‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 18 sur 119 · LE TRAVAIL. PUISSANCE DE LIBÉRATION É · texte numérisé non relu

LE TRAVAIL. PUISSANCE DE LIBÉRATION É

les plus chevaleresques : en outre on s'enrichit du trésor artistique humain, dont deviennent possesseurs ceux dont l'intelligence et la sensibilité se sont assez élargies pour sympathiser à la fois avec le Parthénon et avec nos Cathédrales, avec Sophocle et avec Corneille, avec Le Poussin et avec Corot et Puvis de Chavannes, avec Berlioz et avec Bizet et Debussy.

11 y a de quoi donner courage aux jeunes gens qui ont une noble nature.

Ce n'est pas seulement de roppressîon extérieure que nous libère le travail, mais encore de l'oppreasion du corps. Examinez, en effet, comment voua avez appris à écrire : vous^avez dû pénibienient apprendre à former des bâtons. Quand votre main maladroite a pu les tracer tant bien que mal, vous avez essayé de les rejoindre par des courbes. Peu à peu après des crises nombreuses de larmes, vous avez tracé des lettres. Enfin, l'habitude secourable a rendu facile ce qui était pénible et aujourd'hui votre plume court sur le papier sans que vous ayez à vous en occuper : votre pensée est libérée de ce soucia la main obéit automatiquement.

N'est-ce pas une extension admirable de votre volonté? C'est ainsi qu'aujourd'hui vous marchez sans y penser et que vos pieds semblent éviter d'eux-mêmes les cailloux et les ornières. Le violoniste laisse courir sur les cordes ses doigts et son archet et, les yeux sur la partition, il est tout à la compréhension de l'œuvre qu'il étudie. De même, grâce au travail libérateur, quand j'écris ce chapitre, ma pensée est concentrée sur l'idée que j'expose et je n'ai à m'embarrasser ni de la plume qui vole sur le papier, ni des mots qui accourent des profondeurs de la mémoire, ni des phrases qui s'offrent comme un moule naturel à la pensée. N'est-ce pas prodigieux que cette foule d'actes, chacun péniblement acquis autrefois, me laissent ma pleine liberté

d'esprit? Les bonnes habitudes sont donc libératrices puisqu'elles réduisent à l'état d'esclaves obéissants et silencieux les puissances physiques du corps et les puissances secondaires de l'intelligence, afin d'émanciper les énergies supérieures de la pensée !

D'autre part, seul le travail nous donne la liberté essentielle, qui est la liberté intérieure. L'état naturel, chez tout enfant — et combien d'hommes restent des enfants ! — est une anarchie désordonnée de tendan- [ces, de sentiments, de passions. Ce désprdre ne s'or- ^onne^j^^e dans le travail et par le travail. Or la liberié mtérieure n'est jamais un acTê"'3'e'd'ecision qui commande aux forces iiôiîrbreuses qlii's'ag!!ent en nous : ce serait trop l>ea«"«t trop facile. La liberté suppose la coopération harÎQîôTîreirecr de tiôs tendances, de nos sentiments, de nos passions, et cette action harmonieuse et ordonnée n'est réalisable que dans un travail conforme à nos tendances les plus profondes. Alors Tàme est comme un nâvii'eeiï marche, qui offre au vent ses voiles nombreuses, qui toutes contribuent à le mou- ^voir.

Dès que le travail cesse, l'anarchie recommence et le mépris qui atteint le rentier, qui, sa fortune faite, reste oisif, est légitime, car chacun a la conviction que l'oisiveté libère tous les vices. L'unité psychologique, dès ce moment, ne peut être réalisée que par une passion : avarice, excitation alcoolique, excitation sensuelle morbide.

De quelque point de vue qu'on l'emisage, le^ travail est un bienfait. Il est la grande puissance de libération.

Il a, de plus, un sens profond et une valeur humaine très riche. C'est à la grandeur du travail humain que

chacun des efforts de l'étudiant se rattache. Oui, chacun le nos efforts menus sont les gouttes d'eau dont est fait le fleuve majesîueux : sans elles il ne coulerait pas. L'humanité tend vers une vie spirituelle do plus en plus haute et cette vie spirituelle ne peut être conquise que par la coopération de ceux qui travaillent. Cette vie spirituelle dontjaûampe se ga^ |^,^?^..y,g,^^l'^g lerVenle des œuv^^ génie ...a'est^as un d

tuii^njauU^

se pr^senïe "à nous comme un ch aos à déhrouiller . De même que le diamant est enveloppé d'une gangue grossière et qu'on n'obtient la lumière et l'éclat des brillants que par une taille soigneuse et un montage habile, de même, une découverte ne donne son rayonnement qu'à force de travail patient.

il semble que, venus à une époque privilégiée, nous n'avons eu, comme de grands seigneurs, qu'à nous donner la peine de naître pour récolter honneurs et fortune : nous trouvons à notre portée une prodigieuse abondance de découvertes scientifiques, littéraires, artistiques et morales. Nous sommes des héritiers comblés. C'est pour nous que Platon, Aristote et Descartes pensèrent. C'est pour nous que les consciencieux artistes du moyen-âge sculptèrent les cathédrales et enluminèrent les livres d'heures ; pour nous que les penseurs religieux étudièrent le cœur humain ; pour nous que Galilée, Pascal, Lavoisier, Ampère, Berthelot arrachèrent à la nature ses secrets.

