‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 82 sur 119 · GOMMENT NOUS SOMMES LES MAITRES DE NOTRE MÉMOIRE · texte numérisé non relu

GOMMENT NOUS SOMMES LES MAITRES DE NOTRE MÉMOIRE

limitées et que si tu les gaspilles, tu ne seras qu'un / médiocre' en tout, une encyclopédie pour bavardages ^ superficiels. Seuls se réalisent et réalisent une œuvre | ceux qui savent se concentrer. i

Sache donc te créer par l'emploi résolu et obstiné de l'oubli, la mémoire de ton métier, la mémoire de tes ^ sens, de tes tendances profondes. Tes efforts coordonnés pendant les quinze ans qui suivent la dlX-huitième année, donneront de beaux fruits savoureux à l'automne de la vie. Ta récompense sera de pouvoir dire des choses qui comptent pendant que les hommes d'esgrit encyclopédique sont comme ces belles Ûeurs doubles qui ne donnent pas de fruits. Brillants causeurs, brillants journalistes, brillants orateurs qui sçintilleQt un instant et disparaissent dans la nuit sans enrichir le trésor commun des pensées, des sentiments, des découvertes humaines.

( On a la mémoire qUe l'on veut avoir et qu'on mérite .

'Nous n'apportons en naissant que des possibililési La plupart des hommes meurent sans s*ètre réalisés. | Ils ont l'apparence d'être des personnes ; si on les exa- 1 mine de près, ils sont un amas incohérent de sensations, | de perceptions, de sentiments, de tendances contradic- \ toires. Une épreuve de leur caractère ne serait ni posi- '^ tive, ni négative, mais floue, voilée, indistincte. Ils ne ^ sont pas plus responsables du mal qu'ils ont fait que du bien : dans les deux cas, ils ont subi des influences saUs qu'il y ait eu choix de leur part. L'épreuve photographi([ùe de leur mémoire serait incompréhensible à Cil 'T,Q du désordre qui y règne : les idées s'y étouffent les unes les autres comme des broussailles. Si quelqu'apparence d'ordre se devine, la volonté n'y est pour rien : c'est quelque passion, la sensualité, l'avarice, l'appétit sénile du pouvoir, etc., qui a mis de l'ordre dans le chaos.

Un jeune homme qui a du cœur et quelque fierté,

ne doit se résigner ni au hasard, ni au chaos, ni à Tindétermination, c'est-à-dire à la nullité. 11 ne doit pag non plus accepter l'unité faite par une passion envahissante, destructive de la liberté : il doit longuement s'ausculter, discerner les grands courants profonds do son énergie. Ces courants constituent les tendances permanentes, qui, seules, peuvent mouvoir puissamment la volonté et l'attention. Il faut sincèrement noter ce que l'on aime faire, ce que l'on étudie avec plaisir, ce à quoi on s'intéresse. Peu à peu, on pourra découvrir avec certitude ses goûts : on saura quelle œuvre on peut accomplir, car il n'y a ])as de plus sûr ^ moyen de manquer sa vie que d'aller contre ses tendances.

Ce devrait être une préoccupation dominante chez les parents et chez les maitres que de noter, durant des années, les préférences d'un enfant et d'ausculter sa sensibilité : les grandes pensées viennent du cœur.

Combien ont vécu une vie morne parce que leurs occupations, ils les ont choisies à la légère ! EUes ne s'accordent ni avec leurs désirs intimes ni avec leurs aptitudes; aussi leur travail ne leur donne-t-il jamais de satisfaction. Au contraire, quand on fait ce qu'on aime, on est porté par les flots comme la barque qui a vent arrière^ Il faut donc écouler l'appel intérieur des inclinations, \ ne pas choisir d'être explorateur si l'on a été un enf'ant tranquille, paisible ; ne pas deve- \ nir un bureaucrate si l'on a été un enfant hardi et \ batailleur ; ne pas peindre des miniatures si l'on a de I I mauvais yeux et le tempérament impulsif :

c C'est en vain qu'an Parnase un téméraire auteur « Pense de l'art des vers atteindre la hauteur, « S'il ne sent point du Ciel l'influence secrète, « Si son astre en naissant ne Ta formé poôte, € Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif, « ...Consultez longtemps votre esprit et voa forces ».

COMMENT NOUS SOMMES LES MAItBES DE NOTRE MÉMOIUË iû

\ A partir du moment où l'on sait pourquoi l'on est né, il faut être modeste, docile aux réalités : or la réalité essentielle c'est que la mémoire n'a pas une capacité indéfinie, qu'il faut n'en pas gaspiller Téiierv gie et que le seul moyen de ne pas la gaspiller, c'est de l'organiser, d'y laisser circuler Fair et la lumière, d'en faire une création de la volonté, c'est-à-dire une création méthodique, ordonnée, harmonieuse. >11 faudrait que tout y fui clair, intelligible et qu'elle fut en harmonie avec les inclinations permanentes, car l'intelligence quand elle est pénéiiante ne l'est que par sa force de sympathie et par l'élan d'une véritable tendresse pour ce qu'elle étudie. De même qu'une femme qui aime sonde au fond de l'Ame de celui qu'elle chérit les moindres courants de joie ou d'inquiétude, de même un Michelet flaire dans les textes indifférents pour l'érudit les souffrances et les espoirs des ancêtres dont son histoire fut la résurrection.

C'est que l'histoire c'est la projection agrandie de notre âme. Ce n'est que par un retour sur nos sentiments d'enfants que nous comprenons les civilisations antiques.

« L'embarquement de Colomb à Palos pour un rivage qui peut-être n'existe pas, ses angoisses pendant la traversée, et l'existence ou la non-existence de tout un monde suspendu à son entêtement, c'est une histoire de notre dix-huitième année... Nous portons en notre poitrine les Croisades. D'abord, c'est Télan, la rupture avec ce qui amoindrit, le dégoût de la vie trop facile. Beaucoup, dit le chroniqueur Raoul Glaber, avaient un désir du cœur de mourir avant de revoir ce qui était à eux, leurs bien temporels : Erat mentis desidcrium mori priusqiiam ad propria reverterentur » (1).

Un chimiste pressent comment deux corps réagiront

(1) Paul Desjardinsi, Nos grands frèrea*

i^ L\ MÉMOIRE

Tun sur l'autre. Un médecin, par une espèce de divination, entend l'histoire d'une vie dans les battements que révèle l'auscultation d'un cœur malade. Un avocat, en un quart d'heure, saisit mieux que vous une affaire è laquelle vous pensez jour et nuit : tant il est vrai que la 'sympathie pour ce que l'on étudie donne à l'esprit compétent une lucidité pour laquelle tout devient transparent.

On le voit, il y a mémoires et méiiiuîres.

Il y a les mémoires mal tenues où les souvenirs entrent comme à la foire et se placent suivant les hasards des rencontres. /Il y a les mémoires bien tenues, où les souvenirs ne sont admis .que si, à l'entrée, ils ont été acceptés par le contrôle. Ils s'installent à leur rang dans une structure organique. Cette création d'une mémoire telle qu'on la veut est la plus précieuse manifestation de la liberté humaine. C'est seulement sur elle que peut s'appuyer une vie intellectuelle féconde

en belles œuvres.

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