‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 110 sur 119 · LES LONGS LOISIRS NE SONT PAS NÉCESSAIRES · texte numérisé non relu

LES LONGS LOISIRS NE SONT PAS NÉCESSAIRES

<ju'il est le plus décourageant est celui qui affirme qu'un grand nombre d'heures sont nécessaires pour que refibrt soit fécond. Gifford, éditeur de la Quarterbj RevieiOf déclare qu'une heure d'improvisation dans les intervalles du labeur obligatoire vaut mieux qu'une journée de celui qui fait de la littérature un état. Dans le premier cas, c'est un rafraîchissement joyeux pour l'esprit comme quand le cerf va à la fontaine, dans l'autre c'est le cerf barrasse et haletant « ayant derrière lui les loups de la nécessité ».

En effet, il est très désagréable d'écrire, de tirer du fond de son cerveau les ressources pour composer, quand on y est contraint par la nécessité de gagner sa vie. Si ce travail n'est pas spontané, si comme le journaliste ou le critique, on doit le faire même dans les moments où l'énergie ne coule pas à pleins bords, c'est un travail de forçat, sans spontanéité et c'est sans doute de ce travail que parlait Brunetière quand il | l'assimilait à un suicide lent. Une heure de travail libre, ! spontané, joyeux vaut, pour l'inspiration, des journées ■ de besogne morne d'esclave. Aussi vaut-il mieux une besogne de professeur ou d'employé, que le travail j ufbOJxi de vivre de sa plume.

Tout professeur, tout employé peut trouver les deux j ou trois heures de pleine spontanéité intellectuelle qui 1 permettent les grandes œuvres. Gicéron était avocat et \ homme politique, Bacon était ministre, Rabelais méde- \ cin, Descartes soldat, Newton et Herschell directeurs de la Monnaie, Stuart-Mill employé au bureau des Affaires Indiennes, Grote était banquier.

Le temps ne manque pas, d'habitude, si l'on sait retrancher les plaisirs médiocres et les besognes languissantes et si Ton est capable — hygiène rare — de défendre son temps contre l'ingéniosité tenace des gens qui ne savent que faire d'eux-mêmes et qui infes»

Payot. — Travail i7

tent les travailleurs à la façon des mouches qu'on ne parvient pas à chasser.

; Le préjugé dont nous parlons a fait un grand mal à notre pays, car beaucoup de médecins^ d'avocats, de magistrats, de professeurs, d'instituteurs, d'employés. <:onvaincns qu'une œuvre demande de nx)mbreuses heures chaque jour et un effort énorme que leurs occupations rendent impossible, ont jeté le manche après la cognée et abandonné l'œuvre personnelle qu'ils eussent pu amener à bien. On trouve encore en province des savants et des artistes désintéressés : celui-ci consacre ses loisirs à quelque question historique, cet autre s'attache à un grand homme. Je connais un serrurier d'art qui est un paysagiste de réelle valeur. D'autres étudient une famille de plantes, d'insectes. Mais ces vies modestes, pieusement consacrées à quelque œuvre de longue haleine, refuge spirituel contre la monotonie de rexistence et contre les tristesses inévitables de la vie, se font rares. La Provence, par exemple, n'a pas encore trouvé Térudit qui emploierait ses loisirs à écrire sur Vauvenargues le livre charmant et douloureux qui nous manque. Personne ne songe à écrire sur Mistral et sur Fabre l'entomologiste de Sérignan le livre qui recueillerait l'essentiel de ces vies exemplaires. Il paraît à l'étranger des œuvres de liante valeur, qui attendent qu'un jeune homme ou une jeune fille consacre à leur traduction les longues soirées d'hiver.

A chacun de mesurer sa tâche à ses forces, mais n'est-il pas pénible de penser que l'instruction répandue à profusion ne donne pas plus de résultats? C'est sans doute que nos routines éducatives ne préparent pas les esprits au travail désintéressé.

Quand on regarde autour de soi, dans une petite ville, on est frappé de voir que la plupart des gens <lcs professions libérales ne concentrent pas leurs

Page 1