Mais encore devons-nous être capables de recueillir f la moisson qui a mûri pour nous et nous ne le pouvons \ qu'en devenant instruits. Pasteur aura peiné en vain' Bi nous ne pouvons comprendre ses découvertes.

L'étudiant doit se voir dans l'histoire et se pénétrer du sens de la continuité de rciTort humain et de l'action décisive des grands hommes et des grandes découvertes. Lui aussi, il coopérera par son travail avec

l'élite (le l'humanité : une part de Téducation publique lui est confiée. On dirait que depuis les époques géologiques reculées la nature a fait ce qu'elle a pu pour dégager d'elle-même le principe spirituel qui brille dans l'intelligence humaine et qu elle semble noui dire : « à vous de poursuivre l'avènement du royaume spirituel ». L'acte de liberté le plus profond que nous puissions accomplir est de prendre conscience de cette tâ^he si belle, de l'accepter de tout notre cœur et d'y subordonner notre pauvre vie individuelle. L'enfant lui-même peut comprendre cette vue d'ensemble (l). Je voudrais que dès les débuts, il baignât dans une atmosphère de respect pour la grandeur et la noblesse du travail. Dès qu'il sait lire, il devrait comprendre rimmensité de la découverte de l'alphabet et de l'écriture. Avant elle l'homme portait le bon grain de la civilisation dans un sac troué. Les meilleures pensées disparaissaient : la mémoire est si fugitive, l'oubli si raj^ide ! L'écriture permit d'engranger dans les livres les moissons récoltées par les intelligences supérieures, et les générations successives purent y puiser abondamment pour ensemencer les jeunes cerveaux, et nous sommes tous nourris encore par le froment cultivé en Grèce par les défricheurs de l'intelligence humaine qui s'appelaient Heraclite, Platon, Aristote, Epicure...

La découverte de l'imprimerie, en permettant de tirer un livre à un grand nombre d'exemplaires opéra dans le monde une révolution analogue à celle que ht la découverte des armes à feu. Auparavant, le peuple ne pouvait rien contre les châteaux féodaux et peu de chose contre les chevaliers bardés de fer. De môme, le peuple, dont nous sommes, ne pouvait rien contre l'oppression de l'ignorance : le savoir libérateur n'était le lot que d'une infime minorité. La lettre imprimée

(1) Jules Pavot, Courir de Morale : Les grandes conquêtes.

mit le savoir à la portée des plus pauvres, et les affranchit de l'esclavage le plus lourd, celui de l'isolement et de l'ignorance.

Un enfant même peut comprendre comment un théorème élémentaire de la géométrie permet ^de calculer la distance d'une planète. L'arithmétique, l'algèbre et enfin les sciences expérimentales ont apporté à l'homnie une extension iaouïe de liberté et de puissance.

Qu'on habitue l'enfant à sentir les bienfaits des sciences qu'il épèle, qu'il suppose-cibolies l'écriture, rimprimerie, telle ou telle science et qu'on examine avec lui les conséquences désastreuses qui en résulteraient !

Que dans les objets dont il se sert, on lui montre incorporées des (ijentaines^ de découvertes réalisées par l'effort de milliers de travailleurs et qu'il examine dans cet esprit depuis le verre à vitres qui lui permet de voir clair dans sa chambre jusqu'à la magnéto d'une automobile.

Qu'il ne récite pas une poésie sans entrevoir que la plupart des hommes, quoique environnés des splendeurs de la nature mais distraits et obligés de gagner leur vie, fussent demeurés comme des aveugles si les grands poètes et les grands peintres, doués d'une sensibilité délicate et d'une imagination puissante n'eussent découvert la beauté de la nature et ne la leur eussent enseignée.

J'espère que dans l'avenir tout livre scolaire, fût-ce une arithmétique ou une grammaire, sera précédé dequelques pages sur les services qu'il rend, sur les erreurs, les travaux patients, sur riiéroisme parfois de ceux qui ont jeté les fondements de la science, et aussi sur les grandes découvertes, récompenses de ces laborieux qui ont peiné pour nous.

De même que chacun a recluses dans son âme l'intelligence et les vertus de ses parents et de sa lignée

âO LX CONDITION DE TOUT PilOGUÉS : AIMER TKAVAILLErt

d'ancêtres, de mêiiie je voudrais que rcnfant se sentît en quelque sorte soulevé et porté par les efforts des travailleurs qui l'ont cnriciii et qu'il vécût avec un sentiment de respect et de reconnaissance pour ceux dont le labeur l'a élevé de la civilisation de l'âge de la pierre à la civilisation actuelle.

