CHAPITRE III Histoire moderne et contemporaine
/. Histoire moderne. — //. Histoire de la période révolutionnaire. — ///. Histoire contemporaine
1, — Histoire moderne.
Sous la rubrique traditionnelle d'histoire moderne on désigne communément la période qui s'étend de la prise de Constantinople à la Révolution française. Ce cadre est tout à' fait arbitraire, les limites en sont mal tracées, car si l'on sait à peu près où il s'arrête, on ne voit guère où il commence, il est connu de tous et d'usage courant, c'est son principal mérite.
La période moderne est marquée par de grandes découvertes (artillerie, imprimerie, navigation hauturière, exploration du globe), par un retour à la culture antique (humanisme, Renaissance), par une réaction violente contre l'idéalreligieux du moyen âge (Réforme), contre son idéal politique (affaiblissement de la papauté et de l'empire), par la ruine du système féodal et l'avô* nement de l'étatisme, par la colonisation du Nouveau- Monde, par le développement commercial et industriel de l'Europe, par les luttes de la maison d'Autriche, de la Hollande, de la France et de l'Angleterre pour la prépondérance politique et économique. Tous ces erands faits coïncident avec un épanouissement extraorainaire des arts et des lettres, et des progrès scientifiques sans précédents. Le xvni* siècle voit commencer le mouvement rationaliste, qui amènera la Révolution et les grandes luttes de l'ère contemporaine.
L'histoire moderne dispose d'une documentation beaucoup plus riche que l'histoire du Moyen Age, et a déjà donné lieu à tant d'excellents travaux ^u'on ne doit en aborder l'étude qu'avec une prudence infinie. Il n'est pas vrai que tout soit dit, ni que tout soit trouvé, mais tant de choses ont été déjà dites et bien dites, que
les découvertes sont rares. Pour cette période comme pour les autres, la bibliographie reste la science fondamentcde et indispensable.
La paléographie n'a plus dans l'histoire moderne le rôle prépondérant qu'elle joue au Moyen Age. Cependant comme l'ère moderne s'ouvre dès le milieu du xv^ siècle, l'érudit qui s'attaquera à cette époque devra connaître, et connaître à fond la paléographie, ! car l'écriture du xv* siècle et la cursive du xvi« présentent, l'une et l'autre, d'extrêmes difficultés. A partir du XVII® siècle, la lecture des manuscrits devient de plus en
glus courante ; ceux du xviii* siècle sont, en général, 'une absolue netteté.
Si la paléographie devient presque inutile à dater du XVII* siècle, la connaissance des langues vivantes se fait, au contraire, indispensable dès le xv®. Les idiomes nationaux sont déjà tous formés à cette époque et il faut pouvoir lire les documents qui sont rédigés dans ces langues. L'italien et Fespaçnol sont les grandes langues du xvi* siècle ; le français domine au xvii* et au xviii®, l'anglais et Tallemand se font une place de plus en plus grande en face de lui. Plus on sait de langues, |plus on a de chances de bien voir les divers aspects d'une même question.
Le document d'archives reste pour toute cette période la source capitale ; pas de travail sérieux s'il n'est faitsur pièces.
Les archives d'Etat ou des différents ministères ren^ ferment la majeure partie des documents officiels : ordonnances,^ édits, pragmatiques, lettres patentes, traités de paix ou ae commerce, chartes et privilèges. Ces documents sont rarement restés inédits et ne présentent qu'un intérêt relativement médiocre ; leur caractère officiel les rend toujours suspects d'insincérité ; ils donnent ce que l'autonté a voulu qu'il fût dit et qu'il fût cru, bien plutôt que la vérité môme. Ils ne peuvent être employés sans avoir été soumis à une très sévère critique. A première lecture, l'acte initial de la ligue de Cambrai (1508) parait être un projet de croisade. Celui qui jugerait de la révocation de l'Edit I de Nantes par l'Edit de 1685 n'aurait aucune idée de l'état réel du protestantisme dans le royaume, ni
<le la situation faite aux réformés par l'édit royal.
Il sera prudent d'aborder avec la même défiance l'histoire des institutions, que l'on écrit généralement à l'aide des documents législatifs ou administratifs, et que l'on présente ainsi sous le jour le plus faux, car aucune institution n'a jamais fonctionné d'une manière exactement conforme aux textes officiels et n*a jamais rendu la somme de travail utile qu'elle devait fournir. On n'a donc une idée juste du mérite d'une institution que si, après en avoir disséqué tous les rouages et! expliqué le mécanisme, on la montre à l'œuvre, avec \ toutes ses imperfections et toutes ses lacunes.
