‹ Le Travail du Style chez Saint François de SalesChapitre 7 sur 29 · ROC · texte numérisé non relu

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tant de sortes la disposition », dégage heureusement une idée d’habileté, de savoir-faire, qui n'était pas dans la note imitiale purement et sèchement historique. Or, cette idée d'habileté est ici plus qu'utile, elle est nécessaire à la comparaison qui s’amorce. Glycera nous est présentée comme la figure d'un artiste divin, le Saint-Esprit, qui « dispose et arrange avec tant de varieté les enseignemens de devotion qu'il donne par les langues et les plumes de ses serviteurs, que la doctrineestanttous-jours une mesme, les discours neanmoins qui s'en font sont bien différens, selon les diverses façons desquelles 1lz sont composés. » Il fallait donc, pour établir un judicieux parallélisme entre les deux termes de la comparaison nous montrer une Glycera, habile à composer mille bouquets divers avec les mêmes fleurs. L'idée d'habileté ayant été mise en lumière par une première retouche ( sçavoit », une seconde retouche, infime en

apparence, — mais c'est à de-telles minuties

que se reconnaissent les maîtres du style — nous définit l'objet et le mode de cette habileté. Au lieu du vague et peu correct : ( meslange des fleurs qu'elle mettoit en ses bouquetz», l’auteur imagine cette notation décisive qui purifie tout le dessin de sa phrase : (avec les mesmes fleurs, elle faisoit une grande variété de bouquetz. » L'activité du Saint-Esprit et l’activité de Glycera sont mises dans une exacte concordance. Le sens de la phrase s'est éclairé, cependant qu’en retour, par une juste récompense, le rythme s'est affermi et allégé. L'insertion en bonne place du solide verbe diversifier a donné comme une colonne vertébrale à la phrase primitiveun peu désossée ; les mots de remplissage : ( qu’elle mettoit en ses bouquetz » sont tombés ; le mot « diversité » a remplacé le mot (variété » déjà employé ; et de deux lourds participes présents le second a fait place à un verbe de mode personnel : « car il ne sçeut changer sa peinture » qui dégage la phrase et lui communique aisance et légèreté.

Pa Sans quitter cette phrase nous pouvons trouver un second exemple de rythmes qui en s’améliorant produisent de la clarté. Le second terme de la comparaison relatif au Saint-Esprit, que nous citions tout à l'heure, a pris succes-

sivement les deux formes suivantes ÉDITION PRINCEPS :

« Ainsi le Saint-Esprit dispose et arrange les enseignemens de devotion qu'il donne par les langues et les plumes de ses serviteurs avec tant de variété que la doctrine estant tousjours une mesme les discours neantmoins qui s’en font sont bien differens selon les diverses façons desquelles ils sont com- | posez. » D. / 5

Épirion DE 1619 :

€ Ainsy le Saint-Esprit dispose et -arrange avec tant de varieté les enseignemens de devotion qu'il donne par les langues et les plumes de ses serviteurs que la doctrine estant tous-

Jours une mesme, les discours neanmoins

UN

qui s'en font sont bien differens, selon les diverses façons desquelles ils sont com- | posés.» p. 3.

Le membre de phrase : avec tant de varieté», qui exprime l'idée principale et qui est le pivot du raisonnement, a été transposé, comme | il convenait, et reporté vers le commencement : 1° pour éviter à la pensée de s’égarer ; 2° pour abolir une légère amphibologie, ou, si l’on veut, une maladresse de construction — « varieté » pouvant être attribué à © qu'il donne »; — 3° pour améliorer le rythme qui s’allège par la répartition de la période en trois groupes moins inégaux, au lieu de quatre.

Un peu plus loin, dans cette même préface, nous saisissons chez notre auteur un curieux scrupule de clarté, scrupule d'autant plus digne d'attention que le sens ne pouvait guère faire doute et que la retouche ne visait qu'à satisfaire une certaine logique gramma-

ticale tout extérieure. Nous sommes ici devant

rie

un auteur qui veut se mettre en règle avec la

syntaxe la plus stricte.