Dans la simple chiite d'une pierre, les lois les plus universelles de la nature jouent; de même dans tout objet d'étude, même dans le plus humble comme l'alphabet, est incluse la loi universelle qui a seule rendu la société et le progrès possibles : celle d-i Tentr'aide, de la coopération, du travail solidaire. Sans cette coopération, jamais l'humanité misérable, ignorante et brutale de l'époque glaciaire ne se fut élevée jusqu'aux altitudes des Platon, des Sophocle^) des Marc- Aurèle, des Descartes, des Pascal.

Le jour où l'enfant sera ému d'un respect religieux pour le travail auquel il a le bonheur d'être con\'ié, on peut affirmer qu'il y apportera une autre ardeur que celle qu'il dispense à contre-cœur à des corvées dont il n'aperçoit pas la raison d'être.

LE TRAVAIL FRANÇAIS SAUViiGARDh: DE LA CIVILISATION

A CCS considérations générales, ajoutons une remarque qui intéresse particulièrement les jeunes Français.

L'horrible guerre qui a fait périr Télitc de vingt générations et causé à l'immanitc un mal qui épouvante rimagin.ition, a été déchaînée par la classe militariste allemande parce que le peuple allemand tout entier a été empoisonné par une éducation d'orgueil. Quelques Allemands à peine ëc sont levés, en particulier l'auteur de J'accuse dont la clarté d'esprit n'a pas été troublée par la passion. Mais le manifeste des 93 intcllecluels et savants allcjuands prouve quQ l'élite allemande a pris à son compte les

LE TUAVAIL FRANÇAIS SàtlVEGARDÉ DE LA CIVILISATION M

[ires mensonges de son gouvernement meurtrier, et ies infâmes atrocités de son armée, le sac de Louvain, te vol, le pillage, la ruine systématique des villes /ît des œuvres d'art.

Aucune paix durable ne sera possible tant qu'une nation, dans ses éléments supérieurs^ se montrera Aussi incapable de liberté d'esprit, d'esprit critique. Tous les écrivains français eussent flétri le bombardement de la cathédrale de Cologne par notre artillerie : te patriotisme n'eût pas aveuglé l'intelligence nationale sur les infamies qui seront à tout jamais le déshonneur de l'armée allemande et de ses chefs barbares.

C'est que heureusement, en France, l'intelligence est devenue suivant le mot de Quinton un organe différencié. Chez les plus cultivés d'entre nous, l'infeiligence s'exerce librement : nous ne lui permettons pas 4e se laisser gauchir par la pression des passions. Les meilleures têtes de France ont une religion commune, celle de la vérité. Montaigne, Descartes, Malebranche, Pascal, ont, par leurs écrits, propagé la modestie qui convient. Nos Claude Bernard, nos Berthelot, nos Pasteur nous ont enseigné que la réalité est d'une richesse infinie et que chacun doit gagner sa petite part de vérité à force de travail, de méfiance de goi, de désintéressement. Nous avons appris d'eux tous la stupidité obtuse de l'intolérance et qu'elle est signe non de force, mais de faiblesse mentale, car elle prouve que la raison, incapable de se faire respecter en nous-mème, laisse la bride sur le cou aux sovieta des sentiments bas : orgueil, paresse, esprit de domination, qui s'emparent du pouvoir.

Un écrivain français doit avoir le sens de la dignité éminente de la raison. Les étudiants, qui seront demain les dirigeants moraux de la nation, ont le devoir, par leur scrupule de vérité, de travailler dans le sens fiançais qui seul peut anéantir les absurdes orgueils

nationcaux. Les écrivains, principalement, qui constituent le véritable gouvernement du pays, non celui qui asservit des sujets, mais celui qui agit sur les âmes, doivent se considérer comme les missionnaires de cette . religion de la vérité. Ils auront ainsi non l'autorité qui frappe, ni la force brutale d'ailleurs éphémère, mais l'influence durable, féconde. Donc, que nos étudiants, à la résolution d'aider à l'évolution vers une vie spirituelle plus haute, ajoutent un respect vivant pour la forme la plus puissante et la plus purement française du travail qui est la recherche passionnée de la vérité sans passion, de la véinté pure et brillante. C'est un héritage national que nous devons transmettre intact à nos successeurs.

NUL EfFORT n'eST IîERDU

Mais il arrive souvent que les raisons les plus cajmbles d'aiguillonner la volonté demeurent sans efficacité à cause d'une impression décourageante : celle de l'insignifiance de l'efTort actuel quand on le confronte avec le travail démesuré, interminable qui est nécessaire pour devenir un homme instruit.

J'ai devant moi mes livres : grammaires, dictionnaires, textes français, latins, grecs, anglais, manuels d'histoire, de géographie, de sciences. C'est une masse accablante par son énormité. Jamais je n'en viendrai à bout! A quoi bon le tenter? Jamais je ne pourrai ^jarvenir à la hauteur des grands savants, des écrivains dont l'énergie fait à la fois notre admiration et notre désespoii

Ce sentiment d'impuissance est démoralisant et tous nous en avons mâché l'amertume pendant les longues études du soir, où personne n'était à l'affiit de nos désespoirs d'enfant pour nous réconforter. Nous avons toùg éprouvé dans la solitude de notre chambre d'étu-

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