Les documents les plus intéressants et les plus probants sont ceux qui émanent des contemporains et n'ont pas été destinés à la publicité.
Les correspondances des princes avec leurs familles ou avec leurs agents constituent déjà des sources beaucoup plus sincères que les actes officiels. C'est avec les . lettres de Philippe II à ses filles que Gachard a pu ' restituer la physionomie intime du roi d'Espagne ; c'est l'usage de documents confidentiels de ce genre qui donne une si haute valeur au livre de M. Baudrillart | 8ur Philippe V ; c^est la publication des lettres de Marie- Antoinette qui a fixé définitivement la figure de la reine.
Les instructions aux ambassadeurs fournissent de très utiles indications sur le personnel des cours et sur les grandes questions diplomatiques. Elles doivent être contrôlées et complétées par la correspondance des am« bassadeurs avec les ministres, pièces beaucoup plus libres, documents vraiment originaux et presque toujours d'une haute valeur.
La correspondance des ministres avec leurs agents a pour l'histoire intérieure des états la même importance (][ue les lettres des ambassadeurs pour l'histoire diplomatique. C'est avec ces ressources que Camille Rousset a écrit V Histoire de Louoois et Pierre Clément celle de ) Colbert, que M. Boissonnade a rendu si vivante son Organisation du travail en Poitou,
Les rapports des agents diplomatiques et des administrateurs, les consultations, les mémoires, les projets adressés par eux aux ministres constituent également
des documents du plus grand intérêt ; leur valeur varie d'ailleurs en raison de Tintelliçence et de Texpérience de celui (][ui les écrit. Us ne doivent pas toujours être pris au pied de la lettre comme l'a démontré M. Pfister pour a le grand dessein » prôté par Sully à Henri IV. Les projets et les plans de réforme contiennent souvent une critique très juste et très aiguô des institutions existantes et abondent à ce titre en détails intéressants ; la partie idéale est d'ordinaire beaucoup plus faible que la partie critique. L'Espagne possède toute une série d'ouvrages de ce genre, qui permettent de très bien connaître les causes de sa décadence aux xvn^et xviii® siècles, et qui ne donnent pas toujours une très haute idée du bon sens et du libéralisme des réformateurs théoriciens.
Les cahiers de doléances, les énumérations de griefs, les discours prononcés dans les assemblées délibérantes peuvent être rapprochés des plans et projets dont nous venons de parler mais, émanant de gens d'expérience — parfois de spécialistes distingués — et destinés à sauvegarder de puissants intérêts, ils méritent presque toujours plus d attention que les utopies des spéculatifs. On sait tout le parti que Richelieu sut tirer des cahiers des Etats pour ses réformes administratives. Catherine II ne craignit pas de consulter la nation russe et la grande commission législative de 1766 l'éclaira mieux sur les besoins de l'empire que ne l'auraient pu faire tous ses ministres. Les Etats généraux du XVI® siècle ont donné lieu en France aux grandes publications de Laiourcé et Duval, de Desjardins, de Picot, de Charleville. L'Espagne a commencé une
S:ranae collection des Actes des Cortés de Castille, 'Aragon et de Catalogne.
Les rapports de poUce, les enquêtes judiciaires, les plaidoyers sont des témoignages plus suspects, parce que la passion politique ou religieuse les a généralement ^marqués de son empreinte. On aurait une idée très 'fausse de Jacques Cœur, ou d'Antonio Ferez, ou de Fouquet ou de Lally si on les jugeait seulement d'après les pièces de leurs procès. Les documents de ce genre doivent être toujours sévèrement contrôlés. Les études de M. Funck-Brentano sur le Drame des poisons et
sur V Affaire du Collier montrent ce que Ton peut tirer des dossiers judiciaires sagement interprétés. Les travaux de M. Henri Carré sur La Chalotais, Dupaty et d'Ëprémesnil sont aussi d'excellents modèles d'histoire judiciaire.
Les lettres des particuliers offrent souvent le t^pe par excellence du document sincère, surtout lorsqu'il s'agit de faits dont l'auteur a été le témoin oculaire. C'est dans les récits sans apprêt, dans les confidences, dans les épanchements de l'intimité que l'on trouve les détails les plus pittoresaues et les plus vécus, les révélations les plus mattenaues.
