‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 109 sur 119 · LE CAS DE CEUX QUI GAGNENT LEUR VIE · texte numérisé non relu

LE CAS DE CEUX QUI GAGNENT LEUR VIE

excitée par l'absence d^instruments et de commodités. Il fallait y suppléer par beaucoup de sagacité et de finesse. L'énorme richesse des laboratoires d'Amérique et, en regard, la faible production de travaux de premier ordre, confirme cette remarque.

J'ai, pour affirmer qu'il doit en être ainsi, mon expérience personnelle, car, tant que j'ai été environné de secours, j'ai négligé tout autre effort que le travail de mémoire. J'ai le sentiment profond que j'aurais continué dans cette voie facile, mais médiocre, si je ne m'étais trouvé sans aucune aide, jeté comme en pleine eau et obligé de nager ou de sombrer. Je pourrais citer bien des noms pour prouver qu'un nombre considérable de jeunes gens fort bien doués n'ont rien fait qui vaille parce que l'énergie de l'intelligence était atteinte dans sa vitalité par la profusion des secours.

La volonté, pourrait-on dire, ne donne son plein rendement qu'à chaud. Quand on la laisse refroidir et s'éteindre, c'est toute une affaire que de la remettre en action. Or les gens trop aidés se servent surtout de la mémoire — ils ont tendance à laisser la volonté languir et marcher à basse pression. Il leur est pénible ensuite de lui redonner de l'entrain et peu à peu ils en deviennent incapables. Ceux qui sont contraints à un travail semblent désavantagés à cause du prélèvement qu'ils opèrent obligatoirement sur le temps quotidien , mais peut-être ce dommage est-il compensé par le fait que la volonté est maintenue chaque jour en activité par les nécessités du métier et qu'elle garde ainsi une chaleur qui rend facile la marche à haute pression. Un professeur qui enseigne dans un petit collège ne peut tomber à ces périodes de morne atonie que connaissent tous les étudiants et qui est l'équivalent de Yacedia des moines.

Les jeunes gens obligés de gagner leur vie ne doivent donc pas se décourager : il n'est pas sûr que leur lot ne

soit pas le meilleur. J'ai souvent vu, dans des concours, déjeunes professeurs de province supérieurs à leurs camarades surchauffés dans les écoles spéciales, et si les concours mettaient en relief non la facilité brillante et le pseudo-travail, mais les qualités essentielles de l'esprit, il en serait presque toujours ainsi.

AVANTAGES ET INCONVÉNIEiNTS LE LA GRANDE VILLE

Il ne faut donc pas surfaire, au fond de sa province, les avantages de la grande ville. Ils sont considérables pour le développement de la vie artistique, à cause des musées et des grands concerts classiques. Pour l'étude des sciences, elle offre ses laboratoires et ses bibliothèques. Elle offre surtout l'avantage de, camarades ardents, qui font les mêmes études que vous et qui, par leurs discussions, provoquent la penséQ, Mais hélas 1 la grande ville n'offre guère qu'un exemple de collaboration fraternelle des maîtres et des élèves : c'est l'Institut Pasteur. Rien, dans nos Universités, d'analogue à Tentr'aide et au soutien mutuel qu'on trouvait à Port-Royal des Champs et dans les ateliers des grands peintres et des grands sculpteurs d'Italie. Nous avons déploré déjà que nous n'ayons pas su organiser le travail fraternel en commun.

Mais au fond,*tout ce que peut donner à l'étudiant la grande ville ne vaut pas ce qu'il peut se donner à lui-même. Nul ne peut vouloir pour lui, bien plus, nul ne peut vraiment l'aider dans son dé-veloppement • intellectuel. 11 est très bon d'avoir passé par Pari^ mais surtout, à mon sens, pour que nous y fassion la découverte capitale que personne ne peut nous aideè^^ bien plus, que toute aide a une part de danger, en^p\ qu'elle risque de nous empêcher de faire l'effort total de notre énergie. Nul ne peut vouloir pour nous, nul ne peut travailler pour nous, nul ne peut penser !

