‹ Le travail intellectuel et la volontéChapitre 88 sur 119 · PAR LA LECTURE, SE TROUVER SOI-MÊME · texte numérisé non relu

PAR LA LECTURE, SE TROUVER SOI-MÊME

excès... que les savants d'Allemagne ont encore aujourd'hui : c'est de cette quantité d'érudition inutile dont ils grossissent à dessein leurs ouvrages ; en sorte que le sujet qu'ils traitent est noyé dans une quantité de matières étrangères sur lesquelles ils raisonnent avec tant de complaisance et s'étendent avec si peu de ménagement pour les lecteurs, qu'ils semblent avoir oublié ce qu'ils avaient à vous dire pour ne vous raconter que ce qu'ont dit les autres »... « Je vois, ajoute-t-ii, le savant dans sa bibliothèque lire successivement les anciens, les modernes, les philosophes, les théologiens, les jurisconsultes, les historiens, les voyageurs, les poètes, et lire sans autre but que de saisir tous les mots, toutes les phrases, qui, de près ou de loin, ont rapport à son objet; je le vois copier et faire copier toutes ces remarques et les ranger par lettres alphabétiques, et après avoir rempli plusieurs portefeuilles de notes de toute espèce^ prises souvent sans examen et sans choix, commencer à travailler sur un sujet particulier et ne vouloir rien perdre de tout ce qu'il a ramassé » [His^ toire Naturelle^ l^** discours)

C'est ainsi que la plupart des lecteurs sont constamment distraits de la pensée de leur auteur par des remarques biographiques, historiques, grammaticales,/ etc.

Ne les imitons pas !' Astreignons-nous à suivre l'enchaînement des idées, saisissons leur importance Felative, leurs rapports, la valeur des preuves qui étayent les affirmations ou les négations, j Voyons comment un grand écrivain amène à une clarté limpide les pensées organiques qui donnent la vie à son œuvre.

PAR LA LECTLRE, SE TROUVER fol-MÊME

Mais cela ne suffit point encore.!^ Pour communier intimement avec un penseur, je dois confronter constçtmment sa podsée avec ma propre expérience. IjCette

confrontation est le seul moyen ^e j'aie au début de ma vie intellectuelle de me trouver moi-même, de prendre conscience des tendantes profondes qui constituent ma personnalité^, Dans le calme de l'étude, telles pensées de l'auteur produisent des résonnances profondes dans mon esprit. Elles y ont du retentissement : ma sensibilité va au-devant d'elles pour leur faire fête et les accueille comme des amies retrouvées. D'autres, au contraire, provoquent une sourde hostilité qu'une plus longue fréquentation peut faire disparaître. Contre d'autres enfin, Tinimitié est irréductible. C'est ainsi que les postulats de la Critique de la Raison Pratique de Kant, si illogiques, si hypocrites^ m'ont toujours répugné profondément.

C'est en écoutant vibrer en moi ces harmoniques que peu à peu je puis discerner dans la mêlée un peu confuse de mes sentiments et de mes idées, ce qui est fondamental. Je puis ainsi choisir mes amis intellectuels et la voie que j'ai chance de parcourir avec succès parce qu'elle fera s'épanouir ce qui, en moi, aura force et durée. rvto9'. cjsa'jTov. Combien ai-je vu de jeunes talents échouer parce que, mal renseignés sur euxmêmes, ils subissaient des suggestions étrangères qui les trompaient sur la direction des courants permanents de leur ame : aussi, allaient-ils à l'œuvre avec le sentiment d'une résistance, d'une souffrance intime, qui rendait impossible rcuthousiasnie du travail créateur l le découragement était inévitable,

« Tout homme dans le monde arrive à faire ce qui lui plaît pourvu que cela lui plaise pour de bon (1) »] Cela revient à dire qu'un jeune homme est sûr de faire une carrière féconde «il va vers l'avenir avec ses forces unies au lieu d'y aller divisé contre lui-même :j mais innombrables sont les étourdis qui, faute de discerner

(4) Disraeli, Endymion, ^

.^ES LECTURES DE GOMPLÊMIiNT m

en eux-mêmes le stable et le fondamental de Taccidentel, ne gavent pas pousser les racines de leur vie morale; et intellectuelle jusqu'aux sources qui ne tarissent; jamais (1). \