La lettre qui s'égare et tombe aux mains d'un tiers constitue le principal ressort de bien des drames et de bien des comédies. Il en est de même en histoire, où une lettre indiscrète dévoile souvent la pensée secrète d'un homme et fait crouler d'un seul coup tout un savant échafaudage. C'est un petit billet qui a dévoilé à Jacques \^^ la conspiration des poudres, c'est une lettre qui a fait tomber la tête de Charles l^^. La moindre lettre est précieuse : « Donnez-moi trois mots d'un homme et je le ferai pendre. » Les lettres de Mme de Sévigné sont une source de l'histoire du xvii® siècle, les lettres de Voltaire sont le miroir du xvm*, les lettres de Rousseau le peignent parfois plus en noir que les Con-fessions elles-mêmes.
Les mémoires ne sont que des lettres à la postérité ; mais destinés à voir le jour, ils perdent en sincérité tout ce qu'ils gagnent en art, l'auteur les a écrits avec ses amitiés et ses rancunes ; il ne s'y peint^ lui et son parti, que sous un jour favorable ; s'il lui arrive de se blâmer, ce sera en passant et pour donner meilleure idée de sa véracité. Les mémoires sont une des gloires de notre littérature ; ils conviennent à notre tempérament personnel et vaniteux ; ils ne sont qu'une conversation continuée, où l'esprit garde tous ses droits, où l'on se met soi-même en valeur et en beauté. Certains mémoires sont des chefs-d'œuvre. Les Mémoires de Saint-Simon sont un monde, plus intéressant et plus vivant peut-être que ne fut la réalité. Mais il est nécessaire de les soumettre à une sévère critique et M. Chéruel a bien fait de consacrer un livre à Saint-Simon
historien de Louis XIV. Il faut aussi se défier des mémoires apocryphes, presque aussi nombreux que les authentiques, et qui constituent des documents affreusement suspects.
Les hommes de l'époque moderne ont parfois écrit des Annales de leur temps, qui ne sont pas de véritables histoires, parce que les laits, trop rapprochés et trop mal connus, ne se dégagent pas encore de leurs entours. Les ouvrages de ce genre sont des sortes de mémoires impersonnels, i)lus apprêtés, plus creux que les mémoires ordinaires, composésquelquefois dans le secret dessein d'imiter Thucydiae, César ou Suétone, intéressants quand Fauteur était homme de talent, bien placé pour bien voir, comme Guichardin ou Macniavel, Solis ou Mendoza, de Thou, Voltaire, Frédéric IL
La curiosité historique, éveillée dès le xvi* siècle^ jette les bases de la science historique au xvn^ siècle et donne au xviu* les grands travaux des Bénédictins; mais rhistoirede l'époque moderne ne trouveque de rares et médiocres historiens. Voltaire avec son Siècle de Louis XIV et son Charles XII comprend, l'un des premiers, ce que peut et doit être l'histoire et commence à la dégager du panégyrique et de la c moralité )».
Sauf en Hollande et en Angleterre, la presse ne joue encore dans l'histoire moderne qu'un rôle secondaire et effacé. Bien peu intéressants sont la Gazette elle Mereure^ la Gaeeta de Madrid, ou le Diario de avisos. Tout au plus peuvent-ils fixer quelques dates, fournir quelques détfiûls de mœurs, donner quelque menue monnaie littéraire. La vraie presse de l'âge moderne, c'est la chanson, le pasquin, ta nouvelle à la main, le pamphlet, la brochure clandestine, qu'on se passe sous le manteau, que tout le monde lit et dont la police reste impuissante à découvrir les auteurs ou les imprimeurs. Ce sont les Epistolœ obseurorum virorum, les pamphlets de Luther, ses Tisehreden, la Satyre Ménippée, les Provinciales, les Lettres persanes, les Nouvelles ecclésiastiques, les Lettres de Beaumarchais .
Les œuvres purement littéraires ne sauraient être négligées ; ce sont des sources historiques, soit à cause des allusions qu'elles renferment, soit par les idées, les tendances et les goûts qu'elles révèlent. Les écrits de
sainte Thérèse, de Cervantes et de Quevedo contribuent à faire connaître l'Espagne ; Machiavel et TArétin aident à comprendre Fltahe ; Racine et Bossuet sont inséparables de leur siècle, Molière nous peint la ville et la cour, Rousseau modifie l'âme de la France ; Beaumarchais annonce la Révolution. Trop peu utilisées peut-être jusqu'ici, et d'un maniement d'ailleurs délicat, les sources littéraires nous donnent, pour ainsi dire l'autobiographie de chaque époque, qui s'est représentée dans ses ouvrages d'imagination, telle qu'elle se voyait et voulait qu'on la vît.
