ON NE SAIT QUE GÉ QU'ON A CONFRONTÉ AVEC LA RÉALITÉ
passion, orgueil, amour ou haine, esprit de parti\ On' ne peut donc arriver à serrer de près la vérité que pari une discipline sévère de la sensibilité. Cette discipline î est la forme la plus haute de la liberté individuelle, i Nul n'entre dans la demeure de la vérité s'il n'est | homme de caractère et de droiture, car ce n'est qu'à \ cette condition de maîtrise de soi qu'on devient une \ intelligence libre A Tous les autres sont serfs de leur ' paresse, de leur dissipation, de leurs appétits et de ; leurs passions et ils n'ont pas la pureté qui permet l'en- trée du sanctuaire. j
Mais ce n'est là qu'une condition préliminaire de ! l'entrée.
ON NE SAIT QUE CE Qu'oN A COISFRONTÉ AVEC LA RÉALITÉ
[On peut se trouver arrêté par deux ennemis intérieurs redoutables de la vérité : la lâcheté devant l'effort ou paresse et la poussée impulsive qui rend , pénible la suspension prolongée du jugement, de l'af- \ firmation. Sans la double énergie d'aller jusqu'au 1 bout dans Teffort et de s'abstenir de juger sans une j confrontation de nos connaissances avec la réalité exté- } rieure et intérieure, la vérité nous fuit et nos acquisi- j tions intellectuelles sont de la pseudo-intelligence. j / Par exemple, mes connaissances sur le système' métrique n'auront aucune réalité tant qu'elles n'auront pas été confrontées par moi avec les choses. J'ai une notion expérimentale, donc très nette, de la longueur d'un kilomètre. Du haut de mes montagnes natales j'ai si souvent vu des longueurs de cent kilomètres qu'elles sont pour moi concrètes et l'éelles. Je sais par des expériences musculaires précises et souvent renouvelées ce qu'est une hauteur verticale de six cents mètres, de douze cents mètres, de trois mille mètres — mais, faute d'expériences précises, je ne sais
©Ô VÉRITABLE INTELLIGENCE ET PSEUDO-TRAVAlL
pas ce qu'est une hauteur de douze ou de quinze mètres et je commets des erreurs dans l'évaluation de la hauteur d'un monument, d'un arbre. Six cents mètres verticaux c'est pour moi une connaissance réelle^ quinze mètres, c'est une connaissance verbale, abstraite.
Il n'y a pas longtemps que l'hectare a passé pour moi de l'état de connaissance psittacique à l'état de connaissance expérimentale, réelle.
Un élève qui, à Tatelier, réalise d'après des données numériques un abat-jour de carton, sait expérimentalement ce qu'est un tronc de cône tandis que son camarade rhétoricien n'en a souvent qu'une pseudo-connaissance.
De même, si je prends les pincettes et que je me brûle les doigts, la bonne conductibilité du fer pour la chaleur devient une connaissance pratique et expérimentale, tandis que d'autres connaissances demeurent à ce stade analogue aux limbes, à mi-chemin de l'enfer et du paradis, qu'on appelle la connaissance par les livres. C'est un commencement de connaissance, mais ce n'est pas la connaissance réelle. En effet, j'ai rappelé une classe où le maître exposait la lampe de Dary, pendant de vaines tentatives d'un élève pour allumer le feu en présentant devant une grille de fonte un journal enflammé. Personne n'avait vu pourquoi le feu ne prenait pas et cependant la leçon, théorique et psittacique, portait snr la diffusion de la chaleur par les métaux bons conducteurs.
