‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 87 sur 119 · LE LIVRE N'EST QU'UN INSTRUMENT · texte numérisé non relu

LE LIVRE N'EST QU'UN INSTRUMENT

propre expérience avec sa pensée, peu à peu vous prendrez conscience de vous-même et vous penserez par vous-même. Nous sommes tous comme l'enfant :[ue sa mère soutient durant des mois avant qu'il ose faire ses premiers pas. Peu à peu, elle s'éloigne en l'appelant, prête à le retenir s'il tombe. Notre ors^ueil accorde avec peine que Tespri^tjLit^esoin d'une tutelle toute maternelle, cependant on s'aperçoit vite que les vaniteux, qui ont voulu marcher seuls trop vite ont l'esprit gauchi comme le sont les jambes des enfants qui ont marché avant d'en avoir eu la force.

Mais ne nous trompons pas sur les services à demander au livre. Le livre ne crée rien en nous. Si je ne sais ce qu'est un glacier, ou la mer, aucune description ne pourra suppléer à l'expérience directe. De même, un paresseux ne peut comprendre la joie profonde qu'apporte le travail créateur : il n'y croit pas I Un égoïste ne croit pas non plus que sacrifier à ceux qu'on aime ses goûts et ses plaisirs, puisse donner du contentement. Aussi — et quelle condamnation de notre enseignement encyclopédique ! — tout livre, tout enseignement qui s'adresse à un enfant qui n'a pas T expérience directe de ce dont on lui parle^ n'est que psittacisme (1).

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Le livre est analogue au microscope ou au télescope : â un esprit plus faible, moins pénétrant, moins logique ou moins préparé, l'auteur fait apercevoir des relations, des conséquences ou des antécédents qui échappaient. Mais la source des connaissances se trouve dans les réalités extérieures et intérieures, c'est-à-dire dans la vie, dans l'expérience, dans la pensée. Il est néces-

(1) )ptTT«x6ç, perroqu©;;-

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sairé d'insister sur ce point. « Vous les scolaires, dit Péguy (1), ce qui vous eunuie, c'est qu'il y ait des réalités ». Ne soyons pas des scolaires et sachons que les réalités existent.

Cette remarque fondamentale permet de concevoir ce que doit être la lecture et ce qu'elle ne doit pas être. Lire passivement, c'est perdre son temps. \Lire, c'est comprendre, saisir d'un effort énergique la pensée de l'auteur : c'est donc penser soi-même, j

Or, tout acte de pensée consiste à afOrmer (ou à nier) qu'une chose existe, ou qu'elle ressemble à une autre, ou qu'elle a avec une autre des rapports déterminés dans l'espace et dans^ le temps, rapports nécessaires (sciences) ou fortuits. (Lire c'est donc toujours affirmer (ou nier) une existence, une ressemblance, un rapport dans le temps et l'espace. Les mots et les propositions du livre ne doivent jamais retenir la pensée du lecteur n il faut en briser l'os pour atteindre la moelle, eu d'autres termes il faut aller jusqu'aux chose/. Lire ne doit ,pas être racceptatlon servile des affirnir^^ions (on des négations) de l'auleur. niais leur confrontation avec la réalité^ avec fexpéyii^ce et avec la raison qui est la condensation des cx])ci'1(miccs de la race humaine. No cherchons pas ce quelautoura pensé, mais'isi ce quHl a pensé est vrai. Il faut scruter, plus encore que les affirmations ou les négations, les motifs pour lesquels l'auteur nie ou croit. |

En d'autres termes, quand un auteur en mal de paradoxe, affirme qu'Homère ou que Shakespeare n'ont pas existé, ce sont ses raisons qu il faut peser une par une et non ses ai'firmations. Ouaiui on affirme qu'une baleine a plus de ressemblances avec un homme <iu'avec un requin, c'est l'examen des similitudes profondes qui tranche la question

(1) La chanson du roi DiKjobert. Grande Hcvue. Janvier 194îî.

