‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 55 sur 119 · LES HEURES SAC LIÉES · texte numérisé non relu

LES HEURES SAC LIÉES

Mais nous, ne nous en laissons pas imposer et gardons nette et lumineuse la distinction capitale entre le pseudo-travail et la pure énergie de l'effort intellectuel. Sachons organiser notre vie d'étudiants de façon à tout | subordonner aux quelques heures d'intense énergie intel- 1 lectuelle. |

Cette vue nette de la réalité simplifie, toutes les autres questions : il suffit de ne jamais laisser perdre Jes instants de bonne veine, de lucidité de l'esprit : aussi la question de savoir s'il faut travailler le matin ou le soir n'a pas d'importance. L'étudiant, s'il dispose de sa journée, choisira pour l'effort énergique les heures où d'habitude son corps est moins rétif, par exemple, de neuf à midi ou de quatre à sept. Quiconque est occupé

dans la journée fera bien de mettre de côté de bon matin, les heures sacrées. Saint-François de Sales recommande les matinées comme le temps le plus précieux et le plus fructueux. C'est le temps le plus agréable, le plus doux et celui où il y a le moins d'embarras. Les oiseaux eux-mêmes semblent inviter au travail (1).

Les hygiénistes sont du même avis que Saint-François de Sales (2). Mais les personnes atteintes de neurasthénie éprouvent le matin un sentiment de fatigue, hallucination pénible, qui ne résiste pas à l'efîort. Je me suis toujours bien trouvé de u mettre de côté w les trois heures sacrées avant l'énorme distraction apportée par les obligations professionnelles : courrier à ouvrir, affaires à traiter, audiences, etc. Chose curieuse, je me lève plus facilement de grand matin l'hiver parce que le silence et le sommeil sont plus profonds qu'en été. Mais on ne doit pas se faire un emploi du temps rigide, identique pour toutes les saisons, car aucune volonté n'est assez puissante pour le suivre immuablement. L'essentiel est de trouver dans la journée, à l'heure la plus commode, la mieux adaptée à l'ensemble des conditions de la vie quotidienne, les heures sacrées. Ce n'est pas l'habitude de l'heure, qu'il V* faut prendre, mais celle de l'effort. La seule habitude franchement mauvaise est celle du travail de nuit qui arrive au moment où le sang est empoisonné par l'accunmlation des déchets d'assimilation que le sommeil permet d'éliminer.

Il faut apporter au travail une fidélité libre, et ne pas se condamner à une existence de forçat ou de pri Konnicr. Même si on se propose une grande tiichc, il

(i) introduction à la vie dévote, cb. 23, llf. (2) RKVEiLLÉ-pAnisB, P/)i/sioh(jie et hygiène des hommes livre aux travaux de l'esprit, 1881.

IMPORTANCE DE LA SANTÉ lOS

ne faut pas se brutaliser soi-même, mais se traiter avec humanité et avec générosité.

Tout étant suspendu à la résolution capitale de se vouer de toute son âme à un travail de deux, trois ou quatre heures, la seule chose qui importe est de donner, au moment qui parait le meilleur, cet effort loyal. Le reste, c'est-à-dire la besogne, se fait facilement à n'importe quel moment.

Quand j'ai très bien dormi, je donne souvent l'efFort \ de cinq à huit le matin. Je ne m'en fais pas une obliga- j tion ne varietur car souvent le travail de neuf à midi ou \ de quatre à sept vaut celui du matin, mais alors il faut, à i sa porte, une consigne farouche. Pour protéger son | travail contre les gens qui n'ont rien à faire, contre les ' voleurs de temps, il faudrait Cerbère, le chien à trois ; têtes qui gardait la porte des enfers.

IMPORTANCE DE LA SAiNTÉ

D'autre part, il ne faut pas oubKer que, comme le dit Spencer, l'esprit est situé aussi profond que les viscères (1). Par conséquent, la première condition du succès est de se bien porter, ce qui implique certaines conditions : une nourriture saine, substantielle, sans lourdeur (2) ; un exercice modéré, mais suffisant, du

(1) Herbert Spencer, Autobiographie, dernier chapitre.

