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LE MÉCANISME DE NOTRE LIBÉRATIO

Mais ce ii*est pas seulement avec les muscles intéressés dans Facte respiratoire que l'attention a des liens étroits. Même en admettant que la volonté et que l'attention qui en est la forme supérieure, aient une existence spirituelle indépendante, elles sont si profondënient « incari^iées » dans le corps humain que tout se jpasse comme si ces rapports étaient indissolubles. (L'attention, comme la volonté, n'agit que sur des muscles et par des muscles. La preuve simple c'est que nous ne pouvons penser qu'avec des mots et qu'un mot est un merveilleux aggloméré de souvenirs musculaires : souvenirs visuels, graphiques, et surtout souvenirs d'articulation. Cette condition qui, au premier abord, peut paraître humiliante pour des puissances spirituelles, nous affranchit, fait de nous des êtres libres et des personnes morales.

En effet, qu'est-ce qui est capital pour nous f C'est [ que nous puissions dirigei* l'attention, que nous soyons | capables de maintenir dans la lumière de l'attention \ une idée, un sentiment.; Au contraire il faut que nous 1

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puissions refuser à une idée ou à un sentiment la possibilité de se développer et de vivre. Ce pouvoir libérateur c^est uniquement par nos muscles que nous pouvons r exercer et le consolider. ]

Examinons en effet ce qui se passe au point où la volonté intervient dans le cortège de sentiments, d'images, de souvenirs, d'idées qui constamment traverse l'étroit foyer lumineux de la conscience comme un défilé cinématographique. Les figures formées par le groupement des éléments du cortège et par leur allure sont très variables. Images, souvenirs, idées se ressemblent ou se succèdent d'après les lois de l'association des idées : c'est donc le règne du hasard et du désordre. Il suffit de suivre un instant dans sa pensée le jeu capricieux de ces associations : le Mont-Blanc me fait penser au Caucase, le Caucase aux Turcs, les Turcs à Candide, Candide à Voltaire, Voltaire à Fernay : voilà un exemple des milliers de défilés absurdes qui passent dans toutes les cervelles !

C'est l'incohérence, état naturel de l'intelligence au repos. Il ne faut pas confondre cet état avec celui de la folie qui, au contraire, est systématisé sous l'influence d'un sentiment dévoyé. Ainsi la jeune femme atteinte de jalousie morbide fait subir aux réalités une déformation ; elle refuse son attention aux faits qui contredisent sa passion ; elle darde sur ceux qui la confirment uue attention énergique. Les passions, l'esprit de parti agissent à la façon de la folie dont le trait caractéristique est que la marche et la composition des caravanes d'images, de souvenirs, d'idées n'est plus influencée par les réalités. La folie, c'est la pensée devenue comme impcrméal)le à l'expérience. Menez un aliéné au milieu d'un champ désert, faites appel à son expérience, pour lui prouver que nul ennemi n'est visible qui puisse l'insulter — il aura un court moment de bon sens, mais bientôt nous ne us heurterons à un refus têtu de penser

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â la réalité, à l'expérience qui démontre l'absurdité dft l'hallucination.

Entre Tincohérence des associations d'idées, qui est l'état normal de la pensée au repos, et leur cohérence infrangible chez l'aliéné, se placent les associations dirigées par la volonté.

Comment se produit l'intervention de la volonté ?

Si vous fermez les yeux, dans le silence, le cortège passe, passe incohérent. Qu'à ce moment ufi bruit imprévu se produise, comme la supplication du minet devant la porte fermée, l'entrée brusque d'une perception extérieure dans le déroulement des 'associations d'idées, en change le cours. Les psychologues disent que l'irruption du présentatif, état fort, dans le représentatif, état faible^ en rompt la trame. C'est ainsi que nous ne pouvons plus méditer quand une musique guerrière passe dans la rue et qu'il est impossible de réfléchir au milieu du bruit, parce que les liens fragiles de nos représentations sont brisés brutalement par les sensations qui forcent l'entrée de la conscience.

Cette violence de l'état fort qui peut rompre nos associations d'idées, devient une puissance de libération si nous l'utilisons intelligemment. De même que nous domestiquons la foudre et que nous l'attelons à nos voitures, de même, nous pouvons faire volontairement intervenir la brutalité de l'état fort pour briser les associations qui nou^ênent, ou pour déclencher des associations nouvelles.

Cet appel a un pouvoir extérieur, étranger, pour faire la police intérieure de nos associations, constitue aotre liberté.

Ce mécanisme, qui assure notre liberté intellectuelle, Jst tellement important qu'il est nécessaire que nous insisfions.

Deux cas se présentent : un déroulement d'associations d'idées nous gêne et nous voulons le briser et

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l'expulser de la pensée; ou bien une trame fragile menaoe à chaque instant de se rompre, les images en sont à peine distinctes et nous voudrions en assurer la fermeté, la netteté et la durée.

