COMMENT CLASSER SES NOTES
Après bien des essais, voici l'organisation qui m'n paru la meilleure. Si le classement est trop compliqué, au lieu d'aider, il augmente la confusion. Une quarantaine de casiers me semble le maximum^ car avec un nombre plus grand commence la confusion. J'ai fait faire deux meubles contenant quarante boîtes en carton solide dont l'avant bascule. Ces boîtes sont numérotées et chaque numéro correspond à un titre général. Par exemple, ce qui concerne le travail intellectuel est •lassé dans un carton, ce qui concerne la volonté dans an autre, et ainsi de suite pour la mémoire, la lecture, etc.
iNaturellement chacun doit se faire sa classification, suivant ses goiHs et suivant la nature de son travail.
Quand je prends une note, ou que je fais une coupure dans un journal, dans une revue, dans un livre, j'ai sous les yeux la table de mes cartons, et j'inscris sur ma note le numéro du carton où elle doit être classée. Si la note est d'importance, elle va rejoindre aussitôt sa place, sinon, ou s'il y a quelque embarras pour la classer, elle va au bassin de décantation. Si le livre ou la revue ne m'appartient pas, je prends une note, un résumé en deux lignes où j'indique la nature de la référence avec renvoi au livre et à la page.
De cette façon, je ne construis pas sur le sable : aucun effort n'est perdu. Mes observations, mes lectures, les pensées qui me viennent en promenade ou au lit et que je note sur de petits feuillets volants, les images qui me sont suggérées par les spectacles naturels, etc., se classent et de temps en temps, je reprends un de mes cartons et lui fais subir un sévère examen de contrôle De cette façon, quand j'ai à écrire un livre ou un clia[)itre j'ai devant moi mon cxpéric/ice totale de
COMMENÎ GLASSËK SES NOTES î U1
plus de trente années^ incessamment contrôlée et critiquée.
J'ai fait de bonne heure, pour les ouvrages qui me tiennent à cœur, des plans provisoires en état de révision permanente. L'essentiel est que ces plans soient nets, car la sensibilité des trébuchets, et par conséquent la richesse des captures, est en raison de la netteté des idées directrices. Les trébuchets alimentent si copieusement les idées nettes que lorsque j'ai gardé vingt ans un livre sur le chantier, il s'est fait en quelque sorte tout seul, sans que j'aie eu à intervenir. C'est une lente croissance organique, sans à coups, calme, régulière, sans efforts^ parce qu'une fois le cerveau discipliné, il n'est pas plus difficile et il est plus agréable de penser à ses travaux que de ruminer les inévitables contrariétés de la vie quotidienne. J'ai eu ainsi une vie heureuse et pleine de saveur. L'habitude rend tout facile : elle crée si bien le besoin du travail que lorsque je n'ai pas fait dans la journée un vigoureux effort de deux à trois heures, l'énergie cérébrale inemployée va éveiller les préoccupations et les petits ennuis dont nous avons tous une ample provision. Dans le travail, ces malaises de l'an:'* passent inaperçus comme les malaises physiques dont on ne s'aperçoit que quand on ne fait rien.
Vauvenargues remarque qu'un homme « qui digère mal et qui est vorace, est peut-être une image assez fidèle du caractère d'esprit de la plupart des savants ». Nous avons tous l'esprit affaibli et incommodé par notre voracité pour les livres. Nous avons une créjiulité déraisonnable à une espèce de suralimentation par les livres, qui n'est qu'une indigestion chronique.
LISOxNS PEU, MAIS BIEN
Pour qui se regarde faire, il est clair que l'abus de la lecture n'est qu'une forme sournoise de l'appréhen-
m COMMENT SlNSTRUlRË PAR LES LtVREâ
sion de Teffort.j'La lecture, ne craignons pas de le répéter, est la forme lapins dangereuse de la paresse parce qu'elle empêche le remords, en donnant Tillusion du travail, Je crois que les conseils donnés par la plupart des maîtres : « Il faut lire !» — « Il faut lire beaucoup !» — « îl faut se tenir au courant ! », ont annihilé bien des talents naissants. On leur dissimule ainsi la vérité essentielle, que pour se trouver, il faut se chercher, et que la dissipation par les livres ne nous y aide pas. Nous devons insister sur ce point, car cette erreur de méihode fait beaucoup de mai. Récemment encore, un jeune homme de valeur, écrivait de l'arri ère-front à son père (1) : « A peine arrivé, je me consacrai entièrement à la lecture. J'y emploie la totalité de mon |temps, de sept heures et demie du matin à onze heures du soir ou minuit, en en exceptant les repas et la promenade de santé que je m'impose ». Il espère retirer de cette méthode plusieurs résultats dont le plus important « qu'il entrevoit, qu'il pressent plutôt, le développement, ou plus exactement, la précision de sa personnalité ». Hélas, il n'eût trouvé que dégoût, éparpillemeut et avortement.
Comme tant d'autres, moi aussi, j'aurais eu l'esprit dissous par l'abus des livres si je n'avais eu la chance de quitter Paris pour un collège du midi où je ne trouvai aucun livre concernant mes études. Je dus aborder de front les questions que j'avais à exposer à mes élèves et je fis la découverte capitale de ma vie : quelques heures d'cflbrts personnels pour élucider une question me conduisaient beaucoup plus avant dans la vérité que des journées de lectures ; mes lectures avaient une autre force de révélation quand elles suivaient une
(1) Lettres fifiaies d'un soldat {iué au front). Revue de Paris, no 4u 1" mai 1918.
LE ROLE t>ES CRITIQUES gl9
vigoureuse attaque personnelle d'une question que quand elles la précédaient.
Je découvris ainsi que la lecture des maîtres ne m'apportait une aide efiicace que lorsque j'avais fait mon possible pour élucider moi-même la question. Je compris dès lors qu'un maître est comme un ^ide dans une escalade difficile : il ne peut faire les efforts à votre place. Son rôle est de vous aider et surtout de vous donner confiance en vous prouvant par son exemple que l'escalade est possible. Mais c'est vous qui devez vous agripper des pieds et des mains aux aspérités du granit et grimper.
(Le secret d'un beau développement, répétons-le jusqu'à satiété, consiste à tout subordonner aux moments sacrés de pure énergie intellectuelle qu'il faut donner à l'effort de la composition. La lecture ne vaut que dans la mesure où elle vient le compléter. Elle est dangereuse si elle habitue à une molle passivité, et si elle dissipe nos forces.