‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 50 sur 119 · PEU D'HEURES DE TRAVAIL SUFFISENT · texte numérisé non relu

PEU D'HEURES DE TRAVAIL SUFFISENT

venir de quelque trouble de la circulation ou de l'estomac. Cela ne revient-il pas à dire qu'il n'y a pas surmenage intellectuel, mais physique? Chez moi, ces I troubles qui se traduisent par une impression de mal- j Bn-train, ne résistent pas à une courte promenade au' grand air, preuve qu'il s'agit bien d'un mauvais fonctionnement de la maciiine.

D'ailleurs, le cerveau est un grand seigneur qui ne se surmène pas. Chez un individu qui meurt de faim, il vit aux dépens des graisses, des muscles, et il attaque les organes dans leur ordre d'importance décroissante. Quand la mort arrive, le cerveau n'a rien perdu de son poids. Ce n'est donc pas un organe qui consente à se laisser surmener : ce qui se surmène, c'est surtout l'estomac : surmenage grave, car détraqué, il détraque le reste et empoisonne le sang et le cerveau, par surcroît.

PEU d'heures de travail suffisent

C'est une règle sans beaucoup d'exceptions qu'îLîie faufpas travailler plus de cinq heures, Garlyle, qui était un rude travailleur revient constamment sur ce maximum : « Je crois qu'aucun homme de lettres n'a jamais donné la cinquième partie de son temps ou de son attention à la littérature. Songez à ce que quarante années de travail accompHront si vous les employez bien » (1). Or le cinquième de vingt-quatre heures, c'est moins de cinq heures. « Donnez seulement quatre / heures par jour au travail sérieux, donnez-les avec opi- f niâtrcté, fidèlement, inflexiblement... le succès dépas- f sera de beaucoup vos espérances » (2). Ma conviction/ est que peu d'auteurs célèbres atteignent ce total quotidien. Il ne faut pas d'ailleurs vouloir le dépasser.

(1) Lettre à Jane Welsh du 8 janvier 1824.

(2) Ibid. Fin octobre 1822 et 11 novembre 1822,

a6 SAVOIR TRAVAILLEE

Avec trois heures quotidiennes, on peut accomplir ime œuvre énorme. Zola n'a jamais travaillé plus de trois heures. C'est de lui-même qu'il parle quand il écrit : « 11 n'avait jamais pu donner davantage; il no valait que par sa volonté, sa ténacité, sa passion de l'œuvre qu'il portait, qu'il engendrait de toute sa bravoure intelligente... 11 voulait toujours la môme chose, sans découragement, sans lassitude, avec la foi lente, continue, acharnée qui soulève des montagnes. Sait- ou l'amas de besogne qu'on entasse lorsqu'on travaille deux heures seulement par jour d'un travail décisif » (1). Goleridge pense que trois heures de travail suffisent pour réaliser en littérature de grandes œuvres (2). Harpignies, le grand peintre, s'imposait trois heures de travail régulier, puis il s'évadait dans les champs pour prendre des croquis. Ruskin va jusqu'à conseiller six heures de travail (3).

Mais une application excessive émousse les facultés

visuelles, non seulement au sens propre, mais encore

au sens figuré, car elle détruit la fraîcheur dimpression

et l'originalité. Elle détruit aussi la santé, c'est-à-dire

\ la source de l'énergie. La vie américaine, qui aboutit à

; une monomanie du travail est absurde. Il vaut mieux

I travailler, d'une activité tranquille, pendant une longue

'vie que de se surmener pendant quelques années.

Après une visite à des^ ateliers de Philadelphie, où le travail est d'une intensité prodigieuse, M. Fraser demande au Directeur : « Que faites-vous de vos honmies mûrs, car je n'ai vu nulle part une tète grise? Où sont vos vieux ouvriers? » D'abord le manufacturier ne répondit pas, mais voyant mon insistance, il me tendit son étui à cigares et me dit d'un ton détaché :

{\) Le Travail, p. 494, i42.

(2) Smii.ks, Caractère, p. i'HX

(3) Prœlcrila, p. 238.

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