AVANTAGES ET INCONVÉNIENTS DE LA GRAxNDE VILLE 2o5

pour nous. Chacun doit faire son salut lui-même et gagner lui-même à la sueur de son front, le pain de l'âme et celui de l'intelligence. Tant qu'on n'a pas fait cette découverte, on compte sur l'aide d'autrui, qui ne vient pas, et on ne se met pas résolument au travail. On ne peut apprendre, dans un laboratoire, que la technique du métier et quand on est ingénieux, c'est vite fait.

Mais la vie de Paris, avec ses avantages, apporte ses inconvénients, dont le plus dangereux est l'ém^iettement, la dispersion. La perte de temps, en allées et venues, y est énorme. La vie y est fiévreuse, trépidante, passionnée de nouveautés et d'aventures. L'esprit s'y évapore par une attention continuelle à de petites cho^ ses. Il faut, pour résister à cette dissipation une énergie surhumaine. Le temps, les longues méditations patientes, le silence, Paris les refuse à ceux qui se laissent entraîner dans son tourbillon, comme il leur refuse l'air pur, les saines promenades et le profond repos de la nuit.

Ajoutez à cela que la vie y est très dispendieuse et qu'immense est le nombre des jeunes gens de talent qui perdent leur énergie à des besognes alimentaires : recherche des leçons, des cours, journalisme, revues qui payent, etc. Pour peu que. la femme ne se résigne pas à une vie d'héroïque jDauvreté, le mari : écrivain, peintre, dessinateur, doit s'exténuer sans autre résultat que de vivre. Destinée fréquente et plus douloureuse, il doit ahaner à essayer vainement de remplir le tonneau des Danaïdes, seule comparaison qui convienne aux besoins mondains des femmes vaniteuses qui veulent « paraître ». Le talent est galvaudé à surproduire pour « faire de l'argent » (1).

A Paris, le gaspillage du temps est effroyable : il

(1) Lire deux livres poignants : Georges Lecomïe, Z^es Hannetonê

n'y a qu'à voir comment le parisien subit dans les ministères, dans les administrations, à la porte des théâtres, à l'arrivée dans les gares, des pertes de temps invraisemblables par défaut d'organisation, pour qu'or, ait le sentiment que pour lui, le temps n'a pas sa valeur réelle (1).

Par conséquent, si la destinée nous fixe dans une province tranquille, sachons profiter du loisir, du calme qui permettent les longues méditations. Félicitons-nous que notre vie intérieure ne soit pas mise au pillage par la cohue des impressions qui assiègent la conscience dans les villes. Faisons tout ce que nous pouvons faire pour-nôtre avancement intellectuel : dans un village, avec une bibliothèque réduite aux quelques « livres royaux », et si l'on est scientifique, avec un microscope, avec un laboratoire de chimie ou de bactériologie qu'on monte avec l'argent qu'un clerc de notaire dépense en six mois au café, on peut faire des progrès immenses. Si la grande ville est nécessaire, nous pourrons y réduire le séjour aux quelques semaines indispensables et qui, solidement préparées par le travail personnel, seront fécondes.

LES LONGS LOISmS NE SONT PAS NÉCESSAIRES

Malheureusement le problème du travail personnel est obscurci par des préjugés. Le plus dangereux, parce

df. Paris, 4905. Camille Mauclair : La ville lumière, 4904.

(1) Un induslrlel français, qui a le sens de Torganisation, M. Citroôn, fait régler le samedi 1. 300 ouvriers en 8 minutes. Il ne paye que les sommes rondes : les restes sont reportés. 11 établit des guichets à 80, à 90, à 100, à 120 francs et chaque compte a la couleur de son guichet.

Il serait simple, quand on a 30 personnes à recevoir, de les convoquer à sept minutes d'intervalle : la trentième ferait l'économie de trois heures vingt et d'une grande dose d'exaspération. Quel ministre s'en avise 1

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