NOTIONS GÉNÉRALES
Nous avons appris de Sainte-Beuve à donner leur juste prix aux études de stylistique et de technique littéraire, à celles notamment qui nous font assister au travail de correction accompli par de grands écrivains sur leurs propres textes. L'Histoire du goût et même l'Histoire de la Littérature s’alimentent à ces investigations critiques.
Non seulement l'Histoire mais la culture du goût trouve son bien dans ce munitieux examen de textes longuement remaniés par leurs auteurs. Rien n'est profitable, à qui veut connaître à fond sa langue, comme de pénétrer dans l'atelier d’un grand écrivain, d'y contempler le rude et souvent long effort de sa pen-
sée pour atteindre à l'expression juste, à ce
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tour de phrase décisif que nous prenons trop volontiers pour le fruit spontané du génie.
Chateaubriand l'avait bien discerné, lui qui disait un jour à son secrétaire, M. de Marcellus : « Nous devons méditer constamment sur le style des écrivains du grand siècle pour tâcher d'en pénétrer les secrets. À cet effet, je conseillerais même d'étudier leurs manuscrits originaux. Racine, Boileau, Bossuet et Fénelon nous apprendront à corriger, à limer, à arrondir nos phrases ; et puisque nous ne pouvons égaler leur génie, leurs nombreuses ratures mêmes nous enseigneront quelque chose de l'art dont ils l'ont revêtu. » !
Par un juste retour des choses, c'est à Chateaubriand, parmi tous nos écrivains, que s'est appliqué le plus assidûment peutêtre l'effort de la postérité pour saisir à travers
les corrections d’un auteur les secrets de son
* De MarceLLus. Chateaubriand et son temps, p. 113.
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art d'écrire. L'étude du manuscrit des Mémoires d'Outre-Tombe a donné matière aux plus utiles constatations. La confrontation de la première édition d'Atala avec les éditions ultérieures a de même fourni le sujet de remarques extrêmement suggestives Des études analogues ont été et sont encore poursuivies sur les manuscrits de J.-J. Rousseau, de Victor Hugo, de Bossuet. Et toutes les éditions modernes des grandes œuvres du passé, sont, comme il sied, conçues de manière à permettre aux lettrés de faire pour leur propre compte cette étude comparative dont Chateaubriand signalait la bienfaisance à son
secrétaire.
Ayant entrepris de nous donner une édition savante des œuvres de saint François de Sales,
les Visitandines d'Annecy et Dom Mackey ne
1 Henri CHATELAIN. Les critiques d’Atala et les corrections de Chateaubriand. Revue d'Histoire littéraire de la France,
mai 1902.
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pouvaient se soustraire à la nécessité de fournir aux curieux le moyen d'observer à travers les corrections successives de l'auteur les progrès réalisés par lui en tant que styliste.
L'examen doit être ici d'autant plus fructueux que nous sommes en présence d'un écrivain très appliqué, appartenant à cette époque de transition où la langue et le style français font une mue décisive et touchent à la maturité. Les savants éditeurs n'avaient donc pas à s’excuser comme d’une futilité de nous rendre les diverses leçons connues par lesquelles est passé le texte de leur auteur avant d'arriver à la forme la plus proche de son idéal. Le critique et l'historien peuvent s'étonner de les voir écrire, comme ils le font, avec une sorte de timidité : « Si l’on objectait quil est injurieux pour un écrivain de faire revivre des expressions qu'il a rejetées à un second examen, nous répondrions que ces rémtégrations n'ont certainement pas pour but
de revenir à la leçon abandonnée : elles sont
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présentées comme une curiosité littéraire, comme un spécimen des élaborations successives que notre Docteur faisait subir à son style. À ce point de vue, il n’est pas d’esprit cultivé qui n'éprouve une véritable jouissance à les rencontrer.» ‘ Assurément ; et les trop scrupuleux éditeurs peuvent se rassurer. Ils ont droit, non seulement à l’absolution, mais à la reconnaissance des « esprits cultivés »
auxquels ils fournissent mieux qu’une « jouissance », un sujet d'étude plein d'enseignements.
En nous donnant tout à la fois de l’/ntroduction à la vie devote, l'édition princeps de 1609 et l'édition définitive de 1619, la dernière que l’auteur ait corrigée de sa main, en y ajoutant les leçons intermédiaires de 1609, 1610, 1616 et les fragments manuscrits qui nous sont parvenus avec leurs ratures, les éditeurs nous permettent de suivre dans son
1 Jntroduction à la vie drvote. Préface de l'édition de 1893 Annecy, t. III, pp. LXVI-LXvI.
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effort vers la perfection un grand écrivain, théoricien du style, ardemment désireux de plaire à son public, appliqué à écrire comme les meilleurs de son temps. Rien n'est plus instructif.
Nous découvrons, en étudiant les transformations de sa phrase, quel était l'idéal artistique d’un maître du style aux environs de 1610, puis quel était de nouveau cet idéal, dix ans plus tard, aux environs de 1620. Et comme il s’agit ici d’un artiste tout proche de la perfection classique, l'intérêt qu'on peut prendre à examiner ses retouches n'est pas seulement historique, il est essentiellement pédagogique. Le jeune écrivain du vingtième siècle apprend, à le regarder faire, comment, en remettant plusieurs fois la même phrase sur le métier, on en fait disparaître les incohérences, les imprécisions, les sonorités disgracieuses et comment on lui donne enfin son maximum de justesse et de force expressive.
Il est assurément regrettable que nous ne
\ possédions pas tous les brouillons manuscrits [de l'évêque de Genève et que nous ne puissions pas assister à l’enfantement complet de son œuvre. Les fragments qui nous ont été transmis nous permettent de conjecturer que nous cussions fait un riche butin d'observations.
