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CHAPITRE VIII

SOCIÉTÉS AYANT POUR OBJET DE • TRANSFORMER LES OUVRIERS SALARIÉS EN OUVRIERS ASSOCIÉS

Sociétés de crédit mutuel.

« Il n'y a que trois manières d'exister dans la société, disait Mirabeau * ; il faut y être mendiant, voleur OU salarié. »

On peut aussi, à ce qu'il semble, y être propriétaire.

«* Le propriétaire lui-même, disait encore Mirabeau, n'est que le premier des salariés. Ce que nous appelons vulgairement sa propriété n'est autre chose que le prix que lui paie la société pour les distributions qu'il est chargé de faire aux autres individus par ses consommations et ses dépenses. »

Voilà, à ce compte, un fonctionnaire trop bien payé, et une fonction par trop facile,

' Séance du 10 août 178».

M La propriété, disait-il un autre jour, est le droit que tous ont donné à un seul de posséder exclusivement une chose à laquelle, dans l'état naturel, tous avaient un droit égal *. »

Pas du tout : la propriété est le droit que je possède en vertu de mon travail et de mon épargne, et que la société garantit, ce qui est tout autre chose que de le fonder. .

Si je ne gagne que quatre francs pour ma journée, ce qui est tout juste l'équivalent de mes besoins, et que je me prive de tout superflu, et même d'une partie du nécessaire, de manière à ne dépenser que deux francs et à en épargner deux, ces deux francs m'appartiennent du double droit de mon travail et de mon épargne, et la société blesserait la justice en me les ôtant.

La société, pour être régulière et stable, doit tenir à la propriété sous sa double forme : à la propriété conquise, qui s'appelle le capital, et à la propriété militante, qui s'appelle le travail. Le travail et le capital ont une commune origine et un commun intérêt. C'est une vérité économique et philosophique dont la conséquence est que , dans une société parfaite , personne , excepté les invalides , ne devrait posséder sans continuer à travailler, et personne ne devrait travailler, d'un travail sérieux et utile, sans commencer à posséder.

' Séance du 30 octobre 1789. .

Mais il faut bien distinguer entre le rôle de la loi civile, celui de la loi sociale et celui de la volonté. Ce que la loi civile peut faire, pour que le travail conduise à la propriété, c'est de supprimer les obstacles légaux et administratifs ; ce que la loi sociale peut faire, c'est de fournir à l'initiative les instruments qui lui sont indispensables ; ce que la volonté peut faire, c'est de transformer le prix du travail en propriété par l'épargne.

Quand nous parlons de lois sociales, il ne faut pas croire qu'il s'agisse uniquement de lois favorables aux ouvriers : il s'agit de lois favorables au développement de l'activité humaine. De telles lois existent déjà dans nos codes ; nous demandons seulement qu'on en fasse de nouvelles, ou qu'on transforme les anciennes de façon que tout le monde puisse en profiter, les ouvriers et les prolétaires comme les autres citoyens. Loin de vouloir une dérogation au droit commun, c'est en toutes choses le droit commun que nous invoquons.

Pendant longtemps on a cru, législateurs, philosophes , simples libéraux , que tout était fait , de ce que la loi peut faire , par la déclaration de l'égalité des citoyens devant la loi. La loi, disait-on, doit se borner à effacer tout privilège ; il ne lui appartient pas de se mêler des actes privés du citoyen , même pour le servir.

C'est confondre la loi civile, qui en effet n'a d'autre but que de conserver à chacun la jouissance

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de son droit, avec la loi organisatrice ou sociale qui doit favoriser le développement de l'activité humaine par tous les moyens compatibles avec la liberté.

Que fait par exemple la loi en ce qui concerne la propriété? Après l'avoir définie, elle la consacre eu punissant le vol : voilà tout ce qu'elle fait comme loi civile, à l'aide de ses tribunaux. Mais, comme loi organisatrice, elle favorise la propriété en mettant à sa disposition des moyens de crédit, tels, par exemple, que des banques nationales. L'État n'est donc pas quitte envers les citoyens quand il leur a donné un Code pénal, un magistrat et un gendarme.