L'étude des monuments et des œuvres d'art est l'indispensable complément des études littéraires. L'histoire de l'art tend à devenir de jour en jour une science plus riche et plus précise. Elle a abandonné les injustes pjréjugés d'autrefois ; elle sait admirer les somptuosités du gothique flamboyant, aussi bien que les élégances raffinées de la Renaissance ; elle rend justice à l'art de Louis XIV avec M. de Nolhac, à l'art charmant du XVIII* siècle avec de Concourt et Paul Mantz.
Il faut visiter, voir et revoir les grands monuments et les grands musées, feuilleter les collections d'estampes des grandes bibliothèques, les revues et les journaux d'art, apprendre peu à peu par les yeux, faire de sa mémoire un musée, enrichir sans cesse sa collection d'impressions et de souvenirs, et en art, comme pour itout, n'admettre que le document authentique et comtemporain, tout le reste étant imitation, pastiche, et aux yeux de l'historien, pacotille.
Les revues savantes qui ont été déjà citées, ou qui le seront au chapitre suivant, contiennent de nombreux articles relatifs à l'histoire moderne et ont publié un grand nombre de documents curieux. Une mention spéciale doit être faite des revues générales, publiées par h,Reoue de synthèse historique, qui donnent pour chaque pays et pour chaque période l'inventaire des travaux déjà faits et l'indication de ceux qui restent encore à faire.
IL — Histoire de la période réoolutionnaire.
A la Révolution française remontent les origines de notre société contemporaine. Ce fut une violente rup-
ture d'équilibre, déterminée par la survivance troj prolongée des anciens cadres sociaux et l'antinomii trop criante des idées et des lois. La nullité de Louis XVI l'imprévoyance de nos hommes d'Etat, l'impétuosité dt tempérament français ont fait de la Révolution uf drame terrible, dont l'Europe entière a été ébranlée, dont les guerres de la République et de l'Empire n'oit été que le développement logique. Tout s*enchalne dam cette grande péri(xle de vingt-six ans qui va de rou« verture des Etats généraux à la bataille de Waterloo c'est en ce sens seulement que l'on peut dire que h Révolution forme un bloc.
L'histoire des faits est maintenant fixée. Les ouvrages de Thiers, de Michelet, de Quinet, de Louis Blam et de Taine en donnent la chronologie et l'aspect gêné rai, envisagé du camp populaire ou du camp aristocra^ tique. Il reste à dégager cette histoire des restes di légendes oui l'obscurcissent encore, à revoir de très préi l'histoire des partis, à reprendre pièce par pièce l'histoire militaire de Napoléon, à étudier impartialemen' l'œuvre sociale et religieuse de la Révolution, ses ins^ titutions administratives et judiciaires, son histoiit économique, ses conséquences intellectuelles et morales. On ne peut le faire qu'à la condition de recourir aux sources mômes, de descendre dans l'infini détail, de repasser tout au crible, de tout contrôler à nouveau.
M. Jaurès a tenté d'écrircnne Histoire économique de la Révolution ; il a compris toutes les difficultés de la tâche ; il a fait commencer par toute la France un^ immense enquête, q^ui permettra seule — si jamais die se termine — de traiter de façon définitive ce formh dable sujet.
Tout travail d'ensemble sur la Révolution est àont condamné à n'être qu'une œuvre scolaire ou de vulgarisation. L'heure est aux monographies régionales, comme les travaux de M. Mège sur la Révolution en Awergne^ ou de M. Bruneau sur les Débuts de la Révolution dans les départements du Cher et de l'Indre* On peut encore s'attacher à l'histoire d'une question spéciale, comme l'a fait M. Mathiez pour les Culies réoolutionnaires ; on fera meilleure besogne encore en publiant des textes inédits, en reprenant l'étude da
ihaque fait important, en le dégageant de tout élément ^gendaire ou douteux. Les contributions de ce genre font le principal intérêt de la Revue : La Réoolution française, La Société d'histoire contemporaine a publié ^puisl892 une trentaine de volumes de mémoires inédits du plus haut intérêt.