SURTOUT DANS LE DOMAlJîE MORAL
\ A plus forte raison, les connaissances morales demeurent-elles abstraites et verbales, quand on ne les confronte pas avec l'expérience personnelle. Aussi, vaine est toute érudition, toute recherche de ce qu'ont pensé les autres si elle nous distrait du travail essentiel qui
SURTOUT DA^S LE DOMAINE MORAL 6à
«st de confronter par exemple une page d'un grand , écrivain avec notre expérience) Une lecture poursuivie sans ce travail actif que personne ne peut faire pour moi, puisque mon expérience est originale, n'est que du pseudo-travail, pure besogne de mémoire. Si j'étudie le caractère de Pauline j il est nécessaire que j'aie l'expérience de la force calme que donne à l'âme le devoir sans attrait accompli en toute loyauté, ne seraitce qu'un travail pénible auquel on se donne de tout cœur. Je saurai alors par expérience personnelle que Tàme en reçoit quelque chose d'analogue à ce que les croyants appellent la grâce, c'est-à-dire un élan et un anoblissement. Cette expérience devait être fréquente chez ce pur génie consciencieux qu'était Pierre Corneille. On comprendra alors, par une sorte de transposition d'expérience^ comment Pauline, qui aime Sévère, mais qui a vis-à-vis de son mari Polyeucte une attitude d'une droiture impeccable, est promue par cette droiture même à une noblesse de cœur qui la rend prête à subir la pénétration d'une croyance plus pure que celle de la religion païenne et qui la hausse jusqu'aux altitudes de l'âme où l'héroïsme se respire.
Quiconque n'a pas l'expérience de moments analogues d'énergie morale ne peut rien comprendre à la tragédie de Corneille.
S'agit-il du Malade Imaginaire? Nous devons pour comprendre la profonde réalité qui fait cette farce immortelle, avoir l'expérience, hélas commune, de ces moments de dépression intellectuelle qui font la fortune des fabricants de remèdes miraculeux, et pen- .dant lesquels nous nous rattachons à toute parole qui nous soutient. Alors nous comprendrons l'état d'âme de ce pauvre Argan, irrité contre ceux qui se moquent des consultations et des ordonnances et désolé d'être abandonné par le médecin « à l'intempérie de ses entrailles et à la féculence de ses huiîieurs ».
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« Regarde en toi-même, dit Marc-Aurèle, c'est en toi qu'est la source du bien, source intarissable pourvu 1 que tu creuses toujours », De même, -^ c'est en toi qu'est ; la source de toute vérité morale, pourvu que tu creuses i jusqu'aux réalités communes à l'humanité et il suffit I pour cela de te sentir vivre, et de réfléchir sur ta pro- I pre expérience^ Je suis désolé qu'il m'ait fallu des; j années de travail personnel pour découvrir cette vérité qu'aucun de mes maîtres ne m'a révélée ; ils l'ignoraient i peut-êfre eux-mêmes ! C'est ainsi qu'on peut lire les ! belles pages de Maine de Biran et de Ravaisson sur ï habitude et les insérer dans la mémoire verbale sans confrontation avec l'expérience personnelle, tandis que l'étude prolongée en moi-même d'une bonne et d'une mauvaise habitude me permet de savoir réclletne7it ce qu'est la tendance créée par l'acte répété, et de surprendre cet étrange besoin qui naît, cette instigation^ cette piqûre (1), cette inquiétude, cette souffrance de ne pouvoir satisfaire le besoin naissant... qui fait que par exemple le fumeur va chercher dans tous ses tiroirs quelque cigare oublié et qu'il éprouve une gêne, et parfois une espèce d'angoisse s'il ne peut satisfaire son habitude tyrannique.
Combien de fois m'est-il arrivé, dans une classe de philosophie qui étudiait avec ennui, abstraitement, les 'principes de la raison, leçon pédantesque aussi éloignée de la vie quotidienne que la question de l'anneau de Saturne, de réveiller tout le monde en montrant que ces principes peuvent être compris par un enfant et qu'ils sont impliqués dans nos actes les plus simples. Si, entrant dans la chasse, j'affirmais que l'élève Pierre, qui est parmi vous était à l'instant dans la classe voisine et qu'il y est encore, que penscriez-vous de moi?
(1) De là lo mot uiàuucL. In^nnijucic, exciter. De <n:\-..j piquer.