COMMENT TRAVAILLER EN MÉOECINE
C'est difficile, car il faut résister aux errcm-^rifs admis par tous, dans le supérieur comme dans le secoii' daire. Il suffît de parcourir une revue de médecine pour découvrir à quel point le sens de la preuve e^t faible chez la plupart des praticiens. Les observations cliniques sont d'habitude une mixture où les traits caractéristiques d'une maladie disparaissent sous l'amas des détails communs à vingt autres maladies. Quand j'assiste à la clinique d'un maître célèbre, je vois que chaque étudiant le suit de lit en lit pour n'en pas perdre un mot. Quelle dispersion d'esprit! On voit ainsi beaucoup de malades, mais on n'étudie pas une maladie. Qui ne sait se borner ne sait pas étudier! Suivre un malade ou deux, noter jour par jour la marche de la maladie, se référer aux grands auteurs, et tAcher pour chaque maladie ainsi étudiée, de mettre en relief les symptômes caractéristiques, laisser tomber tout ce qui n'est pas essentiel : voilà la vraie méthode.
Combien de fois ai-je vu des élèves ausculter un malade, c'est-à-dire chercher à saisir les irrégularités des battements du cœur ou des souffles respiratoires alors qu'ils ignoraient les rythmes de la santé ! Ne devraient-ils pas tout d'abord, par des auscultations attentives et très fréquentes de leurs frères et de leurs amis ou de leurs camarades d'études se mettre dans l'oreille le rythme normal du cœur et les bruits respiratoires de l'état de santé, afin d'en pei*cevoir au chevet des malades, les moindres troubles ?
A la table de dissection il me semble qu'on fait un appel trop grand à la mémoire et insuffisant à la réfle-
GOMMENT TRAVAILLER EN MÉDECINE f £3?
xion. On dirait vraiment que les étudiants n'ont pas/ comme le cadavre qu'ils dissèquent, leurs 198 os et leurs 368 muscles! Avant toute dissection combien il serait plus fructueux de s'examiner soi-même, de réfléchir sur l'usage du membre et de prévoir d'avance comment^ pour répondre aux nécessités mécaniques, l'insertion des muscles doit être faite, suivant qu'il s'agit de force ou d'amplitude ! Combien il est simple de contrôler, sur soi ou sur un ami, par la palpation des muscles gonflés, leur forme de contraction et leurs insertions ! De même, étant donné un organe, on peut dire d'avance combien de muscles lui seront nécessaires et comment disposés.
On peut fixer aussi en grande partie le trajet des artères. Dans une automobile les tubes d'air, d'essence et d'huile, suivent nécessairement les évidements du cbâssis, afin d'y être à l'abri des chocs et des trépidations. On réduit au minimum, la portée des tubes qui ne sont pas soutenus par l'armature rigide du châssis, car un tube libre est fragile. De même, en réfléchissant on peut d'avance fixer sur son propre corps le trajet que devront suivre artères et grosses veinçs et imaginer les artifices que nécessite leur trajet en porte à faux aux jointures. C'est par la réflexion judicieuse sur soi-même qu'on évite la surcharge de la mémoire. Nous portons partout notre corps avec nous, nous avons donc toujours le moyen d'y retrouver les connaissances nécessaires. Si j'étais chirurgien, je ne ferais jamais une opéi*ation sans l'avoir longuement étudiée sur mon propre corps.
Les étudiants lisent leurs J|vres d'anatomie sans jamais se référer à l'illustration vivante qu'ils emportent nécessairement avec eux ! Tant il est vrai que le livre tend toujours à chasser les réalités vivantes (1)1
(1) L'histilut^ au lieu de couronner tant de livres sans valeur,
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L'étude du droit fait aussi un appel exagéré à in mémoire. Le droit est devenu complexe, toulfu et il reflète des conceptions sociales si peu cohérentes qu'il est impossible à un étudiant de le connaître de mémoire. Cependant on continue à l'étudier dans l'hypothèse tacite que cette impossibilité est possible. Les étudiants devraient accomplir un travail actif identique à celui qu'ils auront à faire comme avoués, comme avocats, comme magistrats pour'qui toute question se poc^e comme un problème à résoudre au moyen du code, de la jurisprudence et de la raiso7i, IlTi'en est rien pour la majorité des étudiants car ils se contentent de recevoir un enseignement tout fait et de l'enregistrer. Aussi ai-je observé souvent que le premier mouvement de beaucoup d'avocats et de magistrats, avant même d'examiner la question bien en face au moyen du code et de la raison armée, est de fuir vers l'abri tranquille d'un précédent, de la jurisprudence. Or la jurisprudence peut être souvent le résultat du parti-pris, de la hiVte, de l'ignorance ou de la légèreté de quelques magistrats et du découragement d'un plaideur qui n'en a pas appelé dune sentence absurde. La jurisprudence vaut ce que vaut le corps entier de la magistrature où il y a des esprits lucides et de hautes con-
devrait avant tout se préoccuper du travail dcsjcunesgensetrécompenser royalement des livres qui exposeraient, dans chaque onlre d'étufles, les aveux, les conseils, l'exemple des hommes qui ont fait (io grandes découver^'|î. Sur la question capitale du travail intellectuel, la plupart des éloges des membres de l'Institut sont d'une pauvreté pénible. Cependant une biographie ne vaut que parce qu'elle apporte aux ^'onsjeuncs de rt'conl'ort et d'intelligente méthode. La constitution pour chaque ordre d'études <i'un mamiol donnant la pratique et les petits secrets de la profession, comme la collection des manuels Uoret l'a fait pour les dilTérents corps de méliei*s man'-vcls, serait une collection d'une valeur sans pareille
GOMMENT ÉTUDIER LE DROIT m
sciences, mais où il y a, comme dans tout corps, des esprits confus, des esprits faux, des paresseux, des passionnés.
