‹ Le Travail du Style chez Saint François de SalesChapitre 11 sur 29 · TA ER · texte numérisé non relu

TA ER

La Palisse. Dans l'édition de 1619, la proposition a pris son vrai sens : ( [l faut estre sur sa garde pour n'estre point trompé en ces amitiés. » p. 206. La phrase n’a rien gagné en valeur artistique. Elle a même perdu du côté de la légèreté. Mais elle dit exactement ce qu'elle veut dire sur le danger de certaines amitiés pour quiconque n'est pas en garde.

Notons encore un heureux rétablissement de pensée, récompensé, cette fois, par un gain sensible du côté du rythme. Dans son instruction sur le jeu 1l avait écrit : (Par exemple, je sçay que pendant que je me mets a joüer, j entre volontiers en rage et blaspheme. » p. 149*.

L'expression : ( pendant que je me mets a joüer » rendait mal la pensée. Ce n'est pas dans le moment où l’on commence à jouer qu'il y a danger de colère et de blasphème, c'est au cours de la séance. Aussi l’auteur remplacet-1l avantageusement sa lourde proposition :

« pendant que je me mets à joüer » par un

rapide et juste participe présent de durée :

“Edge

U je sçay que jotiant j'entre volontiers en rage. » p: 301:

* XX # Ailleurs, ce n'est pas la pensée qui manque de clarté, c'est le mot ou le tour employé qui ne rend pas exactement, ni correctement,

une pensée pourtant limpids par ailleurs.

Ainsi dans l'ÉDITION PRINCEPS nous lisions :

€ La chasteté est comme la mere perle qui ne peut recevoir aucune goutte d’eau qui ne vienne du ciel, car elle ne peut recevoir aucun plaisir que du mariage qui est ordonné du ciel. » p. 95*.

Cette chasteté personnifñiée, qui « ne peut

recevoir aucun plaisir », évidemment, cela

s'entend ! Mais cela n’est pas d’une langue

pure, et cela pourrait, end’autres circonstances,

1 Notons encore, dans le même ordre d'idées, cette bonne correction :

Princeps : « Pour bien joüer et bien danser.» p.122 *, Tour amphibologique.

1619 : « Pour joüer et danser loysiblement. » p, 252.

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\ produire d'étranges quipropos. Ce n’est donc pas sans raison que l'auteur substitue à la vague abstraction « chasteté » un terme actif et concret, disant :

« Le cœur chaste est comme la mere perl:

qui ne peut recevoir aucune goutte d'eau qui ne vienne du ciel, car il ne peut recevoir aucun plaisir que du mariage qui est ordonné du ciel. » p. 175.

Le véritable écrivain ne s'efforce pas seulement d'écrire des choses exactes et justes, il s'efforce de les dire avec des mots lumineux

qui épargnent l'effort au lecteur et le dispensent autant que possible de ces pénibles retours en arrière auxquels nous obligent communément les auteurs appelés « difficiles », Le bon écri-

vain prend toute la peine pour lui et remanie son texte Jusqu'à ce qu'il rende la pensée en

des termes qui l’imposent à l'intelligence. Ainsi fait notre auteur.

Au chapitre des vains désirs, dans l'Éprrion PRINCEPS, il avait écrit :

AA

« Si je desire d’avoir le bien d’autruy justement, avant qu'il soit prest a le vendre, ne perds je pas mon temps en ce desir? »

« Avoir le bien d'autruy justement », cela signifie évidemment : l'acheter. Mais cette expression, exacte en elle-même, exige de nous pour être entendue un effort de réflexion et d'interprétation. Il faut la traduire. I} importait donc de lui chercher un substitut. Saint François de Sales ne nous laissera pas le soin de faire la traduction. Il écrira :

« Si je desire d'acheter le bien de mon voysin avant qu'il soit prest a le vendre. »

Remarquons en outre ici que le mot € voysin » remplaçant le vague possesseur désigné par ( autruy»justifie beaucoup mieux l'emploi ultérieur du pronom « il ». La phrase ainsi modifiée est assurément d’un rythme moins harmonieux que la première, mais la

clarté qui prime tout a trouvé son compte au

AO

changement. Or, l'écrivain s'adresse à l’esprit avant de s'adresser à l'oreille.

À cette question de la justesse nous pouvons Joindre celle des réitérations de mots, réitérations d'adjectifs surtout, qui pour la satisfaction stérile de l'oreille empâtent trop souvent la pensée, la recouvrent indûment ct lui ôtent de sa neiteté. Notr: langue, issue du latin, a fait de tous temps, à l'imitation des maîtres écrivains de Rome, un usage abondant, voire intempérant, de ces redoublements oiseux.

Pendant tout le xvI® siècle, les meilleurs écrivains français pratiquent la réitération sans paraître se soucier généralement d'éviter la synonymie des deux mots. Îl faudra parvenir jusqu'à la deuxième moitié du xvIf siècle pour trouver des écrivains habituellement soucieux de faire exprimer au second terme d'un redoublement une nuance de sens différente de celle que donnait le premier.

Les

Ïl semble bien toutefois qu'on ait exagéré l'insouciance du XxvI* siècle et du premier xVIIÉ siècle à cet égard. L'étude des corrections de saint François de Sales, en tous cas, permet de constater que l'attention de notre auteur était en éveil sur ce problème de style et qu'il prenait de moins en moins son parti des réitérations qui n'avaient d'autre raison qu'une meilleure cadence de la phrase.

Versons au débat quelques-unes «de nos observations.

