‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 64 sur 119 · LE CAS DE RENAN, DE FLAUBERT, DE LIÏTRÉ. DE ROLLIN · texte numérisé non relu

LE CAS DE RENAN, DE FLAUBERT, DE LIÏTRÉ. DE ROLLIN

ne nous donne-t-il pas? Il commence à cinquanteneuf ans son Traité des Etudes en quatre volumes, r Puis à soixante-sept ans il se met à son Histoire ancienne. Il en termine les treize volumes à soixanteseize ans. Infatigable, il commence son Histoire romaine. 11 en avait écrit cinq volumes et il avait préparé les autres quand il mourut à quatre-vingt-un ans (1741), laissant une œuvre de trente volumes !

Nous ne donnerons pas d'exemples de physiciens, de chimistes, parce que leur travail intellectuel est sainement appuyé sur du travail manuel. Le laboratoire est à la fois un soutien pour la pensée et un repos, mais il est fort malaisé d'en séparer, pour l'évaluer, le temps des efforts profonds d'attention. Les savants de laboratoire sont des privilégiés quand on compare les conditions de leur travail à celles des hommes de lettres. Combien, dans leur vieillesse, ceux-ci sont-ils punis de leur dédain du travail manuel ! Ils n'ont aucun autre moyen d'occuper leurs heures de loisir que de continuer leur travail aux dépens de leurs yeux, de leur santé et de leur énergie intellectuelle ! Gomme les fumeurs « bout à bout » c'est-à-dire qui allument un cigare à l'autre ; comme les avares qui deviennent de plus en plus ladres; comme les alcooliques qui ont de plus en plus soif, ils subissent la tyrannie de jour en jour plus accablante de l'habitude. Ils lisent, lisent et par malheur ils écrivent, écrivent^ intarissablement. Pour ne citer que des morts, qu'on se souvienne de' Brunetière et de Faguet chez qui écrire, sans avoir rien à dire, était devenu un besoin maladif et que la mort seule a pu faire taire ! Aussi, on comprend l'aveu douloureux de Brunetière qui considérait le travail comme un suicide lent ! Depuis longtemps, hélas ! il avait substitué au travail alerte et énergique, qui demande du repos, beaucoup de loisir et de calme, la besogne écrasante, sans répit, sans joie et sans valeur.

Il avait du travail la même conception que le prieur du couvent où Léonard de Vinci peignait et qui alla dénoncer cet homme de génie au duc Lodovico, disant que souvent il ne faisait rien et rêvait ! « Léonard invoqua les conditions de Tart et fît comprendre au duc que parfois les esprits supérieurs, moins ils paraissent travailler et plus ils font de besogne, car ils cherchent dans leur tête... et se forment ces idées parfaites que leur main essaie ensuite de rendre (1) ». Pour se venger» Léonard de Vinci pour faire Judas peignit la tête de son dénonciateur.

Si, arrivés au terme de ce chapitre, nous essayons d'en dégager les conclusions,\ nous voyons qu'elles confirment les inductions précédentes : être viril sans brutalité ; réserver les moments de belle énergie pour le travail créateur. A ces moments sacrés, se donner de toute son âme. Notre énergie étant limitée, ne pas la diviser. Etre entier à ce que l'on fait et ne faire qu'une chose à la fois. Faire bien ce que l'on commence et l'achever. Etre pleinement ce qu'on est et s'organiser de façon que le loisir même et le sommeil travaillent.

Mais soignons nos forces ! Ne nous surmenons pas ! Si nous voulons faire une œuvre, mesurons-la à nos aptitudes, concentrons-nous-y, comptons sur le temps et sur Y Incorruptible Comptable et apportons à tous les détails de l'œuvre conscience, confiance en soi, persévérance inlassable : prenons exemple sur le chêne, qui, au début, modeste gland, se développe patiemment durant des années et des années et devient un arbre imposant et vigoureux, symbole de réncrgie.

(1) Vasari. Les vies des plus excellents peintres, t. Il, p. 5-41.

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