Il faudrait à présent passer en revue toutes les institutions destinées par l'Etat à favoriser l'activité du citoyen, pour voir s'il a toujours été aussi impartial entre le travail et le capital qu'il voulait et qu'il croyait l'être. Il est facile à la loi pénale d'être la même pour tous, parce qu'elle ne fait qu'imposer à tous une même négation ; cela est moins facile à la loi sociale, qui doit s'accommoder aux diverses conditions des citoyens. Il arrive même à la loi pénale de perdre sa lucidité et sa sûreté, quand elle se rencontre dans une question mixte avec la loi sociale ; c'est ce qui a eu lieu pour les coalitions. Le législateur a cru longtemps qu'il n'avait à régler que les rapports d'un capitaliste isolé avec un travailleur isolé ; c'était se tromper sur le caractère du capital,

qui possède , même dans l'isolement , la force d'une coalition, et sur celui du travail, qui n'a aucune force contre le capital sans la solidarité des travailleurs. Cette erreur a duré trois quarts de siècle : tant il est malaisé de gouverner des situations différentes par une formule unique !

Appliquons plus spécialement ces principes au crédit, instrument nécessaire soit de l'acquisition, soit du développement de la richesse. L'État est intervenu dans la production du crédit par deux moyens : par des prohibitions et par des créations, c'est-à-dire par des lois pénales et par des institutions sociales.

Il a créé lui-même la Banque de France et ses succursales, puis un certain nombre d'établissements qu'il s'est appropriés quand il ne les créait pas, soit en leur conférant un monopole, soit en exerçant sur eux une surveillance , ou même en se chargeant jusqu'à un certain point de les diriger : tels sont le Crédit foncier, le Comptoir d'escompte, etc., les agents de change, les courtiers de commerce , etc. Voilà des établissements créés ou patronnés par l'État , en sa qualité de pouvoir social, chargé de provoquer et de faciliter le développement de l'activité des citoyens. Il existe aussi des maisons particulières et des compagnies générales, fondées par les citoyens en dehors de l'action du gouvernement, et que l'État, agissant ici par le moyen de loi» restrictives et pénales, soumet à

certaines restrictions et à certains règlements ima* ginés dans l'intérêt des tiers, et qui vont trop souvent contre leur but.

Or les établissements fondés et patronnés par l'État ne profitent qu'au capital, ou au travail entrepris par le capital ; et les restrictions imposées par lui aux banques privées et aux compagnies ont pour résultat d'en fermer l'accès au travail lorsqu'il n'est point propriétaire du capital, et qu'il s'adresse au crédit directement. Cette exclusion du travail n'est ni dans la lettre ni dans l'esprit de la loi ; elle résulte de la force même des choses. Elle n'en est pas moins incontestable. L'ouvrier trouve auprès de lui le crédit domestique, qui lui. est fatal; il ne trouve nulle part le crédit industriel, qui lui est nécessaire pour améliorer et transformer sa condition. Ce dénûment est si manifeste que l'État a enfin résolu d'intervenir, et qu'il a créé lui-même trois sortes d'institutions destinées spécialement à remplir, pour les citoyens qui n'ont pas de capital , la triple fonction des banques : c'est-à-dire à recevoir et à faire fructifier leurs épargnes, à leur faire des avances d'argent , à porter leurs valeurs d'un lieu à un autre. Ces institutions publiques sont, pour la première fonction, les caisses d'épargne, pour la seconde , les monts-de-piété , et pour la troisième , le service d'argent de la poste.

Mais de même que, dans l'économie domestique, le pauvre doit partout la rançon de sa pauvreté.