Il avait écrit dans l'ÉDITION PRINCEPS :

« Plusieurs diront qu'il n'appartient qu'aux religieux et gens de devotion de faire des conduittes si particulières à la pieté, qu'elles requierent plus de loisir que n'en peut avoir un Evesque chargé d'un diocese si pesant, que cela distrait trop l'entendement qui doit estre employé a choses si importantes.» p.9*.

En se relisant, l'auteur eut sans doute le sentiment que le tour indéfint : ( chargé d’un diocese si pesant » appelait une apostille explicative, d'autant que le groupement : «€ si pesant, que... » pouvait créer un bref danger d'amphibologie. Il écrivit donc, au risque d’alourdir : ( chargé d'un diocese si pesant comme est le mien. » Et comme une tournure analogue se présentait à la ligne suivante :

(employé a choses Si importantes », son scrupule

aussi dut le ressaisir. Il hésita sans doute

SRE PRRE

devant l'emploi d'une glose dans le genre de la précédente : ( comme celles dont j'ai la charge ». Mais, sentant probablement sa phrase s'empâter, il recula et se résigna à l'abandon pur et simple du tour comparatif, par la suppression de « si», préférant une chute de phrase molle et sourde à une irrégularité syntaxique et à une imprécision du sens. Il écrivit en conséquence : ( qui doit estre employé a choses importantes. »

Dans cette même page, entre plusieurs autres remaniements, considérables en apparence, relevons encore une minutie, Importante, s1 l'on peut dire, par ses implications, car elle révèle un écrivain sensible à toutes les nuances et à toutes les délicatesses de sa

langue.

Ïl avait écrit en 1609 :

« On dit mesme que la tygresse, ayant recouvert l'un de ses petits. elle s'en charge.

Combien plus un cœur paternel, rencontrant

Een

quelque ame au désir de la saincte perfection,

la prendra-il volontiers en charge. » p. 9*.

En 1619, il écrit :

(€ On dit que la tigresse ayant retreuvé l'un de ses petitz... elle s'en charge. Combien plus un cœur paternel prendra-t-il volontiers en charge une ame qu'il aura rencontree au desir de la sainte perfection. » p. 10.

Comme on l’a sans doute remarqué, le mot € retreuvé » a remplacé le mot ( recouvert ». La construction de la phrase s’est assez profondément transformée en mieux. Mais ce n'est pas cela qui est intéressant ici. Ce qu'il faut noter comme significatif, c'est la disparition du petit mot de liaison { mesme ». Dans la première rédaction, l'exemple de la tigresse, par une légère distraction de l’auteur, par une sorte d'entraînement que tous ceux qui écrivent connaissent bien, s'était lié spontanément à la proposition précédente. Cet

exemple venait comme en renfortetendémons- -

tration de cette première proposition. Le (mesme » de renforcement, échappé à la plume de l'écrivain — aliguando dormitat Homerus — avait souligné cette erreur. Mais à la revision, le dessin de son paragraphe se rétablit à ses yeux. Îl s'aperçoit que le ( combien plus » qu ouvre la période suivante marque une juste gradation entrc les deux phrases, et que l'exemple de la tigresse ne fait que préparer l'enseignement sur le Directeur © au cœur paternel ». La suppression de « mesme » suffit à opérer cette transposition nécessaire ; elle abolit une liaison à contre-sens entre les deux phrases. Elle rend la justesse à tout le morceau.

Ne quittons pas cette Préface, toute lacérée de corrections, souvent d’une grande importance matérielle, sans admirer encore, comment d'un mot mis en sa place, il rétablit soudain l'équilibre et la justesse d’un paragraphe. |

L'auteur avait dit dans l’ÉDITION PRINCEPS :

« J'escris de la vie devote sans estre devot

mais non pas certes sans desir de le devenir : et c'est cette seule affection qui me pousse

a t'en instruire. » p. 10*.

En 1619, il écrit :

ERTR et c'est encore cette affection qui me pousse à t'en instruire. » p. 10.

© Encore ici, la transformation est anodine.

