L FAUT ORGANISER L'ENTR'AÏDE
gestes des casiiistes, ils lui apportaient les citations caractéristiques.
C'était un atelier où tous coopéraient fraternelle- | ment. Il faudrait recréer l'amicale entr'aide des ancien- 1 nés écoles de peinture, la recherche en commun où i les élèves voyaient comment le maître travaillait, rece- | vaient ses corrections, ses conseils pratiques. On peut I lire dans Vasari le détail de l'admirable organisation \ des ateliers des peintres italiens de la grande époque. |
L'Institut Pasteur, où la coopération a toujours été fraternelle, sous la direction des Pasteur, des Duclaux, des Roux, des Galmette, offre d'excellents exemples du travail fructueux accompli dans un milieu d'entr'aide.
Gaston Paris, dont la patience et la probité scientifique furent admirables avaitrsu organiser le travail collectif : il suscitait les études, entretenait avec une foule de médiévistes une correspondance considérable. Il dirigeait des équipes d'érudits « non pas à la manière de ces savants qui font travailler des sous-ordres, mais pratiquant au contraire lé beau précepte :
« Que chacun dans sa bi cherche en paix la lumière ».
Heureux de l'originalité d'autrui... il allait semant sans cesse les idées et les bienfaits... (1) ». Son œuvre, il ne faut pas seulement la chercher dans ses ouvrages, car par sa « puissance de suggestion, de direction et de rayonnement » il fut l'âme des médiévistes durant quarante ans. Ses élèves, à sa mort, se sentirent atteints. C'est lui qui leur avait appris « comment et pourquoi l'an travaille ».
L'habitude de la coopération, nous devrions l'orga-»^] niser dès le collège, pour toute besogne qui prépare le travail. ]I1 serait si facile en littérature, en histoire, en philosophie, de mettre toute une équipe à chercher
(1) Gaston Paris, Cahiers de ta qimicaine. J. Bédier, avril 1904.
les traits d'un portrait, les preuves en faveur d'une hypothèse, les faits qui l'infirment ou qui ne cadrent pas. Par exemple, on peut coopérativemcnt faire les recherches sur des sujets comme : les opinions littéraires de Molière ; le caractère du renard dans la Fontaine ; le génie comique de Pascal d'après les Provinciales^ etc. (1).
Pendant la préparation de l'agrégation de pliilosophie, nous appliquions à plusieurs nos forces à la pleine compréhension et au commentaire si délicat des auteurs grecs et latins du programme. Il n'est presque pas un mot important qui ne doive être éclairé par quelque passage significatif du môme auteur ou d'un commentateur. Bien saisir une page d'Aiistote demande parfois un travail considérable et si l'on se met à trois pour élucider un chapitre, on peut^ n'en ayant qu'un tiers à étudier, aller plus profond.(De plus la critique mutuelle, l'échange des objections, donne au travail plus d'ardeur : trois esprits différents se complètent et se stimulent. Chacun apporte ses inventions, ses trouvailles, ses réflexions, pe même j'ai lu les chapitres de Stuart Mill sur l'induction eii les discutant avec un jeune savant de grand avenir. Ces petites coopérât ices de travail sont excellentes à la condition qu'il n'y ait aucun apparat et qu'elles soient d'une sincérité complète.
(Quand on a rassemblé à plusieurs les éléments d'une question, l'cflort personnel rigoureux dans la mise au point a des chances d'être fructueux. 1
Nos maîtres de tous ordres jjourraient beaucoup pour organiser cette coopération; mais il faudrait qu ils se gardassent de s'imposer, d'intervenir, de trancher les
(I) M. Desjardins a ingénieusement tiré des Provinciates une « njiilhodc pour disculcr corrclenienl, applicable à tout objet *» Union pour t' Action morale, \o juillet 1901.
<L FAUT ORGANISER L'E^TR'AIDE I dSl
quGstions. Ils devraient considérer toute classe comme une coopérative de recherches. Chaque fois que je pénètre dans une classe où le maître, par exem23le, explique une version latine, cherche et trouve le mot propre, rappelle la règle impliquée, j'éprouve quelque impatience : ce sont les élèves qui doivent se référer à la règle, chercher dans leur grammaire, trouver le mot propre qui traduit exactement Tidée. Le maître qui intervient avant que le cas ne soit désespéré, fait un coup d'état et à une république d'intelligences à éveiller, il substitue son despotisme stérile.
