‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 77 sur 119 · JE SOLI · texte numérisé non relu

JE SOLI

f Partout où on le peut, il faut faire en sorte que les divers souvenirs d'une même chose s'entr'aident. Tout souvenir isolé est difficile à retrouver à cause de son manque de relations ;*. c'est ainsi qu'un tfbm propre est lent à se représenter à l'esprit quand on le cherche. Vœ soliliVn souvenir est d'autant plus stable et d'autant plus facile à retrouver qu'il a plus de relations. 1

C'est une loi dont l'importance est capitale en édu- | cation. Traduit-on un passage de César? Il importe de suivre la marche de son armée sur une carte de la i Gaule, d'en faire le croquis. On vérifie exactement le sens des mots techniques dans le dictionnaire des antiquités, on copie le dessin des objets. Pour avoir fait il y a longtemps, le croquis de la bataille d'Alésia et des travaux de César autour de la place, je n'ai jamais oublié les pages des Commentaires concernant cette bataille décisive et quand du chemin de fer j'aperçois sur sa colline la grande statue de Verciugétorix, mes souvenirs surgissent, précis.

Observe-t-on un tissu au microscope? Vite le crayon à la main pour le dessiner ! On compare ensuite avec les dessins du livre ce qu'on a vu, on corrige s'il y a lieu et on inscrit une courte description sous le croquis après avoir fait effort pour trouver une comparaison caractéristique, ou une image frappante.

Toute étude de géographie doit être concrète, com- \ porter de nombreux croquis très simples faits do i mémoire, puis rectifiés. L'étendue de chaque pays, de " chaque mer, doit être comparée avec celle de la France. On a une idée plus claire du Mississipi quand on sait qu'avec son affluent le Missouri, il a six fois la longueur de Dunkerque à Perpignan, et qu'il est cepen-

dant moins long que le Nil. Les proportions de la France devraient être rendues familières aux enfants.

fDe même la géométrie que nous enseignons d'une , façon abstraite et rebutante devrait être liée à la menui-» j série, à Farpentage, au tracé d'une carte sur le terrain, à l'évaluation de la hauteur d'un arbre, d'un clocher. ; d'une colline.

î ( L'entr'aide des souvenirs n'a pas pour seule ressource les mots, récriture, le dessin, le travail manuel, car toute idée, pourvu qu'on la maintienne dans la pensée, devient un centre organisateur. Elle talle, s'enrichit de souvenirs, d'observations, d'expériences personnelles, de comparaisons, d'images qui font corps avec elle.

C'est ainsi qu'en pensant à l'importance de Tcntr'aide que peuvent se donner les souvenirs nous avons vu les exemples accourir : celui des quatre mémoires du mot, si caractéristique, et les autres. Le développement de cette entr'aide n'est possible que dans le calme d'un esprit qui n'est ni pressé ni éparpillé. Nous devrions toujours mettre au service des idées de valeur l'cntr'aide des souvenirs.; A ce point de vue les études scientifiques sont avantagées parce que le laboratoire avec son travail manuel impose une lente réflexion : la pensée y est associée à des gestes, à des dispositifs d'expériences qui soutiennent l'attention comme les cérémonies, les chants, les rites religieux soutiennent les sentiments de ferveur des âmes mystiques.

On doit, dans chaque sujet d'étude, chercher les moyens d'entr'aide. L'entr'aide des souvenirs dans l'étude d'une maladie, c'est l'observation au lit des malades, la notation des symptômes, leur contrôle, leur discussion.

L'entr'aide dans l'étude abstraite du code, c'est do suivre dans la pratique les conséquences d'une loi, qui mordent en pleine chair ceux qui ont à en supporter l'insuffisance ou la rigueur. Nul ne. connaît un règle-

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ment, une mesure administrative avant d'en avoir suivi les répercussions dans la réalité de la vie des administrés : c'est parce que ces effets échappent aux chefs éloignés, que la centralisation a des conséquences douloureuses et que des mesures prises au centre se trouvent souvent inapplicables quand on les expérimente. Un avocat qui écoute ses clients arrive à une connaissance pleine de la loi qu'il n'avait à aucun degré à la sortie de la Faculté.

De même, les notions historiques se fixent mieux quand elles sont étroitement soudées à l'étude de la géographie qui explique en partie la forme prise par leF événements.

Par exemple, l'histoire de l'Angleterre et ses hésitations à prendre part à la grande guerre de 1914 s'expliquent en partie par sa position insulaire : aucun Anglais ne réalisait en pensée le danger allemand parce que la dernière maison brûlée en Angleterre par l'ennemi extérieur le fut par les Danois au ix® siècle !

