LA VRAIE PUISSANCE EST CONCENTRATION
Prenons donc conscience de notre personnalité qui^ nécessairement colorera nos souvenirs et faisons-nous la mémoire de nos tendances, ce qui revient à dire que nous devons aimer notre travail et qu'il est d'une mauvaise administration de notre énergie que de tene r une œuvre qui va contre no,s ^oùts.
Mais une objection se présenie. Uae mémoire ordonnée, telle que nous la définis us, c'est une mémoire incomplète, étroite? Cette objection suppose qu'une mémoire universelle est possible. Renonçons à notre préjugé tenace d'avoir, comme l'homme du inonde, des clartés de tout. Rappelons le mot du professeur de droit de Genève concernant Voltaiie. Ce juriste éminent disait à d'Alembert : « Il n'y a qu'en dr^it public que je le trouve un peu faible ». — « Et
I m^i^ dit d'Alembert, je ne 1^ trouve un peu faible
' qu'eii géométrie ».
Avec le développement prodigieux des connaissances humaines, l'universalité est im^ssible. Résignonsnoûsi à ne pas demander à Pasteur"§pn opinion sur les syix^rtionies de Beethoven ni sur la sainte Geneviève de Puvis de Ghavauues. Peut-être même eut-il été prudent de ne pas lui demander, quoiqu'il fût chimiste, des renseignements sur les corps dérivés du goudron de houille. De même, ne demand<jns pas à Claude Bernard son avis sur une question de hautes mathémati- (|ues. Seuls les journalistes doivent tout savoir, mais peureusement ils ont le secours du dictionnaire Larousse. D'ailleurs, les grands laborieux peuvent se consoler de n'être que des demi-savants ou des dixièmes de savants, car dès qu'on pénètre à fond dans une science, qui n'est qu'un point de vue sur la réalité, mais qui fait toucher la réalité, on acquiert une espèce
. de divination de l'ordre éternel des choses qui fait que l'on comprend à demi-mot les découvertes des autres chercheurs et que rien, dans l'Univers, ne nous est étranger. Un savant, digne de ce nom, ne peut pas avoir l'étroitesse d'esprit du spécialiste. « Spécialiste » est le mot péjoratif qui désigne l'érudit à courtes vues, étranger même aux idées profondes de sa science propre, incapable, par conséquent, d'une sympathie divinatrice pour l'ensemble des connaissances humaines.