(2) Quoique les connaissances sur la digestion soient imparfai* tes, il est une considération utile. Nous digérons notre estomac et nos intestins, qui sont de la viande, mais pour éviter une perforation, qui serait mortelle, les parois de ces organes se tapissent de villosités qui se renouvellent incessamment. Ce travail représente une énorme consommation de forces et l'on conçoit que s'il dépasse certaines limites, la totalité des apports de la digestion soit utilisée à y faire face : pendant ce surmenage il j a impossibilité pour le cerveau de pourvoir à un effort cérébral. A chacun

i06 SAVOIR TRAVAILLER

! grand air, du soleil, un sommeil réparateur, et du bonheur, le bonheur étant le meilleiîr des toniques.;

Le sommeil est d'une grande importance. Excessif, il ralentit la circulation du sang, cmousse les sensations et appesantit l'intelligence, ^ns compter les autres dangers d'un long séjour au lit. Mais un sommeil réparateur est nécessaire. 11 serait ridicule de fixer une durée, la quantité de sommeil utile varie avec chaque personne, et pour une même personne avec les saisons, les occupations, l'état de fatigue, etc. C'est à chacun de s'observer et de régler son sommeil pour le mieux.

Mais c'est une règle qu'il faut vous imposer : dès jque vous avez une nuit de sommeil agité, cessez tout travail, allez vous promener au grand air. L'insomnie, jquand elle ne provient pas d'excitants ou d'une digestion laborieuse est lindicc d'un commencement do lurmenage. Quand le sommeil va, tout va.

JLe grand air, la promenade qui avivent la circulation et oxygènent le sang, sont précieux pour la méditation. Beethoven courait les champs, le carnet en main, notant les idées qui lui venaient. Il passait des journées en plein air, oubliant l'heure des repas. En composant son admirable neuvième symphonie, il perdit plusieurs fois son chapeau.

Gicéron qui souIIVait de re^loniac oi quf n'avait que

de trouver, par cxpériencfî, réquilibre q^iii laisse le cerveau vigoureux.

Se bien nourrir est essentiel, puisque nul n'aticint son maxiinuin d'énergie s'il n'a résolu inlclligeuiinent ce problème. Des gensqr/i ne consenLiraient pas a perler un cosUime non fait sur mesure, acceptent une nourriture de confeclion, la même pour tous, telle que l'exige le gain des cuisiniers et des maîtres d'hôtel. On ne pourra jamais dénombrer les énergies ruinées par une alimentation qui n'est pas laile « sur mesure ». La plupart des maladies proviennent de ce qu'on n'observe pas les eiTels des aliments et qu'on accumule les erreurs de régime jusqu'à la catasU'ophc inévitable.

ÎMPOUTANCE DE LA SANÎÉ 107

la peau et les os, mangeait peu et rarement, npus dit Plutarque. II aimait à travailler en se promenant : Quidqnid conficio aut cogito, in anibidationis {ère '.emplis confero. Et Pline le Jeune dit : Minmi ut animus agitatione corporis excitetur. Et Spencer écrit : « J'allais souvent me promener dans les champs en ^pensant fortement à mon sujet. Car, en ce temps-là, comme toujours, mon travail de tête se faisait preS" qu'entièl?ement pendant que je marchais (1) ». J'ai composé VEducatioii de la volonté presqu'entièrement au bord de la mer à Bastia et sur la colline Sainte- Catherine à Bar-ie-Duc et je puis situer dans quelque beau paysage de l'Ardèche, de la Champagne, de la Savoie ou do la Provence, toutes les découvertes que j*ai publiées. « Etre assis le moins possible ; ne pas I ajouter foi à une idée qui ne serait venue en plein air, j alors que l'on se meut librement. Il faut que les mus- | clés eux aussi célèbrent une fête. Tous les préjuges ^ viennent des intestins. Le cul de plomb est le véritable . péché contre le Saint-Esprit (2) ». l

Les conditions de l'existence dans les villes font quo la plupart des intellectuels vivent dans « le péché contre le Saint-Esprit ». Us méprisent le travail manuel et sont atteints d'atrophie des muscles. Notre éducation ignore systématiquement nos 368 muscles ; elle ne fait que des hommes incomplets. Bientôt le travail manuel, au lieu d'être un repos et une condition de santé robuste, devient pour nos ati'023hiés musculaires un harassement insupportable ; aussi l'évitent-ils, et leur vie contre nature fait de la plupart des intellectuels des faibles, des souffrants. L'énergie tarit et le cerveau perd vite sa jeunesse et sa vigueur d'initiative. L'équilibre mental est atteint, ce qui se traduit par la course

(1) Herbert Spencer. Autobiographie, p. 145.