Même en littérature, l'entr'aide devrait être utilisée. J'ai vu des élèves ne plus oublier les développements de la passion de Néron, aussi bien que ceux de l'avarice d'Harpagon, quand on avait éclairé pour eux le caractère dominateur des passions en étudiant une passion simple, celle de l'alcool, et en montrant comment elle détruit peu à peu toutes les résistances morales : le sentiment de la dignité, l'amour de la famille, etc. Inversement, quand ils étudiaient la psychologie, les exemples classiques servaient d'appui à ce qu'ils apprenaient de la passion. Les élèves devraient, si leur culture n'était si superficielle, arriver en philosophie coniiaissant implicitement la psychologie, la logique et la morale.

Nous apercevons une fois de plus, en terminant ces considérations sur l'utilité de l'entr'aide des souvenirs, la stérilité de Tétude hâtive, toujours en sursaut, qui efileure. Aucune récolte ne mûrit sans l'aide du temps.

Payot. — Travail 12

nPoute notre expérience du travail ei'ficace nous couvai net une fois de plus de ne faire qu'une chose à la fois, de la faire en toute ferveur, sans hâte, de façon a.

j laisser se former de riches entrelacs de souvenirs de

[^^ soutien. \

NÉCESSITÉ BB l'oRDRR

Une autre loi de la fixation des souvenirs découle de l'infirmité de l'attention, c'est celle de ï ordre. Vov^amsation.des connaissances a nlu sdjmpo tt ai i c e, cpie , |fiiir^ Tii^qiiisit'fôîi , bar^îa'^confiTSTon efTS accablent

' Tesprit et condamnent l'énergie à des efibrts infructueux qui découragent/Dans la vie quotidienne, l'ordre évite pertes de temps et énervement r^'est toujours quand on est pressé qu'on ne trouve pas les objets qu'on a négligé de mettre à leur place. A plus forte raison quand on a besoin de rechercher un souvenir dans la mémoire éprouve-t-on de la peine à le retrouver s'il n'est pas à sa place.

Dans tous les manuels de psychologie figure un développement sur la nécessité de Vordre. Mais nulle part on ne trouve de renseignements sur ce qu'est une mémoire où les choses sont à leur place.

Une mémoire n'est pas comme les mag-asins du Bon Marché, où Ton trouve de tout. Au Bon Marché, chaque comptoir est organisé par une compétence. <^>r(ma mémoire, j»^ suis seul à l'organiser et ma compétence est limitée.) Si je veux créer un bazar où l'on trouve de tout, il y aura des lacunes énormes et la qualité des souvenirs laissera fort à désirer. On a essayé, quand j'étais élève, de faire de ma mémoire an bazar universel. Aujourd'hui, quand j'ai besoin d'un souvenir précis en chimie, en sciences naturelles, en histoire, en géographie, souvent il ressemble à ces noix qui ont bonne apparence mais qui quand on leç

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casse entre les dents ne laissent que poussière et pourriture.

C'est une tentative absurde que de travailler à réali- / ser une mémoire-bazar. [

Qu'est-ce donc qu'une mémoire bien organisée, ^ ordonnée? Il n'y a qu'une réponse possible : c'est lai mémoire d'un étudiant modeste^ qui a loyalement? mesuré les limites de ses heures de belle énergie, etj qui sait que jouer au Pic de la Mirandole c'est gâcher une culture profonde et réelle pour de la pseudo-intelligence. Il ne cherche ni la gloriole d'une érudition universelle, ni la fatuité d'éblouir les faibles d'intelligence. r II cherche uniquement à donner à quelques hypothèses

ou idées directrices qui lui paraissent essentielles jme

jgïiisance organique. Organique est cette force mysté^ rieuse du gland qui planté en terre devient un chêne si on lui donne le temps de s'assimiler les éléments du sol, de l'eau et de l'air qui sont de même nature que lui.

L'idéal serait d'avoir une mémoire organisée comme celle d'une flore, où les caractères secondaires sont classés d'après leur subordination aux caractères dominateurs dont ils dépendent. Cet ordre essentiel permetà l'esjDrit de se mouvoir à Taise dans la masse jusqu'alors impénétrable des deux cent milles espèces de phanérogames. Mais hélas ! toute classification naturelle est impossible en dehors des sciences.

Il ne peut être question, dans les autres ordres d'études, que de se rapprocher le plus possible des classifications naturelles et d'organiser la mémoire sous la hiérarchie des idées essentielles.

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