I Les Cahiers de doléances sont les premiers en date |les grands documents de Tépoque révolutionnaire. Les irois quarts des cahiers des baillia^s et sénéchaussées pnt été publiés dans les Archives parlementaires {fe 1706 à 1860 de Mavidal et Laurent. Il s'en trouve d'égarés un peu partout, même au British Muséum. Les ^hiers des paroisses, source des cahiers de bailliages Sût en grande partie disparu ; on en a sauvé quelques épaves dans certaines provinces M. Môge a publié ^rnièrement 52 cahiers de paroisses, appartenant aux
Eaéchaussées de Clermont et de JEliom et tirés en ajeure partie des archives de la Cour d'appel de Riom. Tout cahier inédit mérite d'être publié.
Les délibérations des assemblées nationales sont résumées dans les Archives parlementaires, dans le Moniteur, dans le Journal des Débats, Les procès-verbaux des [séances des assemblées et des comités existent aux [Archives nationales. Les assemblées ont publié leurs ^tes législatifs. M. Tourneux a publié les Procès-ver-faux des séances de la Commune de Paris y M. Aulard, fss Actes du Comité de salut public.
Les archives départementales renferment les registres des délibérations des directoires et conseils généraux des départements, les procès-verbaux des ventes de |biens nationaux, les papiers provenant des sociétés balriotiques, des tribunaux civils ou révolutionnaires, pes correspondances des municipalités avec les autorités départementales, les mesures prises par les départements fit les communes pour assurer Tapprovisionnement des villes et des armées, l'exécution des levées militaires, l'arrestation des prêtres réfractaires et des suspects, l'application du maximum, le respect des fêtes déca- <laircs.
Les archives municipales sont parfois assez riches pour fournir la matière d'intéressants travaux sur des ({uestions analogues.
62 LE TRAVAUi HISTORIQUE
Beaucoup de pièces curieuses sont encore conserva dans les archives des notaires, ou chez les particubei Rien n'est négligeable de ce qui touche à cette époque Le Mémorial de l'abbé Glaize^ tiré des collections Ai M. Paul Leblanc, et publié en 1901 par M. TablM Peyron, est un des plus curieux documents d'histoire religieuse que nous connaissions. Les registres dei délibérations de la Société des Amis de la Constitution d'Artonne, extrait des papiers de M. Alfred Rouher. et publié en 1902 par M. Fernand Martin, nous montr^ ce que fut le jacobinisme au village.
(7est aux Archives Nationales qu'il faut chercher les renseignements relatifs aux grands travaux législatifs de Napoléon. Les institutions consulaires et impériales sont tellement connues qu'il reste peu à dire sur ce sujets L'histoire économique de la période napoléonienne serait plus neuve et plus intéressante.
L'histoire militaire de la Révolution et de l'Empirç doit être étudiée aux archives du Ministère de la guerre largement ouvertes aujourd'hui aux travailleurs. La correspondcmce de Napoléon a été publiée. Bon nombr^ de mémoires militaires ont paru, mais l'éclatante for-^ tune des Mémoires de Marbot ne doit pas faire illusion sur la valeur historique de certains de ces documents ; tous doivent être contrôlés avec attention, et Marbot, entre autres ne peut être consulté qu'avec une extrême réserve. Les documents français ne suffisent pas à qui veut traiter sérieusement un sujet militaire ; il est indispensable de recourir aux archives et aux publications, étrangères et de visiter le théâtre des opérations que Ton veut décrire. Le beau livre du commandant Balagny sur la Campagne de Napoléon en Espagne est un véritable modèle d'histoire militaire scientifiquement conçue. Ce genre d'histoire demande une compétence très spéciale, qu'un civil possède rarement ; cependant M. Chuquet s^est fait comme historien militaire une réputation méritée. Ce que peut faire de mieux l'historien civil, c'est d'étudier tout ce qui dans la guerre n'est pas la guerre elle-même et de compléter ainsi les travaux du tacticien de profession. Les documents relatifs à l'histoire de la marine ont été versés, il y en a quelques années, aux Archives Nationales.
L'histoire diplomatique de la Révolution a été traitée dans ses grandes lignes par M. de Sybel, mais il s'arrête à la mort de Paul I^ ; il reste encore beaucoup à trouver pour avoir une histoire d'ensemble de nnfluence révolutionnaire en Europe pendant la Révolution et môme pendant l'Empire. On sait que les idées Kbérales, promenées par nos armées à travers tout le continent, y laissèrent des traces profondes après la défaite de la France et ont amené toutes les révolutions politiques du xix* siècle.
La presse offre pour la période révolutionnaire une documentation d'un genre tout nouveau, mais la mauvaise foi des partis doit rendre le journal toujours suspect aux yeux de l'historien. La presse servira surtout à noter les impressions produites par les événements 8ur l'esprit des contemporains ; elle permettra dans certains cas, et après un contrôle rigoureux, de présenter un fait sous un jour inattendu : elle est le document par excellence pour l'histoire des partis.