(2) Nietzsche. Ecce homo.

aux jouissances, aux satisfactions de vanité et par une vie de hannetons bourdonnants.

La méthode qui consiste à ne faire qu'une chose a jja fois et à la faire avec vigueur pendant les heures :;vj'énergie, déblaie.la vie d'interminables heures de Idemi-somnolenee. Plus d'ineriie stagnante, de corps ankylosés devant la table de travail, plus d'yeux fatigués, plus de sang épaissi ! La vie devient aimable, car il reste dans la journée de lièlles îiêuresnie lôîgîrTiu grand air, qui permettent de demeurer jeune, et de ne pas attraper ce teint cireux, ces épaules voûtées, ces regards éteints, cette mauvaise humeur qui rendent si ridicule le Herr Professer d'Oatre-Rhiii.

On reconnaît le vrai travailleur à ce qu'on le rencontre chaque jour en pleins champs.

Il serait absurde, quand on travaille, d'aller chercher le repos dans ce qu'on appelle « les anmscments », d'aller s'enfermer dans un café enfumé, de s'abêtir à jouer aux cartes, etc. Il faut savoir trouver sa ré^éation dans l'efïort pour se développer, dans le sentiment de puissance que donne l'énergie active. Promenades, ; excursions, contemplation de la nature sous tous ses 1 aspects, sports : aviron, pêche, chasse ; joies de l'ami- 1 tié et de la famille ; lecture de romans, de voyages, etc., \que de ressources ! Il faut réduire au minimum les plaisirs sédentaires qui tendent à la stagnation du sang. Il faut savoir flâner au grand air, faire le badaud avec délices. Combien d'écrivains, pour n'avoir pas su se reposer, ont sottement ruiné leur santé ! La vie est longue et il vaut mieux travailler avec une sage modération durant quarante ans qu'avec excès durant quinze nJ ans.^ d'autant plus qu'un travail excessif nuit auï ^harmonieux développements intellectuels qui denian- ^ dent beaucoup de temps et une très lente maturation.

ORGANISATION DES TRÉBUGHETS l]9

ORGANISATION DES TRÉBUGHETS

Il semble qull y ait quelque contradiction entre le conseil de travailler un petit nombre d'heures et celui que nous donnions d'économiser les minutes.

Il n'en est rien, car tout s'éclaire par la distinction entre le travail intense et les besognes qui ne tendent qu'à demi les forces intellectuelles. Il y a entre ces deux attitudes de la volonté une différence analogue à celle qui existe entre une escalade dans les rochers escarpés, qui tend toutes les énergies, et une promenade sur la grande route qui ne demande ni attention ni efforts.

Notre cerveau est toujours en activité. Les perceptions, les sensations internes, les sentiments provoquent constamment un déroulement d'idées capricieux, une rêverie à laquelle la volonté assiste en spectatrice. Ce déroulement continu d'états de conscience qui se déclenchent automatiquement les uns les autres suivant les lois de l'association des idées ne fatigue pas. Ce qui fatigue, c'est la direction volontaire imposée aux «associations d'idées par un acte d'attention.

Nous avons étudié ailleurs le mécanisme délicat de la direction de pensée, qui constitue notre liberté. Nous ne sommes pas maîtres de l'association de nos idées et ici, comme partout, nous ne commandons aux choses qu'en nous soumettant à leurs lois. Devant ce déroulement en nous de nos idées, nous sommes comme le guetteur qui fouille la mer des faisceaux lumineux de son projecteur. S'il rencontre un objet suspect, il fixe sur lui une lumière qui permet de l'étudier. De même, Aquand une idée nous intéresse, nous projetons sur elle ce faisceau de lumière que nous appelons l'attention. Par cela môme, cette idée, vivement éclairée, prend de l'importance. Elle rallie autour d'elle, par les lois de l'assoeiation, une foule de souvenirs, d'idées, de senti'

ments. Toute notre volonté ne consiste qu'en cela : »/ éclairer vivement, en dirigeant l'attention sur eux, l'idée, le sentiment que nous choisissons parmi d'autres. Ce maintien de la lumière de l'attention sur un état de conscience est souvent difficile, mais nous savons que l'habitude est libératrice de volonté. Un acte pénible au début, quand il est répété souvent, ne coûte plus de peine : il finit par devenir très facile, puis automatique.

