COMMENT NOUS SOMMES LES MAITRES DE NOTRE MÉMOIRE
.puissance croublier ? Indiscij)linée, et livrée à ellemême, elle ne fait que du mal, mais, réduite à obéir, c'est elle qui nous affranchit du désordre et de TincohéreiLce.
(L'intensité de l'impression et sa répétition sont les conditions indispensables pour imprimer un souvenir dans la mémoire. /Or nous sommes les maîtres de ces deux conditions. Nous pouvons donc contrôler à Ten- Jrée de la mémoire les connaissances qui demandent leur adnaission et l'accorder ou la refuser.
Il y a, en effet, deux attitudes de l'attention . L'une est celle de la défiance : l'attention est sur ses gardes. Quand je lis un livre dont j'ignore la valeur, il se passe dans mon attention l'analogue de ce qui se passe dans mes muscles lorsque je franchis un pont de neige dou^ teux sur la crevasse d'un glacier : je n'appuie pas. Je ne marche pas franchement, délibérément. Dxfjnême je ne donne à ma lecture qu'une part de mon éiiergie mentale, je lis « du doigt ». De la sorte, la marque laissée dans la mémoire est si faible que quelques heures suffisent à Taffacer. Parfois même, comme dans la lecture du journal, je ne puis rien retrouver quelques moments après. La plupart des conversations banales, des observations et des lectures sans valeur se dissipent comme du brouillard au soleil.
Quand une remarque ingénieuse arrête davantage mon attention, si je n'y reviens pas délibérément, elle disparaît aussi.
J'ai acquis, de la sorte, une précieuse faculté à'onhli volontaire dont je conseille aux jeunes gens de faire les frais. Il n'y faut que de la volonté et de l'habitude. Cette faculté donne le privilège de ne retenir rien du premier coup, et par conséquent de ne pas être encombré de souvenirs de hasard. Ce que j'entends, ce que je vois, ce que je lis glisse à l'oubli si je ne le retiens pas par un acte d'attention redoublé, donc voulu. Je
puis lire sans rien retenir, quand je n'ai pas accordé ce redoublement. Un inconvénient en résuite, c'est d'être exposé à relire un livre sans se douter qu'on l'a lu déjà. Il m'est arrivé d'acheter une deuxième fois sur l'attrait du titre un livre sur la volonté — mais ii suffît, pour éviter ce léger contre-temps, de détacher la couverture du livre et de la classer avant de jeter celui-ci aux vieux papiers. Il m'arrive souvent de relire un roman ou une pièce de théâtre dont j'avais perdu tout souvenir.
Pour que je retienne une chose, il faut maintenant que l'habitude est prise, que je veuille la retenir et que je lui accorde un retour d'attention. Tout ce que je ne fixe pas par ce retour volontaire d'attention disparaissant, je fais une inmiense économie de force nerveuse, car je ne retiens que ce qui m'intéresse, que les observations, les expériences de valeur qui s'engagent sur le chemin des sept ou huit trébuchets organisés dans mon cerveau.
Mais cela suppose des lacunes énormes et l'ignorance de bien des choses I
Oui, mais quoi qu'on fasse, la force nerveuse et le temps étant également limités, on ne sera jamais qu'un demi-savant sur bien des points, et un ignorant complet sur beaucoup d'autres. La question poui* toi, jeune étudiant, est de savoir ce que tu veux faire de ta vie. Tu dois choisir : éblouir les ignorants de ta faconde ; parler et écrire sur tout sans rien savoir, ou faire une œuvre. La plus belle œuvre est d'ailleurs de te faire toi-même, d'être un médecin, un avocat, un professeur, un industriel, un agriculteur, etc.. qui soit à la fois un esprit vivant, alerte et une mémoire qui sache admirablement tout ce que les meilleurs savent Sur ta profession. Tu seras ainsi un de ceux dont les avis comptent : linais tu ne seras un de ceux-là que si tu es assez intelligent pour comprendre que tes forces sont étroitement