DE LA MÉTHODE DANS LES DIVERSES DISGIPLLNES
sont pleins n'est qu'un cancanage qui présente le même intérêt que les querelles de ménage, que les accès de cruauté ou de libertinage qui remplissent les faits divers des journaux. Par exemple, l'histoire romaine depuis Auguste, qui rapporte les folies des Néron, des Galigula et de tant d'autres empereurs imbéciles, ne mérite pas une heure d'étude : le seul fait important de cette longue période fut le développement du christianisme. Cette période n'a pas produit un seul génie de premier ordre, elle n'a pas donné à l'humanité un seul esprit scientifique, pas une découverte, pas un progrès.
Je trouve presque scandaleux qu'un élève sache les noms de Galigula, de Claude, de Domitien, de Commode. Mais je ne trouve pas trace dans plusieurs livres de classe des causes profondes qui ont fait de cette période de 300 ans une période nulle pour le progrès humain : rien, par conséquent, qui éclaire notre esprit, aucune leçon qui fasse réfléchir nos enfants sur leurs devoirs de citoyens ni qui dresse leur action : cependant ils arriveront à leur majorité et ils seront un des chaînons de l'histoire. Par leurs fautes ou par leur claire aperception des choses, ils jîrépareront des souffrances ou de la grandeur etd u bonheur pour leur patrie.
Notre système d'éducation est tellement étranger à l'observation méthodique et à rexpérimentation que les plus anciennes disciplines elles-mêmes sont enseignées en violation des lois élémentaires de la mémoire. Ainsi, l'exercice scolaire essentiel, la version latine, est en partie stérile à cause de notre liAte toujours impatiente.
Comhion de fois n'ai-je pas constaté qu'en faisant reprendre une version expliquée et corrigée en classe,
les meilleurs élèves, après quinze jours, avaient oublié le sens précis des mots essentiels, les nuances du sens et les heureuses trouvailles pour les rendre! Souvent ils sont incapables de retrouver la logique du développement. Dans ces cas, hélas nombreux ! le maître a perdu son temps. J'ai fait des centaines d'expériences semblables.
D'où provient ce lamentable gaspillage de forces? D'une méthode irréfléchie qui, au lieu de faire constamment obstacle au défaut profond de notre nature fougueuse, explosive, s'y asservit.
Dans les milliers d'inspections que j'ai faites c'est par douzaines seulement que je puis compter les maîtres qui luttent victorieusement contre l'infirmité humaine de la hâte trépidante. Une explication de version a, pour le psychologue qui se reporte par la pensée au mois qui suivra, quelque chose de douloureusement comique. Tant d'agitation, tant d'efforts laisseront une maigre moisson, jDarce qu'élèves et maître ne se soumettent pas humblement aux lois de la mémoire. Or, on ne commande à la nature qu'en lui obéissant : nisi parendo.
Gomment l'explication d'une version ne s'évaporerait-elle pas en quelques jours?
Faite rapidement, on y a en outre mêlé des remarques grammaticales, des observations sur le style, des renseignements historiques. Tout à la fois et rien à fondi Quelle dispersion de l'attention! Les résultats accumulés de cette hâte universelle s'aperçoivent au baccalauréat : le cerveau des candidats peut être comparé à une plaque photographique sur laquelle un amateur étourdi aurait pris plusieurs instantanés difré< rents (1).
(1) Même à l'agrégalion des lettres, le président du jury signale (Concours de \^\t) vm contre-seqs fait par des candidats dans l'ia-
4 L'étudiant solitaire doit choisir la version qu'il veut ^i^tudier, une page de grand écrivain, vigoureuse, d'une logique toute droite et d'une pensée saine. Dans ce texte, il faut s installer^ comprendre le sens littéral, •rendre la pensée jusque dans ses nuances, saisir d'une prise vigoureuse la logique du développement, pénétrer par une divination patiente jusque dans les nuances les plus délicates de la pensée, ne rien laisser d'obscur. 11 faut imiter le peintre de talent qui essaie de rendre la pureté des lignes d'un visage et de découvrir la logique profonde avec laquelle elles se composent. Lorsqu'on a <îompris la pensée, on examine comment l'auteur l'exprime. On essaie, par l'examen de ce passage caractéristique, de définir son style.
Chemin faisant, on pourra étudier, à la lumière du même passage, les affirmations d'un critique qui a essayé d'apprécier le style de l'auteur : les élèves verront ainsi que toute assertion, de quelque nom qu'elle soit signée, n'est qu'une hypothèse à vérifier expérimentalement, c'est-à-dire par les textes.
Un commentaire moral et historique, sortant du texte, devra suivre. Chaque fois une ou deux remarques grammaticales, avec référence obligatoire à la grammaire, suffiront . davantage disperserait Fatteution. Ces remarques grammaticales seront surtout fournies par les erreurs qui auront* amené des contre-sens, dont il faut élucider la cause.
Quant à la correction actuelle des copies, elle est un trompe l'œil : la véritable correction doit corriger Tenfant, non la copie. Signalez une ou deux erreurs dont l'élève recherchera les causes. Ces causes, il les
ferprélaiion d'un texte limpide de Descartes. Descartes, voulant exprimer que les plus grands parleurs restent muets sous le charme d'un paysage, écrit que ce paysage les « lait rêver » ; plusieurs copies traduisent réccr par alias res agere, expression signifie s'occuper d'autre chose, avoir l'esprit ailleurs.
exposera par écrit afin de s'en corriger. Couvrir une copie d'encre rouge, c'est travail facile, et l'apparente conscience que décèle une copie chargée de corrections n'est qu'une supercherie qui ne demande ni intelligence ni réflexion .Au contraire, chercher comment on pourra amener l'enfant à se corriger de telle ou telle faute, cela est d'un éducateur probe.
Qu'est-ce à dire, sinon qu'il faut faire peu, mais qu'il faut le faire avec une probité scrupuleuse et uae patience tenace.
Mais il faudra trois classes pour une version ! Oui, mais l'effort s'inscrira dans la mémoire : l'oubli ne viendra pas défaire chaque nuit le travail de la journée 1 Quoi de plus ridicule que de faire, sans le savoir, un perpétuel recommencement comme Pénélope.
J'en ai souvent fait Fépreuve : les élèves médiocres eux-mêmes sont capables de reconstituer de mémoire une version expliquée à fond. Si la plupart des élèves, après plusieurs années de latin, sont incapables de lire couramment un texte, il faut en chercher la raison dans la méconnaissance des lois de l'esprit.
Nous avons insisté sur la version latine p^rce qu'étant un des plus anciens exercices scolaires^ elle permet de saisir sur le vif à quel point l'esprit de progrès et Texpérimentation font défaut dans le domaine de l'éducation. Des générations et des générations d'élèves et de maîtres se sont succédées sans que personne ait jamais crié l'absurdité des méthodes traditionnelles à toute vitesse.
L'étudiant pour qui nous écrivons est plus favorisé que les élèves, car il est libre de rompre avec les mauvaises méthodes : il peut travailler lentement, aller à fond dans ses traductions. S'il a tout un ouvrage à expliquer, il ira vite, mais il se réservera de s installer dans quelques-unes des pages les plus belles ^ et de les traduire aussi parfaitement que possible. S'il veut
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atteindre à une haute culture, il ne le pourra que par quelques heures, chaque semaine, d'efibrts approfondis.