Ceci bien compris, qui ne voit quel parti un travailleur peut tirer de cette grande loi de l'habitude? Avec un peu d'efforts au début, nous pouvons faire en sorte que notre cerveau au lieu de folâtrer, de baguenauder à des riens, fasse œuvre utile. Une rivière qui s'amusait à décrire mille méandres, si on la capte, si on concentre et dirige sa force, peut faire tourner la roue d'un moulin. De môme la force perdue à des futilités, il suffit de la concentrer, de la diriger pour que sans augmentation de dépense, elle fasse du travail utile.

Le moyen d'y arriver, c'est de s'intéresser à son travail, de créer en soi une partialité de l'attention telle que toute idée qui passe, si elle a quelque rapport avec le sujet habituel des préoccupations, soit en quelque sorte happée au passage. C'est en ce sens que Newton gardait toujours dans sa pensée son hypothèse encore vague et que la chute d'une pomme provoqua dans son esprit, comme une brusque conclusion, la découverte de la gravitation universelle.

C'est ainsi qu'ayant entrevu il y a près de vingt ans l'absurdité de notre enseignement de la composition française je découvris un jour la méthode rationnelle qui a fait l'objet de mon livre ï Apprentissage de F Art d'écrire. Pendant cette longue période, passionné pouï mon sujet, je puis dire que je n'ai g^ère passé de joui «ans y penser. Il n'est pas une lecture, pas une conversation, pas une expérience d'écrivain, pas une ius-

ODGANÎSATION DES TREBUGHET8 111

pection criii ne m'ait fourni quelque exemple, quelque idée, quelque suggestion : mon attention, comme le projecteur qui découvre au milieu des vagues les navires ou les barques qui passent, se fixait sur ce qui avait du rapport avec mon sujet. 11 faut en quelque sorte qu'un livre se fasse dans le cerveau, peu à peu, sans ' que la volonté s'en mêle .On dit quelquefois, d'une l'echerclie désespérée : autant vaudrait chercher une aiguille dans une meule de paille. Pour qui a su installer une idée directrice dans son cerveau, les aiguilles accourent d'elles-mêmes du fond de la meule de paille, comme mues par une attraction magique.

Cette attraction est l/loi générale de notre pensée. C'est par ce procédé que se créent les préjugés et les superstitions : le paysan qui croit aux prédictions des almanachs est aveugle pour les cas nombreux de leur coruplète fausseté : il n'aperçoit et ne totalise que les cas où la prédiction est vérifiée.

L'homine épris ne voit que qualités dans la femme môme indigne qu'il aime :

« La malpropre sur soi, de peu d'attraits chargée, « Est mise sous le nom de beauté négligée ».

Une maman est incapable de voir les défauts de son enfant, mais ses moindres qualités elle les voit et les amplifie. Un homme de parti ne peut apercevoir le noyau de vérité contenu dans la doctrine de ses adversaires et il rend difficilement justice aux qualités de ceux qui le combattent. Toute opinion préconçue nous / 1 rend aveugle pour ce qui la contredit et nous rend par- j tiaux pour ce qui la confirme. "

/^L'attitude arbitraire de Fesprit est donc normale. Il s agit d'utiliser cette espèce de fascination de l'attention pour tout ce qui sympathise avec l'idée dominante.

As'cc l'idée ou avec les idées dominantes, car ons/ arrive fort bien à s'intéresser à plusieurs idées, qui