Les livres imprimés sont tellement nombreux qu'ils semblent défier tout essai de catalogue. Un savant italien, M. Alberto Lumbroso, a entrepris de dresser une bibliographie générale de Tépoque révolutionnaire et napoléonienne. Elle compte deux cent mille numéros et chaque jour les livres s'ajoutent aux livres. Il sera désormais impossible de parier de Napoléon sans avoir lu le livre de Lord Roseberry. La Cambridge Modem hisiory vient de publier son tome IX, consacré àNapo» léon et enrichi d'une ample bibliographie.
L'art et la littérature n'ont pas jeté un bien vif éclat pendant cette période si troublée : cependant l'Empire a construit un certain nombre d'édifices grandioses, la sculpture a eu Ganova et a vu débuter Thorwaldsen, la peinture française a eu David, Gérard, Gros et Proud'hon, la peinture espagnole a eu Goya. La littérature française n'a retenu que deux noms, mais Chateaubriand et Mme de Staël comptent parmi les plus hardis penseurs de tout le siècle ; Gœthe a connu Napoléon ; 1813 a vu éclore en Allemagne toute une volée d'écrivains patriotes et libéraux ; l'Angleterre a eu Byron. Cette époque est marquée par l'agonie du classicisme et l'avènement du romantisme, dont les principes
tiennent par mille liens secrets aux idées philosophiques et scientifiques du xvm® siècle.
///. Histoire contemporaine.
Cent ans se seront bientôt écoulés depuis la chute de Napoléon. Qu^on Taime ou qu'on la haïsse, cette période n'en reste pas moins le siècle culminant de l'histoire ; par l'immense accroissement de la population, de la force et de la richesse universelle, pai* le caractère mondial de la politique, par la grandeur des luttes militaires, par l'entrée en scène des questions sociales^ par le merveilleux progrès des sciences, par l'investigation acharnée du passé, par les efforts tentés pour renouveler l'art, la littérature et la philosophie. Notre monde moderne est peut-être un enfer, mais c'est un enfer où l'on travaille et où l'on pense.
L'histoire de cette époque chaotique et fiévreuse jusqu'au délire n'est pas faite encore et ne pourra se faire e longtemps. Il suffit, pour s'en assurer, de parcourir les œuvres de Vaulabelle sur la Restauration, de Louis Blanc et de Thureau-Dangin sur la monarchie de Juillet, de Taxile Delord sur le second Empire. Tout cela est pâle et languissant, les faits sont mal tassés et mal mis à l'échelle. Le manque de recul empêche encore de saisir Fimportance relative des choses. Tel minuscule incident, enflé par la presse, prend les proportions d'un m*os événement ; tel fait considérable, diminué par resprit de parti, passe presque inaperçu.
Le document d'archives n'existe presque plus pour l'histoire contemporaine, ou s'il existe, il esta peu près inaccessible, les archives restant closes aux recherches des historiens ; mais le régime parlementaire, le développement de la presse, la mode chaque jour plus répandue de l'interview compensent dans une large mesure la difficulté des recherches parmi les documents manus-
crits. Nul doute qu'il ne reste dans les grands dépôts quantité de secrets intéressants, que l'avenir dévoilera ; les documents publiés sont déjà assez nombreux et assez variés pour que Ton puisse presque toujours soupçonner à tout le moins, la vérité.
LE TRAVAOi HISTOIUQUB 65
Les documents parlementaires constituent, à eux seuls, de véritables archives, mais leur importance historique n'est pas en raison directe de leur volume. Les débats publics des Assemblées ne sont bien souvent qu'une mise en scène réglée d'avance. Le travail des bureaux, le seul fécond, nous échapperait, n'étaient les rapports des présidents de commissions, publiés par les grands journaux parlementaires. A ces rapports il faut joindre les livres bleus, les livres jaunes, les livres hUmcs, adressés par les divers gouvernements à leurs parlements respectifs. Certaines enquêtes parlementaires méritent d'être considérées comme les documents de premier ordre. Toutes les lois émanées du parlement sont inscrites en France au Journal officiel et au Bulletin des lois.
Les autres pays européens ont des collections analogues.
La presse permet de comprendre la genèse des questions politiques et donne la physionomie des milieux nationaux. La liberté de la presse a été l'un des plus épineux problèmes dont le législateur contemporain ai t eu à s'occuper. Aujourd'hui, sauf en Russie et en Turquie, la presse est partout à peu près libre.