L'auteur de l’Introduction à la vie devote était du petit nombre de ces écrivains véritablement artistes, qui ont le don de n'être jamais satisfaits d'eux-mêmes, et qui, parfaitement sains et équilibrés, exempts non seulement de névroses mais de { tics », dominent et maîtrisent leur: œuvre dans quelque état et sous quelque forme qu'elle soit. Un Hugo ne peut se corriger que sur manuscrit : l'œuvre imprimée lui devient comme indifférente et étrangère : elle s’est détachée de lui. Un Balzac, au contraire, ne peut se corriger efficacement que sur épreuves imprimées, et, n’allant à son idéal que par approximations laborieus,s, il exige de son imprimeur jusqu'à
quinze et vingt corrections.
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Saint François de Sales, lui, à la fois auditif et visuel, corrige aussi bien sur manuscrit que sur texte imprimé. Les fragments de l’Introduction que nous possédons écrits de sa mam comportent des additions et des suppressions qui laissent deviner un long travail de refonte antérieure. Mais ces manuscrits, préparés pour l'impression, à peu près identiques par conséquent au texte imprimé, nous représentent une œuvre arrivée presque au terme de son élaboration. Le gros du travail est accompli. Rien ici de comparable à la création des images et des cadences qui se fait sous nos yeux, par exemple, quand nous étudions les manuscrits d'Hugo. Nous sommes devant un texte qui touche à son point d'achèvement et que l’auteur ne remanie encore que par une sorte de raffinement dans le souci de la perfection.
C'est ce travail, non de refonte mais de
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retouche dernière, qu'il nous est seulement
possible d'étudier chez saint François de Sales. Mais si restreint que devienne ainsi le champ de nos observations, il n’en reste pas moins fécond en enseignements. La compa-
raison du premier texte de l’Introduction
* avec le dernier est, chose surprenante, aussi
suggestive que celle que l’on peut faire et que
l'on a faite entre les éditions extrêmes d’Afala :
- car bien que nous soyons ici en présence d’un
écrivain qui faisait profession de mépriser
les vains ornements de pure forme, d’un écri-
vain en outre que rien ni personne ne pressait
de s'’amender, il se trouve néanmoins qu'il a plus remanié son texte que Chateaubriand n'a fait le sien sous la pression d'une campagne
impitoyable menée par des puristes querel-
Jeurs.
Nous avons voulu établir le compte exact des modifications de pur style introduites par l’évêque de Genève dans son œuvre entre
1609 et 1619, et, après une confrontation aussi
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minutieuse que possible, nous sommes arrivés à relever le chiffre énorme de 1037 corrections ; chiffre énorme en effet pour un aussi mince livret, car, ne l’oublions pas, la comparraison ne peut porter que sur 200 pages environ de texte commun aux deux éditions, l'édition princeps comportant deux parties de moins que l'édition de 1619.
Ainsi donc plus de cinq fois par page en moyenne, l'évêque de Genève retouche un texte que peut-être déjà 1l avait trituré longuement avant de le soumette au public. Et nous ne parlons pas ici des additions proprement doctrinales que l’auteur introduit çà et là pour compléter ou préciser son enseignement. Nous ne parlons que des mutations de forme apportées à un texte ayant pour ainsi dire déjà son état-civil définitif et sa personnalité. On conviendra que ce souci constant et obstiné du style sufñt à mettre notre auteur très loin d'un Calvin ou de ces puritains jansénistes
qui bientôt tiendront à vertu, sinon de mal
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écrire, du moins de ne pas s’appliquer à bien écrire.
Avouons-le toutefois, les corrections de saint François de Sales, pour nombreuses qu elles soient, ne suffraient pas à le distinguer profondément d’un Calvin ou d’un Saint- Cyran, voire d’un Pierre Charron, lequel, dans le même temps que notre auteur, (vulgarisait » à la lettre Montaigne, en le dépouillant de tout . ce qui faisait son charme, si elles tendaient toujours uniquement à clarifier la pensée.
Le plus souvent, il est vrai, elles sont faites en vue de la justesse, en vue tout au moins de donner plus de puissance pénétrante à la pensée par un accroissement d'éclat et d'harmonie. La preuve en est qu'il a surtout fait porter son effort de remaniement sur les chapitres où la doctrine lui tient le plus à cœur, sur ceux, par exemple, qui concernent la médisance et l’oraison jaculatoire.
Mais, reconnaissons-le, saint François de
Sales était un peu de l'École de Montaigne
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S'il n'introduit pas d'ordinaire dans sa phrase,
comme le fait volontiers l'auteur des Essais,
des éléments purement artistiques qui ne
semblent avoir d'autre fin que de faire briller
la virtuosité de l'artiste, si l’on ne peut même pas dire de lui ce qu'on a dit de Montaigne,
qu'il aime d’un même amour le fond et la
forme, si surtout on ne peut pas lui reprocher
comme à J.-J. Rousseau d’avoir sacriñé
délibérément la justesse au rythme :, il reste
néanmoins qu'il a soigné amoureusement la
toilette de sa phrase, lui cherchant surtout une: meilleure cadence, quand rien ou presque rien
du côté du sens ne semblait l’exiger.
Il lui est arrivé même d’affaiblir imperceptiblement le sens de sa phrase, d’en amoindrir véniellement la justesse pour la pousser vers l'harmonie ou vers l'idéal d'élégance qui pour
lors était en faveur. Il lui arrive de n’oser
1 J.-J. RoussEAU, même averti par son éditeur, n’hésitait pas à maintenir une phrase défectueuse quant à la justesse plutôt que d’en affaiblir le rythme.