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Quand on m'explique les invasions des Barbares par l'assèchement progressif de l'Asie centrale, et qu\m ingénieur qui a travaillé en Mésopotamie m'informe que les canaux d'irrigation de l'antique Babylone sont à cinq mètres au-dessus des plus hautes eaux actuelles de l'Euphrate, le lien de causalité entre les deux événements me paraît probable.

Quand Hugo me montre chez une prostituée un amour maternel admirable, je refuse de croire à la possibilité d'un sentiment sublime dans une âme lâche qui n'ose opter entre le travail, la pauvreté digne et le luxe, sot en lui-même et, de plus, infâme dans la circonstance.

Toute connaissance qui n'a pas passé « par l'estamine » et que nous logeons « à crédit » est une pseudoconnaissance. C'est « un jeu de mémoire qui va tout seul », mais ce n'est qu'un jeu. Ce n'est pas « incorporer le savoir à l'âme ». On devient ainsi un livresque : non seulement on ne confronte pas ce qui est imprimé avec la réalité, mais on finit par ne plus voir les réalités que déformées et à travers ce qui est imprimé.

On est rapidement encombré et paralysé par l'accumulation d'opinions et de faits parmi lesquels on ne peut plus discerner le vrai du faux.

Ainsi, dans beaucoup de nos livres scolaires l'enseignement de la morale repose sur Yimpératif catégorie que. D'après Kant la loi morale ne résulte ni de l'expérience ni de la volonté divine : elle est suspendue entre le ciel et la terre I On sait qu'en géologie ce sont des faits communs que les phénomènes de transport : un terrain irès ancien vient recouvrir des terrains plus récents. Un phénomène analogue s'est produit dans le cerveau fumeux de Kant : par-dessus l'esprit critique emprunté à Descartes et à Hume, le vieux fonds sentimental luthérien a fait irruption, et les antiques sentiments religieux ont recouvert la Crilique de la Raison Pure,

Cerveau fumeux, disons-nous, car l'uTiité n'a pu se

faire en lui : sa doctrine, arbitrairement, considère l'univers ordonné de Descartes et des latins comme incohérent puisque, par un coup d'Etat, nous devons y introduire raison et moralité, sans d'ailleurs pouvoir les justifier. C'est une doctrine qui coupe l'univers en deux. Combien supérieure la doctrine des grands penseurs français et grecs qui considèrent l'univers comme tendant tout entier vers une raison de plus en plus claire et qui trouvent les fondements solides du devoir dans la raison et dans l'ordre essentiel des réalités. L'impératif catégorique, voilà un mot prétentieux, vide de vérité, écran opaque entre l'esprit d'examen et la réalité.

De même qu'à la guerre, le chef doit deviner quelles masses se cachent derrière le rideau des tirailleurs et au besoin, par une offensive énergique, obliger le gros de l'ennemi à se révéler, de même, l'esprit, par un effort vigoureux, doit percer le rideau des mots et pénétrer jusqu'aux réalités. Il ne faut jamais quitter un mot, une proposition, une page sur une impression vague. Obstinons-nous à peser la valeur exacte des mots, surtout s'ils sont importants comme « acte » et « puissance » chez Aristote, comme « intuition » et « natures simples » c^Jiez Descartes.

l'érudition, refuge CONTRE l'eFFORT

La plupart du temps, l'érudition est un prétexte qu'on se fournit à soi-même pour ne pas aller jusqu'au fond des choses. Une citation est si commode pour esquiver l'effort profond ! Aussi quand elle vient avant que l'auteur ait élucidé sa propre pensée, doit-elle être suspecte. Buffon a vu comment les Allemands, chez qui l'effort de pensée va rarement jusqu'à l'idée claire et distincte, remplacent par l'érudition l'énergie de l'intuition : « J'ai été frappé... d'un défaut ou d'un

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