Les luttes passées ont exercé une grande influence sur la valeur de la presse, considérée comme source historique. Le journal n'a pas la môme sincérité en tout pays et à toute époque. D'une manière générale, il est d'autant plus sincère qu'il est plus libre, mais comme la liberté admet toutes les outrances, et que les politiques ne regardent iamais à fausser la vérité quand il y va de leur intérêt, le journal reste toujours sujet à caution, même sous les régimes les plus libéraux. La presse a senti elle-même qu'elle perdait la confiance du public et elle a remplcu^é l'article de fond d'autrefois par un service d'information de mieux en mieux compris, qui est actuellement à peu près la seule partie intéressante d'un journal. Le dogmatisme de la presse de la Restauration ou de Louis-Philippe n'aurait plus aucun succès. Les dépêches des correspondants ou des reporters en mission, les confidences des personnages en vue, les accusations, les répliques, les rectifications des polémistes, les publications, voire même les photo-
IM TBAVAILHiaiOBIQini (
66 tS TRAVAIL fifStOtiiQUÈ
graphies de documents décisifs, voilà ce qui fait Fintérèt historique du journal et lui assure un rôle important dans l'élaboration de l'histoire contemporaine. Il semblerait qu'avec le reportage ait disparu la plus grosse chance d'erreur de la presse. Rien de brutal comme un fait; à quelque école politique ou philosophique que l'on appartienne, il faut s'incliner devant lui. L'éruption du Mont Pelé, la bataille de Moukden, le tremblement de terre de San Francisco : autant de faits que nul ne peut contester, et dont nous sommes sûrs de posséder aujourd'hui des récits presque complets, à peu près aussi exacts que possible.
Mais, s'il en est ainsi, c'est que ces faits ne mettent en jeu aucune des idées qui passionnent si terriblement les hommes. Imaginons quau lieu de ces faits purement matériels, il s'agisse d'un procès sensationnel, d'une commotion sociale ; les informateurs rivalisent aussitôt; de parti pris et de mauvaise foi. Tout le monde connaît une célèbre affaire, dont l'histoire définitive n'est certainement pas écrite et ne le sera peut être jamais. Rien ne semble plus aisé que de dire clairement ce que l'on a vu ; il ne faut pas avoir çratiqué lon^mpslestribunaux pour savoir à quel point il est difficile d'obtenir d'un témoin oculaire, môme intelligent et honnête, un récit exact du fait le plus simple ; à plus forte raison en est-il ainsi quand le témoin est homme de parti .
A côté de la presse politique, il faut faire une large place à la presse savante, aux revues, généralement très supérieures aux journaux comme sincérité. Les revues sont dirigées par des hommes moins directement mêlés à la bataille des factions, plus instruits et plus compétents que les journalistes ordinaires, d'esprit plus calme et plus rassis. La place leur est moins avarement mesurée. Ils ont tout loisir et toute latitude pour se documenter, pour donner à leur pensée un tour définitif. Les grandes revues comme la Revue des Deux Mondes, la Nouvelle Reçue, la Revue de Paris, la Revue historique, la Revue des Questions historiques, le Correspondant, la Revue politique et littéraire^ renferment des articles de haute valeur, dont l'ensemble est sans doute ce qui a été écrit de plus sérieux et de plus vivant sur l'histoire contemporaine. Le^ grandes revues étran-
gères devront naturellement être consultées sur toutes les questions intéressant le pays où elles se publient. Citons pour l'Espagne, la Remsta de arehioos, le Boletin de la R. Aeademia de la Hiatoria, la Cultura espanola ; — pour l'Italie, la Rivista sioriea italiana et les Studi e doeumenti di sioria e diritto ; — pour l'Angleterre, VEngliàh historieal reoiew et la Quarterly review ; — pour l'Allemagne, VHistorïaehe Zeiischrift eiVHistO' risehe Vierteljanrsehrift.
Au journal et à la Revue s'ajoutent la brochure et le livre.
La brochure donne souvent le dernier mot sur une question de détail, mais passe facilement inaperçue. Les grands catalogues ne mentionnent pas tout. C'est à la Bibliothèque Nationale qu'on en trouvera la plus ample collection.
Parmi les livres, les publications de documents inédits doivent attirer tout d'abord l'attention. Les Mémoires d'outre- tombe de Chateaubriand, les Mémoires de Guizot, de Pasquier, de Rémusat^ la Correspondance de Tocqueville, les Mémoires d'OdiIon-Barrot, du docteur Véron, de Falloux, d'Haussmann, du duc de Persigny montrent déjà ce que l'on peut attendre de leurs révélations.
