PREFACE VII
regarde à Tarrivée d'un grand express à Paris l'inintelligence obtuse qui préside au brutal décbargement de* bagages sur les tables : qu'on suppute la perte de temps répétée chaque jour, à chaque train, le gaspillage de forces, la mauvaise humeur de tous et l'on verra les maux que produit la non application de l'esprit à la chose.
C'est que rien n'est si rare que cette application de l'esprit à la chose ! Rien n'est si rare que l'attitude objective, réfléchie, qui étudie du dehors une pratique habituelle, qui la regarde avec des yeux neufs, vierges, ingénus. Rien n'est si rare qu'un esprit en équilibre comme une balance juste et sensible, capable de percevoir les poids impondérables et qui ne soit pas faussé par des préventions, des habitudes. C'est ce qui rend difficile de corriger une pratique routinière même dans les choses matérielles oii la sanction des erreurs est palpable : à plus forte raison s'il s'agit de routines intellectuelles dont les conséquences sont difficiles à démêler !
L'Armée et l'Université sont certainement dans la Nation des corps d'élite, cependant l'observation démontre qu'il n'y a pas un homme sur cent capable de critiquer ce qu'il fait, objectivement, avec un esprit frais. Bien plus, il n'y en a guère que dix pour cent capables, quand on démontre l'absurdité d'un procédé d'enseignement, d'en changer. C'est ainsi que des méthodes d'enseignement aussi absurdes que la dictée (1) se maintiennent avec une inertie désespérante et que l'enseignement traditionnel de la composition française, qui est d'une inefficacité certaine, continue sa routine dans nos lycées.
Comment s'en étonner ? Il a fallu des siècles pour faire les découvertes les plus simples. On imprimait
{{) Revue Universitaire^ 15 juin 1896.
vrrr PREFACE
depuis longtemps avec des planchettes gravées — il fallut un homme de génie pour imaginer de scier la planchette entre chaque lettre I
Ce qui a considérablement augmenté la difficulté de voir clair dans les routines intellectuelles, c'est Tabjence de tout esprit scientifique en psychologie. L'en- A dignement de la psychologie a été, jusqu'à ces derniers temps , faussé par des préoccupations théologiques . C'est ainsi que la question purement scientifique de la volonté se mue en une question sournoisement théologique : celle du libre arbitre. L'idée essentielle, qu'il y a en psychologie des lois aussi sûres, aussi inéluctables dans leurs eflets que les lois de la mécanique, n*a pas, jusqu'ici, pénétré l'esprit des éducateurs. De sorte qu'en l'absence d'un corps cohérent d'observations et d'expérimentations dans la question du travail intellectuel, la routine sévit. « Un Chef Fidji suivait un jour un sentier de montagne, escorté par une longue file d'hommes de sa peuplade, quand il lui arriva par hasard de faire un faux-pas et de tomber ; tous les autres en firent immédiatement autant, à l'exception d'un seul sur lequel les autres se jetèrent pour savoir s'il croyait valoir mieux que le chef (1) ».
Ne sourions pas : nous sommes très semblables à ces populations des îles Fidji, car chaque étudiant fait ce qu'il a vu faire et comme il l'a vu faire.
Moi-même, 3 ai été abandormé à mes erreurs de méthode. Accablé par l'étendue des connaissances exigées à l'agrégation, si dispersive, je n'avais aucun moyen de découvrir une méthode personnelle de travail. Jamais nos m-aîtres ne nous ont associés à Jeurs recherches : ils semblaient même éprouver de 'a r<^pugnance à nous dévoiler leurs procédés d'Lavcsliu a tion.
(1) W. Bagbhot, Lois scientifiques du développefnenl ri' nationsy ch. V. T. Alcan, éditeur.