toutes acquièrent cette force magnétique qui contrairement à l'autre, attire tout ce qui, en quelque sorte, est chargé de même électricité ^Vers vingt-sept ans, j'avais entrevu les quelques grandes vérités dont le travail d'une vie entière n'est que le développement et la mise au point. Je retrouve dans mes cahiers de notes les plans successifs, souvent maladroits encore, de mes divers ouvrages. Cette netteté relative des idées directrices de mon développement moral et intellectuel rn^a permis durant un quart de siècle de profiter de la totalité de mes expériences, de mes lectures, etc. Même en -lisant des livres médiocres, des romans de second ordre, une remarque, un mot, une observation, sautait hors du livre com.me l'aiguille attirée par l'aimant hors du tas de paille et venait s'agglutiner à la masse des faits analogues déjà classés. C'est pourquoi, lorsque, après avoir établi le plan d'un chapitre, je classe mes notes, docilement se présentent à côté des observations et des lectures d'hier, des documents qui ont dix ans, quinze ans, même trente ans de présence dans mes cahiers. Le travail de toute la vie arrive à point, bien classé, à ma disposition. Cela aussi est une forme de l'Incorruptible Comptable. Quelle force n'apportent-ils pas, ces bataillons serrés d'observations et de documents organisés pendant des années, réserves vivantes qui nous soutiennent dans l'assaut fmal pour la conquête de la vérité !

Le sentiment profond de puissance que donne une vie lie travail n'est pas seulement un réconfort pour l'intelligence, mais aussi pour l'ûme. Il donne confiance et lérénité. Il permet de dédaigner les injures des journaux éphémères, la malveillance que ceux qui ont le ^jouvoir sans l'influence témoignent d'ordinaire à ceux qui ont l'influence sans le pouvoir. Il permet de supporter allègrement les injustices et les persécutions qui n'ont jamais été ménagées k ceux f^ui font une œuvre.

ORGANISATION DES TREBOCIIETS iî3

On voit maintenant en quel sens on peut, sans effort, toujours penser à son travail : il suffit d'organiser son cerveau comme dans les greniers à blé on pose des trébuchetsl les souris s'engagent sans méfiance sur la planchette en équilibre devant l'appât et crac ! celle-ci bascule et le petit voleur est précipité dans le piège ! De même, les idées marchent sans méfiance, le trébuchât culbute et l'idée est captée.

On peut ainsi poser jusqu'à cinq ou six trébuchets dans les différents chemins d'idées qui conduisent aux œuvres qui sont en puissance dans Tesprit. Les observations, les remarques, les lectures, comme attirées par l'appât tendu à leur appétit, tombent dans la sou^ ricière, sans que nous ayons d'autre peine que celle de les recueillir. En quelques années, par cette organisation, on fait un riche butin, et, je le répète, cela ne demande pas plus d'efforts que n'en consomme le jeu normal et incessant du déroulement fortuit et capricieux des associations d'idées. I

11 est un autre avantage de ces pièges constamment tendus : c'est que le sommeil lui-môme travaille. Que je m'éveille à n'importe quelle heure de la nuit, mes trébuchets fonctionnent sans que je fasse effort et souvent au moment même du réveil, je trouve prise dans la souricière quelque comparaison ingénieuse, un mot pittoresque, une objection, un plan de chapitre, un rapport nouveau., . Cela est infiniment moins fatigant que de trouver, présent et angoissant, le souvenir d'une contrariété, d'une injustice subie, d'une* maladresse commise, car, ne nous lassons jamais de le répéter, ce sont les déplaisirs, les contrariétés, les préoccupations, les soucis, les inquiétudes, les tracas, l'anxiété, qui surmènent. Nul surmenage, s'il n'y a ce petit pincement au cœur que donnent les déboires et la tristesse. Ne se surmènent quelle cœur et l'estomac : or seules les idées tristes, les sentiments aigres, font Tavot. — Travail S

m SAVOIR TRAVAILLER

;attre le cœur irrégulièrement et tarissent ou empoi- ^onnent les sécrétions. Le chagrin, la mauvaise humeur >nt la grande cause de surmenage.

(Au contraire, le bonheur est le plus efficace des toni-

i jues et il n'est pas de bonheur plus durable ni plus profond que celui que donne le sentiment du travail fécond. 'J

' Voilà comment se résoud la contradiction apparente que nous relevions entre le conseil de ne travailler qu'un petit nombre d'heures et celui de penser toujours à son travail. Quand on prend Foiïensive il faut la prendre de toute son énergie. Le reste du temps, dirigeons sur des voies choisies l'action du cerveau qui est constante, mais qui s'égare et se perd en rêveries, en fantaisies, en rumination de petites contrariétés. Sur ces voies choisies, que le tri et la mise en réserve de ce qui est utilisable se fasse sans effort de volonté.

