s’en passer, est sorti des fours de Daum ou de Decorchemont. Les admirables pâtes de verre aux teintes opalines, que nos verriers savent maintenant mettre en œuvre, sont les plus précieux auxiliaires de l’appareillage électrique.

L’évolution de la lustrerie, pour en arriver à cette simplicité distinguée, embrasse environ une trentaine d’années depuis l’invention de la lampe à incandescence. Au début, les difficultés techniques d’exécution font que seuls les industriels sont capables de mettre sur pied des modèles nouveaux. A l’exposition de 1900, les appareils de style original sont présentés par la maison Gagneau, qui a demandé des maquettes à Rozet, à Marioton, à Lambert, à Couty, par la mai-

son Soleau qui a pris Jules Ghéret comme inspirateur, par la maison Beau, dont les torchères et les lustres sont dus à J. Dampt.

La nécessité de compléter leurs ameublements « d’ensemble » amène bientôt les artistes-décorateurs à composer des modèles leur appartenant en propre. Mais si en pareille matière le résultat seul ne comptait pas, il y aurait lieu de séparer les créateurs de modèles non exécutants, tels que Maurice Dufrène, Paul Follot, Th. Lambert, Eug. Lelièvre, Tony Selmersheim, des artisans ouvrant eux-mêmes leurs compositions, comme Lalique, Brindeau de Jarny, Edgar Brandt, Emile Robert, Szabo, les frères Gapon, Schenck, Scbeideker, Raymond Subes, Brégeaux, les frères Nies.

Maurice Dufrène est décorateur par tempérament et par goût. Ses modèles de lustrerie se distinguent par la simplicité des lignes, la sobriété du parti architectural ou ornemental, la solidité et la logique. On ne rencontre pas, dans ses appareils de bronze, — et peut-être en faut-il remercier la robustesse de la matière, — les formes graciles et non dépourvues de recherche qui sont un des charmes de ses meubles. Il n’obéit qu’à la logique et l’œuvre s’en trouve à merveille. Eloigné à la fois de la pauvreté et de la surcharge dans le décor, il représente depuis vingt ans dans l’art appliqué ce que je me permettrais d’appeler — en prenant l’expression dans sa meilleure part — le juste milieu. G’est là sans doute ce

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