‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 47 sur 119 · FANTÔMES DE FATIGUE · texte numérisé non relu

FANTÔMES DE FATIGUE

Mais c'est ici la place d'analyser plus à fond que nous ne l'avons fait (1) ce qui se passe dans la conscience, lors de « l'offensive » dans le travail. Chacun sait qu'à certains jours, l'énergie est à une haute tension, tandis qu'à d'autres, « on n'est pas en train » : l'énergie est détendue. Le neurasthénique éprouve constamment une sensation de fatigue et nous sommes tous neurasthéniques à de certains moments. J'ai connu des neurasthéniques qui se croyaient incapables de tenter une petite excursion et qui se révélèrent capables de marcher quinze heures, le chalet de montagne sur lequel ils comptaient étant fermé. Des femmes, qui peuvent à peine se tenir debout, dansent toute une nuit avec entrain.

Comment expliquer ces faits? C'est que la sensation de fatigue comme la sensation de faim est souvent

(i) Voir ci-clessu3 page 45,

hallucinatoire. Si nous y faisons attention, l'infime noyau de réalité qui la constitue devient centre d'organisation : la sensation se renforce et peu à peu elle s'impose à l'esprit et elle paralyse la volonté. Comme le bûcheron de la fable, nous nous sentons accablés. Cependant nous rechargeons prestement notre fagot et nous oublions notre pseudo-fatigue, quand le danger menace.

En excursion, il est facile d'en faire la remarque. Qu'on grimpe un long éboulis*, en plein soleil, dans une gorge resserrée et monotone, chacun est accablé parce qu'il accepte la sensation de fatigue, dont rien ne le distrait. On n'en peut plus ! Mais tout cà coup, on aborde une arête rapide : l*horizon s'ouvre sur une splendide succession de vallées, de pics et de glaciers ; de plus il faut bander les ressorts de la volonté, car les pentes sont vertigineuses. Instantanément la fatigue disparaît parce qu'on n'y pense plus, parce qu'on cesse de la regarder avec le verre grossissant de l'attention.

Cette sensation de fatigue était donc une suggestion. C'était un fantôme de fatigue, une création de notre imagination : elle n'avait pas plus de substance réelle que ces châteaux que construit notre fantaisie avec les charbons ardents du fou qui flambe dans la cheminée, ou que ces animaux étranges que découvrent les enfants dans les nuages. Nous avons souvent en nous des sensations de gônc : c'est l'estomac qui ne va pas, c'est un nuiscle fatigué, un trouble circulatoire, une difficulté de respirer : si sur ces données réelles nous braquons notre attention, nous pouvons construire une impression de fatigue et même d'accablement, car nous avons une imagination viscérale aussi fertile en inventions que Test la folle du logis.

Ne nous arrêtons pas à ces sensations hallucinatoires de fatigue. Les paresseux et les neurasthéniques sont ' souvent des demi-fous qui prennent pour du vrai ce

Page 1