LES RYTHMES
On a dit bien à la légère — et cette assertion traîne encore dans certains manuels de Littérature — que Balzac avait été le premier de nos prosateurs français à montrer un réel et constant souci du rythme et de la cadence. Si l’on veut dire qu'il est le premier à s'être inquiété de donner à sa phrase une cadence oratoire et périodique, cela peut à la rigueur se soutenir. Encore ne faudrait-il pas mettre en oubli certains beaux essais de Calvin, et même de Rabelais, notamment dans la grande lettre de Gargantua à Pantagruel.
Mais si l’on veut dire qu'avant Balzac les prosateurs français n'avaient aucun souci de plier leur style à des lois musicales analogues
à celles que les poètes observent dans leurs
RTE
vers, on a tort. À vrai dire, l’art d'une prose, attentive aux cadences et aux coupes, remonte aux origines mêmes de notre Littérature. Cet art, les Français ne l'ont pas inventé. Ils l'ont trouvé dans l’héritage transmis par les Latins, qui l'avaient eux-mêmes hérité des Grecs. Il a fallu le récent engouement des nôtres pour les Littératures du Nord — lesquelles n'ont pas de prose rythmique — pour nous faire oublier notre privilège, privilège que nous partageons avec les deux grandes Littératures classiques de Rome et d'Athènes.
À défaut d’autres exemples, celui de saint François de Sales sufhrait à nous tirer d'erreur. Assurément, :l ne faut pas nous attendre à le voir suer d'angoisse sur sa phrase, comme plus tard Flaubert, qui passera huit heures à corriger cinq pages et nous parlera avec un accent si pathétique des « affres de la phrase, des tortures de l’assonance »!. Notre auteur est
1 Correspondance, t. I, p. 114.
beaucoup plus calme. Il a plus de sagesse, un sens plus exact des valeurs.
Mai: s'iltravaille sans fièvre, il n’en poursuit pas moins avec un sens artistique très éveillé, et dans la mesure que nous avons essayé de préciser ailleurs’, tout ce qui dans sa phrase tend à blesser l'harmonie. Tout ce qui choque - une oreille française, ou, pour mieux dire, une oreille latine : hiatus, assonance, allittération, répétition de mot, construction lourde, tout cela est pourchassé par lui avec un soin tranquille mais diligent. Sans doute, il n’a pas,redisons-le, Ja phobie de Flaubert pour l’assonance et pour l’hiatus. En bon écrivain, de robuste tempérament classique, il sait maintenir un hiatus, si cet hiatus est nécessaire à l'intégrité du sens. Mais assez souvent, quand une offense à l’oreille, même légère, peut être évitée sans amoindrissement de la pensée, il n'hésite pas à rechercher un son plus moellleux. Les
exemples abondent.
1 Saint François de Sales, directeur d'âmes, ch, x.
ete