paie plus cher le charbon, le vin, toutes les denrées, Tespace même, parce qu'il les achète par petites mesures, de même il achète le crédit industriel plus cher que le riche : la caisse d'épargne ne lui donne que 4 p. 100; le mont-de-piété lui fait des prêts usuraires (9 p. 100 à Paris, 15 p. 100 à Douai et à Cambrai) ; la poste seule , grâce à une loi toute récente, transmet ses valeurs.à un taux assez doux, pourvu qu'elles ne dépassent pas deux cents francs. Dans cette situation , que demandons-nous pour les petites bourses ? Que l'État fasse pour elles ce qu'il fait pour le capital ? Pas même cela ; nous lui demandons seulement de lever les prohibitions inutiles. Ce qu'il y a de plus facile au monde, c'est de renoncer à exercer une fonction onéreuse à celui qui la remplit et à ceux qui la subissent. Pourquoi l'État se charge-t-il de faire des règlements et de les imposer aux compagnies présentes et futures ? Tous les trente ans, il est obligé de recommencer, parce que ses formules vieillies ne répondent plus aux besoins de la production et du commerce. Il n'y a pas de conseil d'État ni de chambre législative qui vaille la réunion de deux ou trois bons commerçants pour organiser une compagnie , et il n'y a pas de génie commercial qui eût pu prévoir les chemins de fer et le télégraphe. L'État n'a que deux devoirs à remplir : exiger la publicité et punir la" fraude. Avec cela, il peut laisser se produire librement la lutte des intérêts. Les capitaux honnêtes n'y

perdront rien, et le travail y gagnera beaucoup.

Il y gagnera de pouvoir faire lui-même, à son profit, des maisons de banque qui encaisseront ses épargnes, si petites qu'elles soient, et les feront fructifier, qui, au besoin, lui feront des avances, et qui enfin transporteront à peu de frais ses valeurs d'une place à l'autre. On peut beaucoup par l'association; le peuple des travailleurs, qui manque souvent du nécessaire, prête des milliards aux gouvernements, depuis que les gouvernements ont eu l'idée très-simple et très-naturelle de les lui demander. Tous les pauvres unis ensemble sont des millions de fois plus riches que les riches.

Pour permettre aux associations populaires dje se former, il suffit de modifier ainsi l'article 19 du Code de commerce : « La loi reconnaît quatre espèces de sociétés commerciales (au lieu de trois) : — la société en nom collectif, — la société en commandite , — la société anonyme , — et la société à personnel mobile et à capital r>arialle, »

En l'absence de toute stipulation spéciale, une telle société ne serait soumise ni à l'article 37 du Code de commerce, qui ne s'applique qu'aux sociétés anonymes, ni à l'article 22 du même Code, qui ne s'applique qu'aux sociétés en nom collectif, ni à l'article 1869 du Code civil, qui semble restreindre la faculté de se retirer librement aux membres des sociétés dont la durée est illimitée ; elle échappe par sa définition même à l'article 1 de la loi du

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17 juillet 1856, et aux prescriptions des articles 42, 43 et 44 du Code de commerce. Elle serait donc dispensée de l'autorisation préalable, de la responsabilité solidaire des membres sur la totalité de leur fortune privée, de l'obligation de ne pas émettre d'actions ou de coupons d'actions inférieurs à 100 francs, de la nécessité de la souscription totale et du versement d'un quart avant constitution définitive, et enfin des publications prescrites par les articles 42 et suivants du Code de commerce. Ce qui revient à peu près à dire que les sociétés de cette espèce seraient parfaitement libres, tandis que les autres sociétés civiles ou commerciales ne le sont pas.

L'objection la plus sérieuse que l'on pourrait faire à la modification proposée de l'article 19 du Code de commerce est précisément cette inégalité entre les sociétés anciennes et les sociétés nouvelles ; car tous ceux qui se constituent en société n'auraient qu'à choisir la quatrième forme pour échapper à toutes les prescriptions légales. A cela on peut répondre premièrement que, quand bien même on eff'acerait les articles 37, 22, 42, 43 et 44 du Code de commerce, l'article 1869 du Code civil, et l'article l^^ de la loi du 17 juillet 1856, il n'en résulterait aucun inconvénient d'aucune sorte ;

Secondement, que la forme proposée par nous ne sera choisie que par les sociétés qui ne pourront pas faire autrement, car les sociétés à personnel mobile

et capital variable, payeront la rançon de leur liberté par rinfériorité de crédit ;

Et troisièmement, qu'il est aisé de remédier à l'inconvénient qu'on redoute (si cet inconvénient existe) en limitant, non pas le capital social, ce qui serait complètement inadmissible, mais la part maximum de chaque commanditaire, comme cela se fait en Angleterre, en vertu de l'article 9 de la loi du 7 août 1862.

