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LE CAS DE RENAN, DE FLAUBERT, DE LITTRÉ, DE ROLLIN

Renan ne pouvait travailler le matin car son esprit sommeillait. Il ne s'éveillait que dans la journée et c'est seulement le soir qu'il était en pleine possession de luimême. Ces habitudes ne représentent pas un total d'heures considérable et elles expliquent le jugement qu'un de ses anciens maîtres portait sur lui : « On reconnaissait en Renan un érudit qui prenait la peine de retenir plus de choses qu'il ne se donnait le temps de les approfondir. C'était une charmante source qui s'épandait en surface » (1).

Un autre cas que nous ne pouvons omettre est celui de Flaubert. Le 25 mai 1873 il écrit à sa nièce : « Hier, j'ai travaillé dix-huit heures, depuis six heures et demie du matin à minuit : c'est comme çà! Jeudi j'avais travaillé quatorze heures ». Constamment il se plaint de son travail écrasant. Il lit deux volumes par jour (2). Mais Jules Lemaître qui l'admirait avec raison, déclare qu'il était très flâneur et peut-être très paresseux : « Bouquiner au hasard, à travers sa vaste bibliothèque, s'étendre sur son divan et y fumer d'innombrables petites pipes de terre en songeant vaguement à la page commencée, et en ruminant des épithètes, c'était là, probablement, ce qu'il appelait « travailler comme un nègre » . Le Journal des Concourt, l'appelle « un grand perdeur de temps ». Il s'oubliait constamment dans des lectures faites au hasard :

« Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter

« Pour dormir et pour écouter

« D'où vient le vent, il laisse la tortue

« Aller son train de sénateur ».

Que n'eût pas fait cet écrivain consciencieux s'il ne se fût éparpillé à l'excès ?

(1) Abbé IcARD, Directeur de Saint-Sulpice. Figaro, 5 octobre 1892.

(2) Flaubert, Correspêndance. Lettre du ler mars 1878,

i38 ÉTUDE DE QUELQUES GRANDS HOMMES

Reste le cas de Littré, qui a créé un dictionnaire admirable. Les écrivains français ne diront jamais assez la reconnaissance qu'ils doivent à cet homme qui est pour tous un collaborateur modeste, mais indispensable. Beaucoup de ses définitions manquent de profondeur, mais le riche recueil de citations empruntées aux écrivains de valeur, et qui précisent le sens des mots importants, est un trésor inestimable. Il avait quarante ans quand il commença ce travail d'Hercule. Il mit treize ans à l'achever : il avait six collaborateut's habituels et des collaborateurs occasionnels. Qu'on songe que les colonnes dressées les unes sur les autres auraient exactement dix fois la hauteur du Mont-Blanc au-dessus de la vallée de Chamonix. Littré se levait à 8 heures. Pendant qu'on faisait sa chambre, qui était son cabinet de travail, il emportait au rez-de-chaussée quelque occupation. De 9 heures à midi, il corrigeait ses épreuves. Be une à trois, il écrivait. De trois à six, il travaillait au Dictionnaire. A six heures il dînait et de sept heures du soir à minuit, il travaillait avec ses collaborateurs. Il continuait seul de minuit à trois heures. Il termina son œuvre colossale en 1865 et il donna le dernier « bon à tirer » en 1872 à 71 ans. Dès lors il fut accablé d'infirmités : il déclare que ses excès de travail n'en sont pas la cause. Certainement il en faut chercher la raison dans une hygiène déplorable !

Remarquons seulement que le Dictionnaire est surtout une œuvre de recherches, de notes, de mise en ordre et que dans les douze heures quotidiennes de labeur, les heures de réel effort intellectuel étaient rares. Mais une pareille soumission de treize années à une tâche unique est un des plus admirables exemples d'héroïsme connus.

Nous ne pouvons ne pas rapprocher du labeur de Littré, celui du bon RoUin. Quel exemple de confiance

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