Des publications officielles, comme VHistoire de la guerre franeo-allemande de 1810 par le grand Etatmajor allemand,constituent des répertoires de faits, auxquels la critique n'aura presque rien à changer.
En attendant les études impartiales de l'avenir, quelques bons ouvrages généraux peuvent déjà guider les travailleurs. V Histoire générale de MM. Lavisse et Rambaud consacre trois volumes à la période contemporaine et donne sur chaque question de précieuses indications bibliographiques. UHistoire du dix-neuviéme siècle de Gervinus, traduite par J.-F. Minssen, donne l'histoire européenne tout entière de 1815 à 1830. La Bibliothèque d'histoire illustrée contient plusieurs volumes relatifs à l'histoire des états étrangers au XIX* siècle. VHistoire de la troisième République de M. Zévort donne les faits très exactement datés et la physionomie de l'histoire officielle. M. Hanotaux a entrepris sur la même période un travail qui s'annonce fort intéressant.
Un grand nombre d'ouvrages consacrés à des questions de détail apportent à leur étude les plus utiles contributions. Tout le mouvement d'opinion qui s'est fait autour du Syllabua ou de l'occupation de Rome, qui s'opère aujourd'hui autour de la séparation des Églises et de l'Etat a fait éclore en grand nombre les plaidoyers passionnés, les ripostes furieuses^ les ouvrages documentés, à allures plus rassises, mais encore tout brûlants de la fiôvre du combat. Les grandes questions politiques ont été traitées de môme par les politiciens, les Châtiments, de Victor Hugo sont là pour montrer avec quelle haineuse éloquence. Les guerres ont donné lieu à d'innombrables monographies, qui seraient bien plus nombreuses encore si la discipline ne retenait la plume des militaires. Les civils ont édité leurs SouoenirSj y ont versé leurs rancunes ou leurs enthousiasmes. De tout cela, l'histoire future composera un jour la mosaïque emblématique et ressemblante.
Les statistiques, les tarifs, les budgets, les tableaux du rendement des impôts, du commerce général, des octrois, le cours des bourses et des marchés, les travaux des agronomes et des industriels^ les revues et les journaux de finances constituent les sources de l'histoire économique du XIX* siècle.
Les ouvrages dogmatiques comme ceux de Saint- Simon, Fourier, Karl Marx, Tolstoï, les histoires des doctrines socialistes, comme celles de Laveleye et de Benoit Malon, les brochures de propagande socialiste ou libertaire, les manifestes, les discours, le Bulletin de Voffiee du travail^ les publications du Musée social^ les journaux permettent de suivre le développement des idées socialistes et le programme des différentes écoles. Dégager ce qu'il y a de pratiquement réalisable dans ces revendications hardies, est encore impossible. Sur aucun domaine, peut-être, la mauvaise foi des partis ne fait la nuit plus noire et plus impénétrable. Le vrai nœud de la (question sociale est dans la perfectibiUté morale de l'individu. Les sociétés ne seront plus justes que quand l'homme sera devenu moins égoïste. Peut-il le devenir?... quelques-uns le croient, beaucoup le nient, personne n'en sait rien.
L'histoire étrangère ne s'apprend qu'à l'étrangep.
L'histoire des idées et des mœurs doit être demandée aux voyageurs et aux écrivains littéraires. Moins parfaites de forme, mais bien plus variées et vivantes qu'aux â^es précédents, les littératures contemporaines sont vraiment le verbe des nations. Quand Victor Hugo mourut, un journal allemand écrivit que venait de disparaître la plus haute personnalité du siècle depuis Gœthe. Balzac, George Sand, Feuillet, Zola, Daudet ont écrit dans leurs œuvres l'histoire de la société française au XIX* siècle.
L'art présente le môme caractère tumultueux, mais reflète bien moins fidèlement que la littérature l'aspect de notre société. Il n'aura de valeur vraiment documentaire que chez les réalistes et les révolutionnaires. Des portraits, des paysages, des tableaux de bataille, voilà le bilan de l'art traditionnel ; c'est Timpressionnisme et le plein-air qui donneront aux âges futurs Taspect de nos campagnes^ de nos villes, de nos demeures, des hommes et des femmes de notre temps ; mais en tout cela, il faudra faire la part de l'outrance et de la pose, part souvent grande et délicate à mesurer.