Nous ne proposerions pas toutefois ce remède, si ce n'est à titre de rançon pour obtenir une liberté nécessaire. Il nous suffit que les sociétés à personnel mobile et capital variable soient légalement reconnues, ou, si l'on veut une autre formule dont le sens est absolument le même, il nous suiïît qu'on permette purement et simplement à tous les citoyens de s'associer comme ils l'entendent, sans autre loi que les conventions stipulées par les parties. Nous disons seulement que si cette liberté fait peur, comme c'est la coutume de toutes les libertés en France, nous nous résignerons à l'acheter au prix d'une concession. Cette concession sera, si l'on veut, la limitation de la part maximum de chaque commanditaire : elle ne nous coûte pas à accorder, parce que nous ne faisons pas nos associations pour augmenter le nombre des riches, mais uniquement pour supprimer le nombre des pauvres. Une concession peut-être moins lourde, et qui serait aussi efficace, consisterait à déclarer que nos actions ne sont pas transférables. On serait

iiien sûr, avec cette simple précaution, d'écarter les gens d'affaires et les grands capitalistes. Mais pourquoi cette défiance? Pourquoi mettre dans la loi des restrictions? Pourquoi ne pas se fier à l'intérêt et au bon sens des contractants? Le plus grand service qu'on puisse rendre à l'industrie au moyen de la loi, c'est de ne pas faire de lois, ou d'en faire le moins possible.

Certes, nous n'ignorons pas ce que l'on peut dire contre la mauvaise foi de certains gérants de sociétés et contre la crédulité des actionnaires. Mais l'État, qui est chargé de punir les voleurs, n'est pas chargé de garantir les citoyens contre leurs propres sottises. Toutes nos lois restrictives ont empêché les affaires de se développer, et n'ont pas empêché les fripons de trouver des dupes. Au lieu de toutes ces prescriptions d'une incommodité évidente et d'une utilité douteuse, il vaudrait mieux laisser aux sociétés, sans exception, la liberté de leurs allures, sauf à répondre devant les tribunaux, et à donner à leurs statuts la plus grande publicité possible.

Cette publicité est très-fortement organisée en Angleterre. Toute société enregistrée sous la loi du 7 août 1862, doit fournir au Registrar of friendly Societies deux copies de ses statuts, et lui notifier toutes les modifications ultérieures * ; elle doit placer une affiche portant son nom à l'extérieur de

« Art. 6 et 13.

tous ses établissements, l'inscrire sur son sceau et le mentionner en tête de tous ses actes, effets de commerce, quittances, factures, publications officielles, etc. * ; elle tient ses registres et la liste de ses membres à la disposition de toute personne ayant un intérêt dans le fonds social ^ ; enfin, elle délivre une copie de ses règlements à quiconque en fait la demande, moyennant une somme qui ne peut être supérieure à 1 schelling ^. Cette publicité est très-préférable à notre dépôt au greffe du tribunal, et à la publication dans un journal autorisé aà hoc par le préfet. On peut dire qu elle constitue, avec une bonne loi pénale, la meilleure et la plus efficace des garanties. Nous résumons une fois de plus tout notre système dans ces deux mots : liberté absolue des conventions ; publicité efficace.

Voilà donc la mesure très-simple que nous proposons^ et dont nous n'espérons pas le succès immédiat, précisément parce qu'elle est simple. Elle faciliterait la création des sociétés de crédit mutuel et leur fonctionnement. On remarquera que nous n'allons pas jusqu'à prétendre que de telles sociétés soient impossibles sous le régime actuel. La preuve qu'elles ne sont pas impossibles, c'est qu'il en existe déjà un certain nombre. Il est vraiment bien heureux, en toutes matières, que les difficultés ne soient

1 Art 10 et 11.

» Art. 22.