\ Travailler quand on travaille, et faire en sorte que le

! reste du temps le courant continu des associations d'idées, au lieu de se gaspiller, produise du travail utile, autoniaiquement , pendant que nous nous distrayons, que nous flânons, que nous dormons...

D'éner^i(juesjefliuls^-iJièi]3ei^^ et

le reste du temj3S, j(mirjdu soleil, d^^ra^^ Ta

conversation de ses amis, lire et flûjner, pendant que iT^e^HuiTSIin '3^^^ de ti^èlJuclictS sans

que nous fassions effprt^^Nous utilisons le tomierre à faire marcher nos tramways, il serait étrange que nous ne sachions utiliser noire force nerveuse à faire la cuisine et le ménage du travailleur intellectuel, de sorte que, lorsque celui-ci se met à sa table de travail, tout ce qui lui est nécessaire soit prêt.

TA 6EULIÎ AIDE EST KN TOI

\ Mais se fcri

surtout gardons-nous de croire que l'ouvrage a miraculcuseiuent, sans nous. N'attendons

Ta seule aide est en toi H5

jamais du dehors le secours ; ii ne peut venir que de nous-même, de nos élans d'énergie ytet du fidèle enregistrement par rincorruptiLle Comptable de nos innombrables petites victoires sur nous-mêmes.

Toi, jeune homme, qui te désespères d'être isolé dans ta petite ville ou dans ton village, dis-toi bien que ton sort n'est pas différent de celui des étudiants même de la Sorbonne. Dis-toi stoïquement la vérité douloureuse : aujourd'hui personne n'aide personne. Peut-être que personne ne peut aider personne, par la raison que personne n'est semblable à personne. Les Universités, où tout devrait être subordonné à la mise en valeur de l'étudiant, à l'aide intelligente apportée à l'étudiant, sont des corps sans âme.

Leur organisation matérielle est souvent excellente, mais l'organisation morale est à créer. On a fait remarquer avec raison l'aspect hostile des bâtiments de la Sorbonne, avec ses murs clos, ses couloirs sombres. Les moines du moyen-âge, qui avaient le sens de l'appui que les sentiments devaient trouver dans les lieux familiers, avaient créé le cloître, si intime, si accueillant. Son pourtour, décoré de colonnettes élégantes, peuplé de statues, entourait une cour silencieuse où pénétraient à flots l'air et la lumière. Tout invitait à la promenade calme, à la conversation, à la méditation.

De plus, chaque frère^ quand il était découragé, trouvait un réconfort assuré auprès d'un frère plus mcien. Les religieux nç conn<jissaient pas l'atroce isolement qui paralyse tant de jeunes gens à l'âme ardente perdus dans le désert de la grande ville indifférente.

A part quelques exceptions, dans nos Universités, le professeur est trop haut et trop éloigné. Il a ses préoccupations personnelles, le souci de ses travaux, s'il travaille, et il n'a pas le timps de devenir un

H6 SAVOm TRAVAILLER

directeur d'études : cela demande d'ailleurs une rare qualité d'âme et d'esprit. Le résultat c'est pour l'étudiant le danger d'un isolement complet.

On pourrait, du moins, organiser le travail, créer '^des sortes de directions destinées à rectifier les mauvaises méthodes, à donner des conseils pratiques et des encouragements. Mais, hélas ! rien de semblable n'existe. Jamais, dans ma vie d'étudiant je n'ai reçu de mes professeurs un conseil ni un appui ; jamais l'un de nos maîtres n'a deviné nos découragements ni la misère de notre isolement, ni donné, quand il le fallait, Vappui secourable qui, au moment où l'on risque de se noyer, permet de reprendre iialeine et sang-froid. Jamais personne n'a pris la peine de nous aider à voir clair en nous-même, à prendre conscience de nos défauts et de nos qualités. Il y a toute une éducation de la volonté dont la technique est diffuse dans les moralistes et les directeurs de conscience, mais nous en ignorions les principes essentiels et aucun de ceux qui avaient une longue expérience de la vie et du travail ne se penchait sur notre ignorance et sur notre faiblesse : tant pis pour ceux qui ne se tiraient pas d'afiaire tout seuls! Aussi, les Universités ne valent-elles que par leurs bibliothèques, par leurs laboratoires et surtout par la fréquentation de camarades intelligents avec qui l'on parle librement des difficultés du travail. Même au laboratoire, rares sont les maîtres qui accouchent les esprits, qui les aident à devenir eux-mêmes, qui savent leur proposer des problèmes à leur portée et les initier aux joies du travail créateur 1

Au fond, le seul problème est à'amencr réludiant à V expérience personnelle de la jjro fonde émotion créatrice. 3 Une fois cette émotion sentie, Je but est atteint : le travail est transformé, la volonté déborde d'enthousiasme.