Serait-ce trop présumer du bon sens national que d'espérer que la leçon capitale de la guerre ne sera pas perdue? Chacun, dans cet immense effort collectif n'at-il pas acquis l'expérience directe de la nécessité de l'entr'aide, delà coopération? Est-il admissible que les travailleurs intellectuels soient aussi isolés que les paysans routiniers qui, chacun, cultivent leur lopin de terre, au lieu de s'entendre et de mettre en commun leurs moyens de travail ? Paysans et intellectuels sont des travailleurs arriérés parce qu'ils sont individualistes et qu'ils ignorent l'entr'aide. Cependant, outre les ! exemples que nous avons cités, qui prouvent la possibilité de l'entr'aide, on peut invoquer lorganisation des grands journaux : les rédacteurs n'y signent pas leurs articles ; ils doivent toute leur intelligence au journal : on ne tolère pas qu'ils publient quoi que ce soit pour leur compte. Les elïorts convergent tous vers le succès de l'œuvre commune. Mais cette coopération draconienne n'a rien de séduisant ni de fécond : l'entr'aide dans le travail intellectuel ne peut être que libre et elle suppose du loisir, car l'inspiration est capricieuse et elle ne s'accommode pas d'une discipline à la prussienne.
Mais comme l'organisation coopérative du travail n'est pas pour demain, la sagesse, pour chaque tra-
vaillenr consiste dans une administration habile de se< forces : réservons les besognes, la recherche des documents et des références, les lectures, pour les momentld'énergie moyenne. Sachons classer nos vivres et not munitions et les ordonner si pratiquement que toutes les heures de belle énergie puissent donner leur pleine efficacité.
Il serait très utile d'avoir des documents véridiqiies sur la méthode de travail des grands hommes. Ces documents sont rares pour des raisons faciles à corn-' prendre. S'il s'agit de souverains, de ministres, d'administrateurs, d'hommes célèbres par leur énergie, nous ne savons presque rien de sincère sur leur compte. Cependant, de quel intérêt ne serait-il pas pour nous de connaître leur méthode de travail et les procédés qu'ils ont employés pour aider la pensée et pour la soutenir?
Mais la plupart des hommes publics sont toujours en représentation et ce n'est pas la vérité qu'ils cherchent à insinuer dans l'esprit de ceux qui les regardent, mais l'opinion qu'ils désirent qu'on ait d'eux. Leur assurance écrasante en impose à presque tous, et ils le savent. Devant leur puissance d'affirmation et leur cynisme tranquille, le sens critique de gens même intelligents est paralysé à un degré extraordinaire. Les conducteurs d'hommes et les intrigants qui savent mettre la fouîe en état Je véritable hjpnose, n'ignorent point leur pouvoir.
C'est ainsi que nous n'avons presque aucune lumière Bur les méthodes de travail de Napoléon P^ Seuls» Rœderer et quelques autres ont fait des observations significatives. Des gens qui occupent l'attention du bon
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public, des « théâtreux », comme les appelait Péguy, nous n'aurons aucune confession sincère. Tous nous * connaissons par expérience l'influence délétère de l'ap- [plaudissement public. La poursuite habituelle de la popularité est l'acceptation d'un servage assez bas, car il consiste à subordonner la conduite de la vie à l'opinion d'un bloc d'incompétents dont nous repousserions l'intervention individuelle dans notre existence. Cette V subordination rompt les attaches avec la sincérité.
Nous n'aurons donc des chances d'avoir des confidences sérieuses que de la part des génies robustes qui n'ont besoin que de leur propre estime et pour qui aucune raison de vivre ne vaut la joie de créer leur œuvre.
Examinons d'abord la méthode de travail de quelques administrateurs hors de pair. Nous avons vu quelle aisance de Wit apportait à sa lourde tâche. C'est, dit-il, qu'il ne faisait qu'une chose à la fois et qu'il la faisait bien. Colbert, qui accomplit une grande œuvre, travaillait de même :
(( Pour avancer les aliaires, il faut se lever avant six heures... tenir le cabinet cinq ou six heures par jour. Il faut penser à ses affaires, avec application et pénétration et les expédier sur-le-champ. Point de papiers qui traîuent.( Si vous n'expédiez tous les jours quelque chose., il vous sera impossible de vous donner le temps nécessaire de raisonner et de bien penser à tout ce que vous avez à faire » (1). Peu d'heures par jour, mais faire à fond ce que l'on fait! voilà le conseil de Colbert. '
« Jamais homme ne fut plus entier que Napoléon 1^' à ce qu'il faisait... Jamais esprit ne fut plus inflexible à refuser l'occupation, la pensée qui ne venait ni au jour, ni à l'heure ». Mais nul ne tendait une attention
(i) Revue de Paris, 15 nov. 1901.
LE tRAVAÎL POLITIQUE ESt INORGANISÉ 1^8
plus ardente vers l'objet du travail. Il y pensait longtemps et il avait tout prévu par une réflexion intense.