Et la première version n’eût peut-être éveillé d'obiection que de la part de quelque professeur sourcilleux, rompu à suivre la plume à la main la pensée d'autrui et à discerner les moindres défaillances de sa logique. Mais justement, saint François de Sales a le tempérament d'un technicien, le flair d’un professeur de style. Il se rend compte que si le désir de grandir en dévotion est un des motifs, et peut-être le principal, qu’il ait eu de prendre la plume, ce motif n’est pourtant pas le seul, puisque lui-même a dit plus haut qu'il éerivait pour accomplir son devoir d'évêque.

En substituant : « c’est encore cette affection »

SAS PE à «c'est cette seule affection », il rentre méri-

toirement dans la justesse : et il trouve dans

- la structure plus harmonieuse de sa phrase — la cacophonie : ce ce ce ayant disparu — la

récompense de son effort de correction.

On pourrait relever tout au long de l’/ntroduction une centaine au moins de ces légers redressements qui rendent à la phrase souplesse et clarté. Mais une telle nomenclature

n'aurait qu un intérêt médiocre. Notons seu- . Jement encore quelques-unes de ces menues retouches, pour établir au moins que l’auteur ne s’est pas relâché, après un bref effort sur sa Préface, de son souci d'élégance et de pureté

dans la suite de son livre.

L'ÉDITION PRINCEPS formulait en ces termes une comparaison entre l'âme et Dieu :

« Car comme l'ame est respandue par tout

le corps, se trouvant presente dans toutes les

Hope

parties d'iceluy, et reside neantmoins au cœur d’une speciale residence : de mesme Dieu estant tres present à toutes choses, assiste toutefois d’une specialle façon à nostre

esprit. » pp. 44*-45*.

Et l'ÉpiTioN DE 1619 reconstruit ainsi la phrase : |

€ Car comme l'ame esfant repandue par tout le cors se treuve presente en toutes les parties d'iceluy, et reside neantmoins… de mesme Dieu estant tres present a toutes

choses. » p. 75.

Sur quoi nous pouvons faire au moins deux remarques

1° Le pivot de la phrase est remis à sa place par un usage habile et plus correct du participe présent. Le fait de la dispersion de l’âme, étant subordonné à celui de sa présence dans toutes les parties du corps, est exprimé par un participe qui de sa nature est plus faible que le verbe à un mode personnel;

BAY ae

2° La symétrie est rétablie entre les deux parties de la phrase. L'âme, premier terme de la comparaison, est munie dès l’abord de son participe présent, comme le second terme « Dieu » avec lequel elle est en rapport logique.

— Un peu plus loin, p. 54*, l'Ébrrion PRINCEPS disait au sujet des méditations préparatoires à la confession : € Quand vous les aurez faittes, allez alors courageusement faire votre confession. »

L'Épirion de 1619 supprime « alors », ce qui : 1° abclit le pléonasme « quand...

alors », et 2° abclit l’allittération disgracieuse : « allez alors ». p. 57.

L'EDITION PRINCEPS disait au sujet du monde, p. 60* : « Le soin de nos affaires luy semblera avarice et nostre douceur privauté. » Le mot « privauté » fait une finale à la fois molle et vague. L'auteur remédie à cette double faiblesse et du rythme et du sens, en substituant au mot ( privauté » le mot ( niai-

serie » qui boucle admirablement la phrase

et fortifie son sens : « Le soin de nos affaires luy semblera avarice et nostre douceur niai-

serie. » p. 291.

Comme les écrivains de race, comme tous les vrais écrivains, saint François de Sales n'hésite pas à faire de généreux sacrifices sur l'autel de cette exigeante divinité qu'est la syntaxe. [Il va jusqu’à faire le sacrifice, douloureux entre tous pour un artiste, d’une belle et forte image si ce retranchement est exigé par la grammaire. Il avait écrit : « Nous sommes cruciñez a Dieu», p. 61*, tour vigoureux, mais d’une syntaxe douteuse.Et il écrit plus correctement, mais aussi plus faiblement :« Nous sommes sacrifiés a Dieu. » p. 291. Voilà un courage que n'aura point plus tard son demicompatriote J.-J. Rousseau.

— Dans l'instruction sur l'examen de con:cience, nous lisons, ÉDITION PRINCEPS, p. 72*:

« Gaignez donques un peu devant l'heure du

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