•Art. 7.-

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pas des impossibilités. Peut-être ne seï*a-t-il pas sans intérêt d^examiner comment les sociétés coopératives peuvent s'établir et fonctionner dès aujourd'hui sans violer la légalité. Cette recherche servira à établir de plus en plus qu'une modification à la loi est utile sans être indispensable, ce qui est précisément la mesure dans laquelle il faut se tenir pour apprécier sainement la situation.

Quatre conditions sont nécessaires à l'existence des sociétés coopératives : 1° la responsabilité limitée à la mise ; 2° l'inégalité des mises ; 3° la possibilité d'augmenter ou de diminuer le capital selon les besoins ; 4° la faculté pour les associés de se retirer individuellement sans entraîner la dissolution de la société.

La société en commandite simple satisfait à ces quatre exigences.

P La responsabilité limitée a la mise. Point de difficulté. L'associé commanditaire n'est passible des pertes que jusqu'à concurrence des fonds qu'il a mis ou dû mettre dans la société *.

2^ L'inégalité des mises. C'est une question plus controversable. L'article 34 du Code de commerce décide que le capital de la société anonyme se divise en actions et même en coupons d'actions d'une valeur égale ; mais cette nécessité imposée aux sociétés anonymes n'est exigée des sociétés en commandite

1 Art. 26 du Code de commerce.

ni par le Code de commerce, ni par la loi du 17 juillet 1856, ni par le titre P' du projet soumis aux Chambres en 1864. L'article 34 exige, pour Jes sociétés anonymes, l'égalité des actions et des coupons d'actions, et cette égalité est déterminée d'une façon plus précise par l'article 1®"^, paragraphe l®'^, de la loi du 17 juillet 1856, qui fixe le minimum des actions à 100 francs lorsque le capital social n'excède pas 200,000 francs, et à 500 francs lorsqu'il est supérieur; mais il ne s'agit là que de l'égalité entre les actions ou les coupons d'actions, et non de l'égalité entre les mises. En Angleterre, où l'inégalité des mises est de droit, le capital social est presque toujours divisé en actions d'une livre. Chez nous, l'inégalité des mises est formellement reconnue par les articles 1853 et 1863 du Code civil.

3° La possibilité d'augmenter ou de diminuer le capital suivant les besoins. 11 est de principe, il est même d'une pratique usuelle que les sociétés en général, même les commandites par actions et les sociétés anonymes, puissent augmenter leur capital, soit au moyen de versements nouveaux faits par les premiers sociétaires, soit par l'admission de sociétaires nouveaux.

Il est beaucoup plus rare que le capital soit diminué; mais rien dans la loi n'empêche que la modification se fasse dans un sens ou dans l'autre. L'article 46 du Code de commerce semble même prévoir le cas de modifications analogues lorsqu'il prescrit

que «tout changement ou retraite d'associés, toutes nouvelles stipulations ou clauses, » sont soumis aux formalités prescrites par les articles 42, 43 et 44

4° La faculté pour les associés de 'se retirer indimdîcellement sans entraîner la dissolution de la société. L'article 46 du Code de commerce prévoit expressément la continuation de la société après la retraite d'un ou plusieurs associés. Il ne semble donc pas qu'il puisse y avoir de doute sur ce point.. L'article 1869 du Code civil, expliquant et limitant le paragraphe 5 de l'article 1865, déclare que la dissolution de la société par la volonté de l'une des parties ne s'applique qu'aux sociétés dont la durée est illimitée. Pris dans son sens littéral, cet article ne signifie pas que les sociétés à durée illimitée sont les seules dont on puisse se retirer, mais bien qu'elles sont les seules que la volonté d'un associé puisse dissoudre. Si cet article était interprété comme signifiant qu'on peut se retirer des sociétés à durée illimitée et qu'on ne peut pas se retirer des autres, il en résulterait une contradiction manifeste avec l'article 46 du Code de commerce. Dans tous les cas, il n'y a rien dans aucune loi qui empêche les sociétés en commandite d'écrire dans leurs statuts la possibilité de se retirer en réglant les conditions de cette sortie.

