RÉPÉTITIONS
C'est en vertu de la même doctrine littéraire que notre auteur fait la guerre dans son
texte primitif aux répétitions de mots, toutes
Copa
les fois que ces répétitions ne sont pas réclamées par le sens. Ce souci de ne pas répéter un mot déjà employé va très loin chez lui, beaucoup plus loin même qu'il ne serait nécessaire. À huit, dix, et même douze lignes d'intervalle, il lui arrive d'effacer un mot sans autre raison apparente que celle d’un usage antérieur.
Ainsi, dès le début de la Préface, p. 8* de l'édition princeps et p. 7 de l'édition 1619, le mot © entreprise » est remplacé par le mot « dessein », sans aucun motif de sens et de rythme, parce que le mot ( entreprise » a été employé huit lignes plus haut. À son tour ie mot « dessein », qui revenait treize lignes plus loin, est remplacé pour la même raison par une tournure verbale.
Même petit jeu de chassé-croisé et de substitutions dans le texte suivant :
— PRINCES : « Le pelerin qui prend un peu de vin pour rejcuir son cœur et rafraîchir
sa bouche, encore qu'il s’arreste un peu pour
PNA
le prendre, ne rompt pour cela pas son voyage, ains prend de la force pour le plus vistement et aysement parachever. » p. 74*.
1619 : « Le pelerin qui prend un peu de vin pour resjouir son cœur et rafraischir sa bouche, bien qu'il s'arreste un peu pour cela, ne rompt pourtant pas son voyage, ains prend de la force pour le plus vistement et aisement parachever. » p. 95.
Ayant mis ( pour cela » à la place de(prendre», l'auteur s'est aperçu que : (pour cela» était employé de nouveau à la ligne suivante. Il le fait donc sauter et le remplace par { pourtant ».
Ce n'est pas seulement la répétition du même mot qu'il redoute, c'est la répétition de deux mots apparentés par la racine.
Parlant de la Messe, il avait dit dans l'édition princeps :
«Au moins faut-il que vous y portiez vostre esprit pour y assister d'une presence spirituelle. » p. 77*.
Le rapprochement d’C esprit » et de « spiri-
y at
tuelle » le met en alerte et pour l'édition de 1619 il écrit : « Au moins faut-il que vous y porties vostre cœur pour y assister d’une presence spirituelle, » p. 101. « Esprit » s’est
effacé, sans grande utilité, pour faire place
à « cœur » |
+ #4 On peut dire que le souci de ne pas se répéter prime chez lui celui même d’avoir une phrase bien cadencée. S'il vient, par exemple,
d'employer le verbe « appeler », il n'hésite pas
à remplacer un groupe de syllabes harmo-
nieuses comme : ( elle s'appelle intégrité », p. 95*, par cet autre sensiblement plus lourd : « elle est nommee integrité. » p. 175.
Ailleurs il désarticule une phrase solidement charpentée pour éviter d’avoir deux fois dans la même ligne le mot ( quelque » :
— Princes : « Et l’eau pour fraîche qu'elle soit dedans quelque vase, estant touchee de quelque animal terrestre. » p. 97*.
= MOtEES
1619 : « L'eau mesme pour fraîche qu'elle soit dedans un vasé, estant touchee de quelque animal terrestre. » p. 182. La phrase s’est amollie et comme désossée !
Il consentira même d’aventur® à une légère corrupticn du sens pour éliminer une répétition. Parlant des vins, il avait dit :
— PRrincers : « Il n’en reste plus que les plus mauvais et verds. » 105*. Il corrige et écrit :
1619 : « Il n’en reste plus que les mauvais et verds, » p. 191, ce qui ne veut pas dire tout à fait la même chose.
Mais 1l arrive aussi, par centre, que la correction améliore la phrase de toutes manières. Non seulement elle fait disparaître un rappel de son disgracieux, mais elle introduit un mot plus juste :
— PRINCEPS : { L'amitié mondaine petit a petit fait un tournoyement d'esprit qui fait chanceler la devotion. » p. 128*.
1619 : « La fausse amitié provoque un tournoyement d'esprit qui fait chanceler la per-
sonne en la chasteté et devotion. » p. 207.
La substitution de « provoque » au premier
( fait » est heureuse à tous égards.