C'est l'analogue de la conversion religieuse : Texpé-

TA SEULE AIDE EST EN TOI m

pien.ce personnelle de l'amour divin fait brusquement s'écrouler le système des valeurs admises jusque-là. La pauvreté, la souffrance, l'humilité abhorrées, deviennent l'objet d'une ardente passion. La vie est transfigurée : l'argent, le pouvoir, les satisfactions d'orgueil? qu'on poursuivait âprement n'ont pas plus d'attrait désormais pour le néophyte que les jouets de l'enfance n'en ont pour l'homme fait.

De même, quand l'étudiant a goûté au sentiment de force, de robustesse, de confiance en soi que donne le travail créateur, les petites vanités du succès perdent toute valeur et le pseudo-travail fait l'effet d'une déchéance. Je me souviens qu'après plusieurs années passées à Paris, émietté et comme désagrégé par l'abus des cours, des lectures, ayant amoncelé une encyclopédie de notions que je connaissais par ouï-dire, je fus envoyé dans une ville du midi dont la bibliothèque ne possédai! pas de livres de philosophie — et je ne pouvais en acheter. Réduit à mes forces, je dus, comme un naufragé survivant du navire englouti,nager par mes propres moy^^ns et nouveau Robinson Crusoë, créer pari moî-même mon cours de philosophie. Heureuxnaufragel C'est àlui que je dus àlafoislabrusquecertiludeque tout mon travail antérieur était du pseudo-travail et l'expérience du travail créateur où est impliquée la totalité de la personnalité. Dès que l'étudiant a eu la lumière et la chaleur de cette révélation, il n'a plus' besoin d'aucun secours extérieur : il est embrasé par' le feu sacré. Il a la foi qui transporte les montagnes.

Mais pour l'amener à cette expérience décisive, il faut une connaissance approfondie de la nature de ses goûts et de son esprit : le maître doit considérer comme son devoir primordial d'être un accoucheur d'esprits. 11 doit donner en outre la preuve qu'il ne vit que pour son œuvre, qu'il ne ménage ni son temps, ni Son énergie. Ostwald cite un éveiiieur de vocations qui

gardait, sans les publier, la plupart de ses découvertes

pour les proposer coinine probloines à ses élèves. C'est

un héroïsme admira]jle : mais riiéroisme est rare.

! Aussi, travailleur isolé, ne t'exagère pas la valeur des

I secours qui peuvent te venir du dehors. Ils ne peuvent

\ jamais être r essentiel. L'essentiel, c'est que tu entres

1 résolument dans ton travail, avec courage et vigueur.

Si tu fais ainsi, l'aide extérieure peut être un appoint.

Sinon, tous les secours te seront inutiles. Cette aide est

analogue à celle du guide dans une escalade difficile :

son exemple te prouve qu'on peut escalader le roc

abrupt : au besoin, la corde pourra te venir en aide.

Mais tu ne monteras pas si, de tes bras, de tes genoux,

de tes pieds, tu ne t'accroches avec énergie et décision

aux aspérités du rocher, et si tu ne tends les muscles

nécessaires. Une petite aide, oui, mais c'est b. toi à

faire l'essentiel.

Persévère, et sache bien que tu n'as qu'un ami, qu'un protecteur sûr, c'est l'Incorruptible Comptable, qui, minute par minute, inscrit dans ton cerveau, sous forme d'habitudes libératrices tes menus actes de patience, de calme, d'endurance, d'héroïsme. Tu comprendras plus tard que le travail est le seul moyen d'échapper à l'isolement dont rintolcrabilitc précipite les hommes dans toutes les folies : au moins, étant quelqu'un, tu anras toujours une compagnie intéressante en toi-môme.

Page 1