Aussi ne faut-il lire cfge des chefs-d'œuvre p> vivT'ft a à \i l'ombre des grands maîtres », Ces lectures choisies, il v faut les aborder avec une entière loyauté, avec toutes [ ses forces, prendre l'habitude de scruter à fond le sens ! des mots, n'en jamais laisser d'incompris ou de dou" teux. L'étude de l'enchaînement des idées, de la pro- ! gression logique du raisonnement, de la valeur des preuves aguerrit l'énergie de l'esprit, aiguise le juge- i/ ment, crée le besoin de confronter les idées avec Texpé- ; rience, avec la réalité. On acquiert ainsi un vif sentiment de la preuve. ■

Une lecture faite avec cette vigueur est un dur travail i auquel il ne faut consacrer que les moments de pleine i énergie. Peu d'heures par semaine suffisent : aussi faut-il écarter résolument les œuvres qui ne sont pas de premier plan. Il faut se borner aux œuvres belles, puis- j santés et ricJies, dont des générations d'érudits s'eiTor- j cent d'établir les textes dans leur pureté, telles que les ' œuvres des Platon, des Aristote, des Montaigne, des Pascal, etc. Ceux-là méritent seuls le corps à corps ] qu'on affronte avec toute sa sensibilité,, toute son intel- 1 ligence. Seuls ils sont dignes de l'effort entier de la '' personnalité décidée à prendre conscience d'elle-même ^ dans cette lutte.

LES LECTURES DE COMPLEMEiNÎ

Mais il est d'autres lectures qui sont loin d'exiger la même énergie : ce sont les lectures de complément. Il ne faut jamais commencer par elles. Par exem-

(1) Apprentissage de l'art d'écrire. Les sources éternelles.

ÎOi COMMENT S'INSTRUIRE PAR LÉS LIVRES

pie, si j'ai à étudier la question du caractère^ je commencerai par étudier à fond la classification de Ribot, le plus éminent des psychologues contemporains. Chacune de ses remarques, je la confronterai avec moi-même, avec les caractères des gens que je connais bien. Cette vérification demandera beaucoup de temps, mais c'est seulement quand ma conception des divers caractères sera devenue nette, concrète, vivante, que j'aborderai, comme compléments, les études de Ribéry, de Pérez, de Paulhan, de Malapert, etc. Toute autre méthode ne peut produire que le désordre, l'incohérence et ne peut que brouiller la mémoire.

Qe même, ai-je à étudier Rodogune, pièce pour laquelle Corneille a toujours eu de la « tendresse » ? Je lirai d'abord lentement la tragédie afin de me « débarrasser » de ce qui constitue le drame, l'intrigue. Je lirai ensuite lentement les scènes remarquables « par la solidité du raisonnement, la chaleur des passions, les tendresses de l'amour et de l'amitié ». / Comme je &ais que je ne retiendrai pas tout, et que /je ne dois pas l'essayer, je concentrerai mes efl'orts sur trois passages : 1^ sur l'expression de l'exquise amitié des deux frères ; 2<* sur l'expression de l'amour d'Antiochus pour Rodogune, et de Rodogune pour Antiochus, amour discret et délicat ; 3° sur une scène, admirable par la vigueur de la pensée : celle de la confession de Cléopàtre (II, m). Je fixerai dans mes notes, pour y revenir souvent, « la force des vers, la facilité de l'expression, la solidité du raisonnement » de ces soixante vers impérissables, que j'étudierai à fond.

Je ferai en sorte, par des révisions fréquentes, de ne plus rien perdre des trois scènes caractéristiques du génie de Corneille, car ce qui doit intéresser l'étudiant en lettres, c'est l'expression des sentiments de l'Ame humaine par un grand écrivain et les belles coulées de \ la pensée.

LÈS LECTURES DE GOMPLÉMENt êë

Chaque fois que notre jeune étudiant possédera parfaitement un texte, il sera frappé de constater combien les critiques les plus connus lui seront de peu de' secours. S'ils font ce métier secondaire de critique, c'est qu'ils se sentent incapables de créer une œuvre. A la façon du lierre parasite, ils vivent de la sève d'autrui, c'est-à-dire du travail de ceux qui pensent par eux-mêmes.

Les uns se préfèrent à l'auteur et cherchent à bril-]^C/^ 1er à son occasion ou à ses dépens. Pour d'autres, l'auteur est un prétexte à polémiques.

