L'ART DE PRENDRE DES NOTES
mais ils avaient beaucoup réfléchi : ils ont osé aller de l'avant et regarder en face les problèmes de la vie, comme Font fait Descartes et Pascal. Ils savaient qu'ils ne comprenaient vraiment que ce qu'ils avaient découvert ou retrouvé par leurs propres forces. pis savaient que la lecture peut êtr^ funeste si on y perd l'habitude de l'effort personnel. \(l faut gagnera la sueur de son front le pain de l'âme,' comme le dit Malebranche et lorsqu'un homme a la tête pleine, il méprise le travail de l'attention : souvenance pleine, jugement creux, ajoute Montaigne. Trop ou trop peu d'instruction abêtit, ' dit Pascal, et Hobbes remarque que l'on n'est pas éclairé \ en proportion de ses lectures. | •
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Toutefois, quelque ménager que l'on soit de ses forces, la masse des lectures indispensables écraserait l'esprit s'il fallait tout retenir. Heureusement c'est la mémoire de papier, qui supporte l'effort : en d'autres termes, les notes sont pour le travailleur un allégement puissant. Sans elles, les souvenirs deviennent vagues et sans consistance.
( Mais les notes peuvent être très dangereuses par elles-mêmes et par leur masse. /
Dangereuses par elles-mêmes car si on les prend dans les moments de paresse et de sommeil de l'esprit critique elles constituent une troupe sans cohésion et sans résistance.
Dangereuses par leur masse, car si elles ne sont pas admirablement ordonnées elles seront à une armée qui est dans la maiu du chef ce qu'est une cohue en débandade après une panique.
^1 y a donc un art de prendre des noies et chacun a les notes qu'il mérite. Do bonnes notes soat la récom-
8l« COMMENT S'INSTRUIRE PAR LES LIVRES
pense d'une volonté qui sait suspendre le Jugemenl et ne prononcer le diynits es intrare qu'après une évaluation lucide. Mais le choix rigoureux à Tentrée ne suffit pas : il faut en outre que chaque note soit classée et qu'elle puisse être retrouvée immédiatement parmi des milliers d'autres. ,
Pendant les lectures de formation intellectuelle, prendre des notes est indispensable à cause de l'infirmité de Tattention et de la mémoire. Nous avons vu que nous ne sommes pas de purs esprits et que l'écriture est un soutien pour l'attention. La destination de ces notes est de mettre à notre disposition, commodément, la pensée d'un maître, que nous pourrons souvent réévoquer dans sa précision et jîar suite incruster dans la mémoire de façon à ne plus l'oublier.
N'imitons pas les mauvais élèves qui croient que résumer c'est piller par ci, par là une phrase, ou un lambeau de phrase : indigestes et rachitiques seront vos notes si elles ne sont le résultat d'un vigoureux effort d'esprit. Il faut pénétrer la pensée de l'auteur, la comprendre, et ensuite, rexprimer. Exprimer, c'est® au propre, contraindre, par une pression énergique une liqueur à sortir du fruit qui la contient : on exprime le jus du raisin en le pressant et de même, on exprime l'essentiel d'un auteur par une espèce de condensation de sa pensée, qui exige un ellort énergique. Eusuite,g) ces notes, mises en ordre, on les lit, on les relit, on les apprend par cœur, s'il le faut — et c'est un traval' définitif : c'est ainsi qu'on avance en ne laissant derrière soi que des souvenirs organisés indestructiblemcnt.
Malgré ma mémoire si rétive qu'il m'est presque impossible de retenir une poi^sie de vingt vers, jaî comme je l'ai déjà dit présentes à la mémoire, après trente années, les Mér/i talions de Descartes, ï Analyse spéciale de Spencer, la TJu'orie Psychologique de la matière de Mill, etc., parce que j'ai relu souvent, durant
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mes promenades, des notes où j'avais mis toute mon énergie.
Quant aux notes prises au cours de lectures édifiantes, il faut en faire des cahiers spéciaux : nous y retrouverons la voix amie et les paroles tonifiantes des meilleurs parmi nos aînés. 11 ne faut pas craindre de copier les passages qui nous ont secourus dans les: moments de découragement, de chagrin ou qui ont redoublé notre ardeur dans les moments de fermeté.
Jusqu'ici, il n'y a aucune difficulté : l'embarras ne commence qu'aux notes de lectures de complément, aux notes de chasse à travers livres et revues et aux notes mises en consigne pour soulager la mémoire. La règle est que ce qui doit soulager n'accable pas. Guerre aux notes passives qui sont du pseudo-travail, aux notes prises dans le demi-sommeil des facultés critiques ! Las du travail, dit un auteur, il se mit à prendre dés notes !