Il semble résulter de cet examen que les sociétés coopératives peuvent exister sous le régime actuel sans violer aucune loi. Mais tout le monde voit du

premier coup d*œil que leur situation est très-difficile. On peut les chicaner sur l'inégalité des mises, et sur le droit de chaque associé de se retirer sans dissoudre l'association. N'étant pas des sociétés anonymes, puisqu'elles n'ont ni l'autorisation, ni le capital souscrit, ni le quart versé, ni des actions de 100 francs ou de 500 francs suivant l'importance du capital, elles doivent prendre un gérant dans leur sein, et ce gérant étant associé en nom collectif, est le véritable maître des biens et actions de la société. La société peut se donner, par ses statuts, le droit de le renvoyer; mais quoique la jurisprudence tolère le renvoi et le remplacement du gérant dans ces conditions, ce n'est là, dans le fond, qu'une tolérance, car le changement de gérant constitue, en réalité, la dissolution de l'ancienne société et la. création d'une société nouvelle. Les articles 42, 43 et 44 du Code de commerce prescrivent des publications assez onéreuses (chaque publication coûte environ 80 francs) et surtout embarrassantes pour des sociétés à capital variable, parce que, d'après l'article 43, « l'extrait publié doit exprimer le montant des valeurs fournies ou à fournir par actions ou en commandite. »

C'est pour cela que nous désirons, non pas une loi spéciale, qui aurait ses inconvéïAents, mais l'insertion de ces deux mots dans la loi commune, c'est-àdire dans l'article 19 du Code de commerce, qui donne la définition des sociétés légalement recon-

nues : « La loi reconnaît les sociétés à personnel mobile et capital variable. »

La France n'est pas le seul pays où T organisation des sociétés coopératives rencontre quelques difficultés légales. Lorsque M. Scbuke-Delitzsch fond^ ses banques populaires, le gouvernement prussien voulut leur appliquer le régime des sociétés politiques et religieuses, c'est-à-dire les soumettre à l'autorisation préalable. Les banques prétendirent, avec pleine raison, qu'elles n'étaient que des sociétés commerciales. Un procès fut intenté par l'administration à là banque de Kœnigsberg ; mais comme il y a encore, à ce qu'il paraît, des juges à Berlin, l'administration fut battue à tous les degrés de juridiction. Cette décision a force de loi dans toute l'Allemagne, excepté en Autriche et en Hanovre. Les banques populaires peuvent donc s'établir librement, et c'est déjà un grand point. Mais si la loi ne les interdit pas, elle ne les reconnaît pas non plus; elle ne leur reconnaît pas le caractère de personnes civiles : de là mille difficultés pratiques. Les sociétés de crédit mutuel, qui rendent tant de services, sont obligées de s'étudier à ne pas se faire d'affaires avec les tribunaux ; étrange situation pour des établissements dont l'utilité n'est plus contestée par les financiers et les économistes. Ainsi les banques ne peuvent ni donner ni recevoir, ni poursuivre ni être poursuivies en leur propre nom. Or, comme il est impossible d'inscrire dans tous les actes le nom de

tous les associés, chaque banque charge un de ses membres, ordinairement le directeur ou le caissier, d'agir au nom de l'association en qualité de fidéicommissaire. La banque se trouve ainsi jusqu'à un certain point, malgré toutes les précautions qu'on peut prendre en contre-lettres, garanties, cautionnements, etc., dans les mains de son représentant. Le même inconvénient se produit en France par la nécessité où se trouvent les sociétés en commandite d'avoir un gérant, associé en nom collectif, qui donne son nom à la compagnie, peut valablement l'engager, et dirige sans elle toutes ses affaires. En Angleterre, pays de stricte légalité, ces inconvénients étaient encore plus sensibles, et jusqu'à la dernière loi les sociétés coopératives dépendaient absolument de leurs trustées.

On a dit, et Xvec raison, que les banques populaires de l'Allemagne devaient nous servir de modèles pour les sociétés coopératives de crédit , comme Rochdale, Leeds et Manchester pour les sociétés coopératives de consommation. Il y a pourtant dans leur organisation quelques points sur lesquels l'expérience ne paraît pas encore suffisamment établie. On en jugera par cette esquisse rapide.