Gomme exemple d'une trame d'idées dont nous vouions nous débarrasser, supposons une série d'associations d'idées déclenchée par quelque sentiment pénible, par le sentiment le plus intolérable pour une âme fière, celui d'une injustice subie. Les considérations sur Tinintelligence du chef capable de la proposer, sur sou esprit de malveillance, la certitude que, comme le dit Platon, il vaut mieux subir l'injustice que de la commettre ; le sentiment que presque tous les puissants, faute d'attention et de temps pour réfléchir sont des automates mus par des impulsions qu'on leur suggère et dont ils ne sont pas responsables ; la claire vision que faire dépendre son bonheur de l'opinion de telles gens est une sujétion « aussi abjecte que celle du somnambule à l'égard du magnétiseur » ; toutes les considéra* tions que pourra suggérer une culture philosophique sérieuse, ne réussissent pas à enrayer le défilé des associations troublantes parce que sous l'influence d'un sentiment vif, les associations tendent, comme dans la folie, à devenir infrangibles par les contradictions qui les heurtent.

Que faire dans un cas pareil ? Substituer aux asso- ■ ciations qui tendent à trouMer la quiétude de l'àme, i des étals préseîitatifs. Rien ne vaut dans les cas graves le recours à un travail manuel assez délicat pour empêcher le vagabondage de l'esprit : c'est ainsi que pour les désœuvrés, l'automobile est un puissant dérivatif au sentiment intolérable du vide de la vie oisive.

On ne peut guérir les cas graves que par un changement complet des occupations : c'est le seul m'oyen de jotor dans la conscience un torrent d'é/ais forts ' capable a d'éteindre » les associations d'idées oppri-

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mantesl, comme en ouvrant les volets au grand soleil, les lumières de l'appartement cessent d'être visi-l blés. ^

Mais d^habitude, pour rompre les associations d'idées que Ton veut éliminer, nous avons recours à des états forts qui sont toujours à notre disposition : ce sont les mots de la langue maternelle, que nous avons qualifiés d' « agglomérés de souvenirs musculaires ». Oii peut déterminer un courant nouveau en prononçant à haute voix quelque phrase comme : « Je veux être maître ! chez moi; il est misérable d'être lié par des chaînes de pensées dont je ne veux pas ». On peut dire à haute ; voix quelques phrases relevées au cours de lectures et ; qui ont du retentissement dans l'âme, respirer quel- ' ques fleurs d'un « bouquet spirituel », cueiUi dans les grands moralistes. Remède plus efficace encore, on peut écrire et forcer ainsi les associations d'idées à suivre la direction qu'on veut leur imposer.

A chacun de chercher par sa propre expérience quels") . , sont les états forts qui d'habitude réussissent à faire > ^^ victorieusement irruption dans la conscience poury réduire à l'inaction les associations tyranniques.

Nous avons étudié plus haut quels sont les sentiments et les considérations qui peuvent nous apporter du secours contre les suggestions de la paresse.

Mais la difficulté n'est pas toujours de rompre des associations opprimantes : dans le travail intellectuel, il s'agit surtout de maintenir dans la lumière de l'attention une idée afin d'en faire un centre d'attraction et d'organisationJ jSi nous avons de la peine à la fixer, nous aurons recours à des lectures de même famille qu'elle. Nous pourrons, comme fait l'enfant qui apprend par cœur, prononcer à haute voix les mots, mieux ei^ore, nous écrirons. '

/C'est sur le soutien apporté à l'attention par les .' mouvements de la parole et de l'écriture qu'est fondé î

i6è . L'ATTENTION

le système des notes. Rien n'aide à suivre la pensée comme de la résumer en quelques phrases nettes]

\ Les grands directeurs de conscience catholiques, qui ont si profondément pénétré les secrets de Faction sur les âmes ont insisté sur la nécessité des secours extérieurs pour adorer Dieu en pensée.

. Pascal résume la valeur de leurs découvertes dans une formule : « attendre de cet. extérieur le secours"esf superstition ; ne vouloir pas le joindre à l'intérieur es! être superbe ». En eflet « l'extérieur » n'est qu'une

- aide à l'effort intérieur, il ne peut le remplacer, mais il est nécessaire étant donné la fragilité de l'attention volontaire.

Leibniz (1) dit . « Je ne puis partager la pensée de ceux qui sous prétexte d'adorer en esprit et en vérité, bannissent du culte divin tout ce qui tombe sous les sens, tout ce qui excite l'imagination, ne tenant pas assez compte de l'infirmité humaine. Quiconque réûéchit en effet sur la nature de notre esprit tel qu'il est enfermé aujourd'hui dans le corps, reconnaîtra aisément que s'il nous est possible de nous former des idées intérieures des choses qui ne tombent pas sous le sens, nous ne pouvons cependant ni fixer sur elles notre attention, ni les graver dans notre esprit sans y joindre quelques. secours extérieurs., et ces signes sont d'autant plus efficaces qu'ils sont plus expressifs ». L'Eglise catholique n'a jamais négligé l'influence des mouvements : s'agenouiller, prendre de l'eau bénite, prier à haute voix, chants, cérémonies, symbolisme d'une précision savante. Il faudrait pour soutenir l'attention dans l'étude que chacun se fit une espèce de recueil de pensées stimulantes qui soutiendraient la volonté, comme le chajielet, invention de génie de ^aiot Dominique, soutient la prière du liJélc.

(1) Si/i<lema iheologicum.

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