D'ailleurs, combien ont le temps de pénétrer humblement et lentement dans la pensée du maître ? Gomment être juste pour un écrivain sans une étude approfondie de ses ouvrages ? La seule critique qui puisse avoir quelque portée, consiste à se mettre à la place de celui qui a fait œuvre de créateur, et à montrer, de ce point de vue, les imperfections du travail et surtout à suggérer ce qu'il eût fallu faire. Pour peu que le critique soit mù par quelque antipathie sourde, ou comme Fa été souvent Sainte-Beuve par une jalousie qu'il ne peut cacher, il commettra de lourdes erreurs.

Les meilleurs d'entr'eux sont pris dans le tourbillon de la vie parisienne. Qu'on se souvienne de l'aveu de Brunetière : « Je lis beaucoup, je lis vite et j'ai bonne mémoire. Ainsi, ce matin... j'ai lu en deux heures le nouvel ouvrage de M. Anatole France Sur la Pierre Blanc he^ qui a paru hier soir. Et je l'ai lu de façon à en pouvoir rendre compte, c'est-à-dire à Tanalyser, à le commenter, à le critiquer (1) ».

N'est-ce pas un aveu d'un cynisme, ou* peut-être d'une inconscience effrayante ? Aussi n'cst-on pas étonné de voir ce critique émi^i^re sur GorneOle un juge-

(1) Le Tfmps, 5 févi'ier d905.

206 COMMENT S'INSTftUIHE PAU LES LIVRES

ment incohérent et ridicule. <s La tragédie de Corneille, dit-il, c'est beau, admirable, sublime, ce n'est ni vivant, ni humain, ni réel ». Une tragédie qui n'est ni humaine, ni réelle ne peut être admirable : c'est une œuvre de fou et parler ainsi de Corneille-le-Véridique, c'est se juger. « En somme, dit Bainville, Bininetière disait catégoriquement, sur un ton qui n'admettait pas de réplique, des choses qu'il n'avait pas pensées, qu'il ne sentait point ».

Soyons donc prudents dans le choix de nos lectures de complément. Ne gaspillons pas nos forces. Dédaignons ceux qui écrivent beaucoup, donc trop vite, ceux qui inondent les revues et les journaux de leur copie, de leur bavardage intarissable.

Nous sommes naïfs quand nous sommes jeunes et nous sommes dupes des noms célèbres. Nous ne savons pas que les écrivains connus, quand ils se laissent happer par la vie parisienne, deviennent vite des dispersés. Les longues semaines de méditation tranquille leur sont impossibles. Mis en relief, appelés par les journaux, presque tous vivent, sans y plus rien ajouter, sur le capital de travail consciencieux accumulé pendant les années obscures. Que de membres de l'Académie française ont écrit ou écrivent sans arrêt ! Les orpailleurs de l'avenir s'arrêteront découragés quand ils devront remuer ces immenses tas de sable pour y découvrir de rares paillettes d'or !

Il ne faut pas lire non plus les écriis des autours fussent-ils de l'Institut, qui sont sans personnalité, qui abaissent l'histoire jusqu'à des cancans et qui prennent une curiosité malsaine et une manie d'espionnage pour de la biographie. Le goût du mes([uin est signe d'un petit esprit. Que peut nous importer de savoir si Faus» /^ tine fut fidèle à Marc-Aurèle, si la femme de Victor

IHugo eut des aventures? La question des maîtresses d^ Louis XIV ou de Napoléon I*'' est de la qualité de celles

LECn'URÉS DE FORMATION MORALE 2ùt

qui passionnent une midinette. N'abaissons pas le ton de notre esprit à des balivernes.

Une forme fréquente de la lecture de complément est une espèce de chasse. De même que le chasseur va, par les champs et par les bois, le doigt sur la détente du fusil, l'oiil au guet, l'oreille attentive, de môme, on part en chasse à travers les livres où l'on espère trouver « quelque chose », un renseignement, une su'^geslion... Pou dont cette lecture au hasard, les « tréJDucheis » sont en l'équilibre et parfois de bonnes prises y tombent. Mais quelle perte de temps et de fraîcJieur d'espiil! C'est ce que Beyle appelait» lire des doigts ». C'est la lecture des érudits, dangereuse, car elle désliabitue de penser par soi-même. On y prend l'accoutumance de ne pas confronter ce qu'on lit avec soi-même ou avec la réalité.

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