Les banques populaires ont conquis, par sentence légale, le droit de vivre. Elles vivent dans l'État, et non par lui, ne lui demandant rien que de ne pas les gêner. Elles ne demandent rien non plus à

la bienfaisance. Comme elles ont pour but l'indépendarice future des travailleurs, elles ne commencent pas par la servitude. La fierté ne s'ajourne pas : il faut être libre et être soi dès le premier jour.

M. Schulze-Delitzsch, qui les a fondées, exerçait en Prusse une fonction très-analogue à celle de nos juges de paix. Ses essais de crédit mutuel déplurent au gouvernement, qui le déplaça ou le destitua. Le mouvement qu'il avait commencé ne s'arrêta pas pour si peu. C'est l'erreur des gouvernements de croire qu'il suffit de frapper un homme pour détruire une institution ou retarder le progrès d'une idée. Tout ce qui est dans le sens du mouvement est vivace : tant pis pour ceux, hommes ou peuples, qui se mettent en travers^ M. Schulze-Delitzsch destitué n'en travailla que plus activement et plus librement à son œuvre. Aujourd'hui, ses banques couvrent l'Allemagne, et comme elles ne sont que le commencement d'une grande réforme, personne ne peut dire combien de temps il faudra à l'humble juge de paix pour avoir raison de l'organisation financière et industrielle de son pays.

Rien de plus simple que le principe sur lequel repose son système. Pourquoi le crédit réel est-il plus puissant que le crédit personnel? Parce que la chose demeure, tandis que l'homme le plus fort et le plus actif peut mourir ou manquer de travail. Que deux hommes s'associent pour emprunter, en ré-

pondant l'un pour l'autre, ils ont quatre fois plus de chances d'obtenir, parce qu'ils ont deux fois plus de chances de durer et de gagner et deux fois plus de chances de ne pas perdre. Qu'il y ait, au lieu de deux emprunteurs, dix, quinze, vingt, cent emprunteurs , phis le nombre augmente , plus les chances de mort diminuent; en m.ême temps, et dans la même proportion, s'il s'agit de bons ouvriers valides, s'accroît la probabilité du gain. En élevant indéfiniment le nombre, on finit par arriver à une probabilité de durée et de solvabilité égale, puis supérieure à la garantie que peut donner au créancier un capital ou même un fonds de terre. En fait , un ouvrier qui n'a que ses bras ne trouve pas à emprunter ; cent ouvriers, s'ils répondent l'un pour l'autre, emprunteront tant qu'ils voudront. Il en est du crédit à obtenir comme de l'argent à fournir; mille pauvres valent mieux et peuvent plus qu'un riche.

Tel est le principe, et il faut convenir qu'en le pressant un peu on arrive à la solidarité absolue; car moins les associés feront de réserves personnelles, plus ils communiqueront de force à l'association. C'est aussi la conclusion de M. Schulze- Delitzsch, qui rend tous les associés responsables sur la totalité de leur avoir des dettes contractées par la société.

On le voit, c'est tout le contraire de ce qui se fait en Angleterre et en France, où la responsabilité

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et la solidarité sont limitées à la mise. Qui pourrait nier que le système allemand est plus fraternel, qu'il répond mieux à Tesprit, aux origines, aux tendances de la société coopérative? On peut se demander seulement s'il est juste, s'il est utile, s'il est pratique.

Au fond, il n'est pasjuste. La vraie égalité, c'est: bénéfices égaux, périls égaux. Or, l'apparente égalité des sociétés à solidarité absolue couvre une inégalité cruelle, car si un riche est associé à un insolvable, c'est lui, riche, qui payera toutes les dettes de son associé. Chaque dette contractée par l'insolvable équivaudra à une spoliation éventuelle du riche. On a beau dire que chacun répond pour tous et tous pour chacun ; chacun ne répond pas de la même manière. Ceux qui n'ont rien ne mettent dans la solidarité que leurs salaires futurs ; ceux qui ont de la fortune y mettent toute leur fortune. Ils courent plus de risques pour les mêmes bénéfices.