Les notes prises dans les moments de paresse sont dangereuses, car, au moment de nous en servir, nous oublierons qu'elles sont suspectes. Il faut, à l'entrée de notre arsenal de notes, un contrôle sévère. La citation est-elle authentique? Si le passage que nous coupons dans une revue ou dans un livre est signé, quelle est la valeur du témoin? Est-il réellement intelligent on n'est-il qu'un pseudo-intelligent? Pense-t-il avec des m^ots ou a42iLci:).Tit,ar,t ave^la réalité? Est-il compétent dans.] fi cas présent? Quel est son caracîère7sa véracité habituelle^? Est-il passionné? Impulsif? Est-il d'esprit libre?
C'est ainsi que je me garderai d'insérer dans mes notes un jugement quelconque de Brunetière sur Corneille qu'il n'aime pas et ne comprend pas, ou sur un romancier qu'il lit en deux heures ! Quelle que soit l'autorité d'un écrivain, je ne tiendrai compte que des affirmations (ou négations) qu'il prouve ou que je puis prouver.
Quand un Hello déclare que La Fontaine n'est pas un poète, je passe en riant et je vais relire les plus bemi vers do notre langue :
< Solitaide où je trouve une douceur secrôte »...
et le critique passionné et paradoxal qui affirme sans prouver, je le jette au rebut.
On est souvent entraîné en lisant un écrivain qui a de l'entrain, de l'esprit, du bagout et l'on coupe un passage ou on le note.
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Pour parer à cet entraînement et à rëncombrement qui en résulterait à la longue, j'ai un tiroir que j'appelle le bassin de décantation. J'y jette mes notes au fur et à mesure : passage copié, pensée résumée en quelques mots, passage d'un article de journal, page arrachée à une revue, ou à un livre médiocre dont l'auteur cependant a déniché une citation intéressante. Je n'ai aucun respect pour les livres que j'achète sur la foi du titre ou du nom de l'auteur et dont autrefois j'alourdissais ma bibliothèque parce que je n'osais les jeter aux vieux papiers. Aujourd'hui, j'en détache les passages intéressants. Puis, tous les trois mois, je passe en revue les documents du bassin de décantation. Je me pose la question de valeur : cette note, cette coupure m'a-t-elle plu parce qu'elle flatte mes préférences, ou parce qu'elle est vraie? Est-elle exacte? Ce qu'elle affirme est-il prouvé? J'élimine impitoyablement ce que j'avais retenu par suite d'associations d'idées disparues et qui par conséquent n'étaient pas stables. J'élimine ce qui, à l'examen, se révèle faible ou douteux. Souvent, la presque totaHté de mes notes passe du buhwin de décantation à la corbeille à paniers.
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Je classe celles qui échappent à la condamnation. Quand on prend la plume, quel sentiment de sécurité n'éprouve-t-on pas quand on sait que tous les documents qu'on emploie ont été vérifiés et loyalement critiqués! Sans ce choix consciencieux à l'entrée, on n'a aucune certitude et 1 on perd, hélas ! le sentiment délicat de la probité.
Herbert Spencer, qui pour ses livres de sociologie avait à classer une masse considérable de faits, achetait deux exemplaires des ouvrages importants, afin d'en découper plus facilement les pages significatives. Son secrétaire notait les références sur chaque coupure et il les classait dans des chemises que Spencer plaçait en demi-cercle sur le plancher. « Parfois, dit-il, un fait me montrait la nécessité d'un chapitre auquel je n'avais pas pensé. Je prenais alors une nouvelle chemise pour y placer ce fait et d'autres analogues » (1).
Darwin notait soigneusement les faits, les hypothèses opposés à sa manière de voir, car il avait remarqué qu'il les oubliait plus facilement que les faits favorables. Il a toujours travaillé à plusieurs œuvres à la fois. Il avait organisé dans un meuble étiqueté trente à quarante portefeuilles dans lesquels il insérait ses références et ses notes. A la fin des livres qu'il achetait, il ajoutait une table des faits qui concernaient ses ouvrages en cours. Si le livre ne lui appartenait pas, il écrivait un résumé à part. Avant d'entreprendre un travail, il regardait toutes ses tables et tous ses portereuilles et il avait ainsi toutes les informations réunies pendant le cours de sa vie (2).
(1) Herbert Spencer, Une autobiographie. Trad. Vangnv, p. 40L F. Alcan, 1907.
(2) La vie et la correspondance de C'^uvlea Darivin, Trad. Varigny p. 103. Deux volumes^ 18Sa
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