L'enseignement du droit devrait faire appel aussi peu que possible à la mémoire passive, puisque l'homme de loi ne travaillera jamais sans ses livres. Comme tout enseignement supérieur, il devrait obliger l'étudiant à mettre énergiquement en action ses facultés actives. Etrange est la séparation de la Faculté de Droit et du Palais de Justice qui devrait être considéré comme constituant le laboratoire expérimental de l'étude du droit. A un enseignement où la théorie et la philosophie du droit demeurent abstraites faute de la part des élèves, de connaissances concrètes et vivantes, succède une pratique toute différente de l'enseignement et que la grande majorité aborde avec des habitudes de passivité. La pratique n'est presque jamais vivifiée par la philosophie du droit, car celle-ci n'a pas plongé ses racines dans le sol des réalités ; c'est un de ces arbres que l'on plante adultes, et qui se dessèchent rapidement. Les étudiants n'ont jamais eu la sensation directe qu'un article de loi c'est de la soufirance humaine, des désespoirs humains, des ruines, des vies brisées. Le jour où ils sont plongés dans ces cruelles réalités, le loiçir des longues méditations désintéressées disparait et par suite la possibilité de se faire une philosophie du droit. Cette philosophie ne peut être que la fleur de la pratique, fécondée par la pensée. Les théories abstraites, plantes de serre, meurent dès qu'on essaie de les faire vivre dans la rude terre de l'expérience. Les théories doivent naître de l'expérience.
D'autre part, quelques études approfondies sur les maux causés par les lois faites légèrement et sur l'extrême difficulté d'en prévoir les répercussions, devraient être imposées aux futurs avocats, car c'est une profession qui n'a pas évolué depuis Cicéron. Pas plus que
UO DE Lk MÉTHODE DAiNS LES DIVERSES BiSCÎPLLNES
du temps des Romains, elle ne repose sur le développement de l'esprit scientifique. Rarement les avocats se préoccupent de découvrir la vérité et de l'exposer : au contraire, comptant sur la paresse d'esprit des magistrats ou sur Témotivité du jury, ils dissimulent habilement les vérités nuisibles, ils exagèrent, donc déforment les faits utiles à la cause. Leur rôle, analogue à celui des patrouilleurs qui protègent un navire contre les sous-marins, est de répandre des nuages de fumée afin d'empêcher les juges de discerner clairement les faits : c'est une profession dangereuse pour l'esprit de vérité si elle n'est contrebalancée par l'étude désintéressée d'une science, d'une époque historique, par l'élaboration d'une œuyre littéraire.
l'étude de la PinLOSOPHIË
A diverses reprises, nous avons déploré la tendance de notre éducation à donner des clartés de tout : c'est le contre-pied de l'éducation de l'esprit de recherche et de découverte. La méthode expérimentale qui consiste à entrer dans Tobscurité des faits à la lueur d'une hypothèse répugne à notre fougue, si bien que nous commençons par la fin. Nous donnons à nos élèves des comprimés de sciences faits de formules c'est-à-dire de mots. L'enseignement philosophique en est un exemple saisissant. Il devrait être une conclusion, un résumé, ou mieux la lumière qui éclaire les milliers d'expéj'ioncos de l'enfant. Il devrait être préparé pendant toute la durée des classes. On ne devrait pas apprendre à des élèves qui ont étudié les mathématiques ce qu'est un raisonnement déductif : ils devraient en avoir la claire expérience. Ils devraient avoir souvent réfléchi à la fragilité de toute affirmation non étudiée, à la difficulté de la critique des témoignages, à l'insécurité des hypo- Ihèscs.
MÉTHODES COMMERCIALES fi\
Toute leur éducation depuis la huitième auraH dû les familiariser avec l'importance capitale de l 'habitude, avec les lois de la mémoire, avec la lutte de la volonté contre les passions.
Les vérités morales devraient leur être évidentes et l'étude de la morale en philosophie ne devrait être qu'une vue d'ensemble sur l'expérience toute entière des jeunes gens. Il n'en est rien. On les jette en pleine scolastique et la morale pour eux, ce sont les cyrénaïques, les stoïciens, Kant, Bentham et Spencer l Ce sont des discussions qui leur paraissent sans intérêt, car ils ne voient pas qu'il s'agit de leur propre vie morale. Il est à craindre que malgré l'effroyable guerre déchaînée en 1914 les professeurs ne traitent encore de la valeur de la vie individuelle avec des formules Kantiennes qui leur cacheront les réalités, à savoir que la vie individuelle est peu de chose quand on la compare à des réalités supérieures telles que l'existence même de l'indépendance nationale. Cette guerre nous oblige à constater que les réalités spirituelles sont tout, puisque sans une hésitation on leur sacritie toutes les réalités matérielles. Leçon terrible que la folie raisonnante des verbomanes sera impuissante, espérons-le, à obscurcir par des abstractions scolastiques !
Que nos étudiants en philosophie se placent en face des réalités, qu'ils les examinent en toute sincérité, qij'ils refusent de laisser leur propre expérience se déformer et se durcir en formules rigides. Qu'ils noasî donnent une philosophie neuve et vivante.