Assurément, il faut bien le reconnaitre, l'auteur de l’/ntroduction pratique la réitération purement euphonique jusqu'aux derniers Jours de sa vie. À deux ou trois reprises même, 1] lui arrive, pour l'édition de 1619, d'en créer de nouvelles dont on pourrait difhcilement afhrmer qu'elles ont une sérieuse

raison d'être du côté du sens . Mais beaucoup

? En voici quelques exemples, les seuls que nous ayons relevés : à

— En 1609, il avait écrit au sujet de la chasteté qui s’acquiert

plus souvent, une quinzaine de fois au moins, il intervient, soit pour supprimer purement et simplement un des termes du redoublement,

soit pour le remplacer par un autre qui

ajoute une touche utile à l'expression de la

pensée. Îl ne recule pas même parfois, pour

faire sa petite opération chirurgicale, devant

par la réception de l’Eucharistie : « Vous verrez que bien tost vosire ame et vostre chair se treuveront purifées. » p. 98 *, En 1619 la réitération ( vostre ame et vostre chair » faite de deux termes nettement différenciés, devient : « vostre ame et vostre cœur », p. 184, dont les éléments sont à peu près identiques. La purification de la chair était peut-être apparue à l'auteur comme une audace de pensée !

— Princeps, p. 56 * :

« Je demande en toute humilité grâce, pardon et merci. »

— Édition de 1619, p. 59 :

« Je demande et tequiers humblement grâce et pardon et merci.»

lci, de « demander » à « requérir », il y a en somme une gradation. La réitération se justifierait donc.

— Princeps, p. 111 *.

« Parmi les conversations »

— Édition de 1619, p. 92 :

« Parmi les conversations et affaires». Réitération peu utile maïs justifiable.

— Princeps, p. 112 *.

« Pleurant nos péchés. »

— Édition de 1619, p. 94 :

«Pleurant nos fautes et péchés.» Réitération peu utile mais en somme justifiable,

une perte de cadence. Et cela est d'autant plus notable chez lui, qu'il était, nous le verrons, singulièrement pointilleux sur la question du rythme et de l'harmonie.

Nous trouvons un bel exemple d'utile substitution dans le fragment célèbre de l'introduction qui concerne le bouquet spirituel.

L'auteur avait écrit dans l'ÉDITION PRIN- CEPS, p. 30* :

€ Ceux qui se sont promenez en un beau jardin n'en sortent pas volontiers sans prendre en leur main quatre ou cinq fleurs pour les odorer et sentir le long du jour. » Mettre ( sentir » après ( odorer » était évidemment faire une surcharge. Nous ne dirons pas qu'une telle surcharge devait nécessairement solliciter l'attention de saint François de Sales, puisque nous savons qu'il en a laissé subsister d'aussi notoires, comme nous l’avons montré au chapitre x de notre Saint François

de Sales directeur d'âmes. Néanmoins en se

SRE

corrigeant ici, il nous a donné un premier témoignage certain que sa pensée commençait

à s'éveiller sur le problème des réitérations.

Il écrit en effet pour l'ÉprTioN DE 1619 :

“ ,..sans prendre en leur main quatre ou cinq fleurs pour les odorer et tenir le long de la journee. » p. 83. Évidemment, ce n’est pas encore parfait. On peut regretter notamment que la recherche d’une analogiede sonoritéentre les deux tours l'ait amené à mettre « fenir » après © odorer », puisque l'action de tenir précéde nécessairement celle d’odorer. Mais le progrès est sensible. Et pour la question qui nous occupe, la retouche est caractéristique et devait être signalée.

Non moins heureuse et digne d’être retenue est encore celle-ci de même nature :

Sur le sujet des tentations, l'auteur de l’Introduction avait écrit qu'il est coupable de « penser d'une pensée arrestée, volontaire et

entretenue > aux images lascives, p. 95*. Entre

le mot « volontaire » et le mot « entretenue », on peut discerner une nuance, Mais entre le mot Carrestée » et le mot (entretenue », la différence est par trop mince. C'est donc avec raison que l’auteur remplace « arrestée » par « voluptueuse » et qu'il écrit, dessinant une belle et forte gradation :( penser d’une pensée voluptueuse, volontaire, entretenue. » p. 175.

Dans un autre endroit, « Sauveur et Redempteur » synonymes (p. 56*), deviennent :

€ Seigneur et Rédempteur » (p. 59) dont 1 le sens diffère sensiblement.

Mais beaucoup plus souvent que par substitution, c'est par suppression d'un terme que notre auteur abolit ses réitérations. Et cela est plus significatif encore, car la cadence est toujours modifiée, souvent blessée, par cette amputation réfléchie. Il est nécessaire ici d'apporter un certain nombre d'exemples, au risque de verser dans la sécheres.e, car la justesse de notre observation, sur l’effort de

saint François de Sales pour se rapprocher de

ei

SRE

l'idéal classique, dépend évidemment du

nombre de ses retouches.

Nous les transcrivons sans commentaires,

toute glose en cette matière étant inutile :

ÉDITION FRINCEPS : « Combien de courtisans y a 1] qui vont cent fois l'an en la chambre du Roy ou du Prince. » p. 53*.

Éprrion DE 1619 : « Combien de courtisans y à il qui vont cent fois l'an en la chambre du Prince. » p. 87. —« Prince » terme synthétique,

contient évidemment (Roy». «Roy» peut donc

disparaître.

ÉDITION PRINCEPS : ( Ayant pensé et considéré sur cette incompréhensible douceur.» p.29”.

ÉpirioN DE 1619 : « Ayant considéré cette incompréhensible douceur. » p. 59.

ÉDITION PRINCEPS : « Les jardiniers des Roys et des Princes. » p. 103*

Épirion DE 1619 : « Les jardiniers des grans Princes. » p. 188.

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