La responsabilité illimitée a pour effet d'ajouter au crédit de la société tout l'avoir de chaque sociétaire. C'est là l'utilité que M. Schulze a recherchée ; elle est incontestable. Mais n'est-il pas à présumer que les riches refuseront d'entrer dans une société qui leur donne une chance de ruine très-réelle, quoique très-éloignée ? Et si cela arrive, que devient le bénéfice cherché dans la solidarité absolue ? On voulait augmenter le crédit de la société ; on n'a

réussi qu'à diminuer le nombre et l'importance de son personnel.

Il ne faut pas répondre par le principe et dire que la masse des membres qui ne possèdent rien donne aux membres plus riches une sécurité complète, de même que l'association, lorsqu'elle n'est composée que.de pauvres, donne par sa masse une sécurité complète aux prêteurs ; car si cela est, on n'a plus aucun besoin de chercher une augmentation de crédit dans la solidarité illimitée, et d'introduire l'inégalité dans une société dont l'égalité doit être la base. On comprendrait ce dédain pour la propriété privée et pour la différence entre les propriétés, si les fondateurs des banques populaires n'étaient au fond que des communistes, subissant les inégalités sociales, sans les approuver ni les aimer. Mais il n'en est absolument rien ; il ne se mêle à leurs convictions aucune théorie subversive ; il ne se cache sous leurs actes aucune arrière-pensée. Il est donc bien difficile d'approuver une solidarité absolue dont l'équité et l'utilité paraissent également contestables.

La solidarité illimitée se trouve appliquée deux fois dans les règlements des banques populaires; mais elle n'est pas appliquée les deux fois de la même façon et ne mérite pas le même jugement. Supposons, pour nous en rendre compte, qu'une banque se trouve hors d'état de payer ses échéances sur les fonds disponibles. Elle prend sur le fonds de

réserve la somme qui lui est nécessaire. Ce fonds de réserve est une propriété indivise entre les membres, qui concourent tous également à la former; il n'y a donc rien là que de très-naturel. Si ce premier sacrifice ne suffit pas, la banque prélève une égale part sur les sommes inscrites au nom de chacun de ses membres. S'il lui faut plus encore, si elle a besoin de toutes les sommes inscrites au nom de tous les membres, elle les prend; mais alors, comme les mises sont inégales, et d'autant plus inégales qu'elles se font par versements successifs, les sociétaires sont frappés d'autant plus durement que leur mise est plus considérable et leur participation.aux afiaires de la société plus ancienne. Il n'importe : la société prend dans ce besoin aux petits sociétaires leurs petites sommes, et aux gros sociétaires leurs grosses sommes. Cela se passerait sans doute de la même façon dans une société où la responsabilité serait limitée à la mise ; mais les gros sociétaires, après avoir abandonné le montant de leur part aux créanciers, auraient recours contre les autres associés jusqu'à parfaite égalisation des pertes. C'est ce qui n'a pas lieu dans les sociétés allemandes; en cas de malheur, tout le monde perd tout ce qu'il a, et ceux qui perdent plus n'ont aucun recours contre ceux qui perdent moins ou qui ne perdent rien du tout. Cette stipulation constitue une première application très-nettement caractérisée du principe de solidarité absolue. Ce n'est au' après

Tabsorption de tout le fonds de réserve et de toutes les parts individuelles que la caisse sociale étant vide, la société exerce ses droits sur les biens particuliers de tous ses adhérents. Lorsqu'elle en vient là, elle fait appel pour la seconde fois à la solidarité absolue, avec cette différence pour la pratique : c'est qu'il y a une raison, et même assez forte, de prendre toutes les mises, à savoir que peut-être on ne pourrait pas se dispenser de les prendre ; et avec cette différence pour la justice : c'est qu'après tout les déposants savent ce qu'ils déposent, qu'ils sont avertis de leurs risques et limitent eux-mêmes le maximum de leurs pertes éventuelles ; tandis qu'on ne sait pas, au moment où on entre dans la société, de quelle fortune on se trouvera nanti au moment où elle sera dissoute. Il est à peine permis à un père de famille de courir le risque de la perte de tous ses biens, sans recours contre qui que ce soit, en s'associant à une entreprise qu'il ne dirige pas et dont le directeur est trop souvent, par la faute de la loi, investi d'une sorte d'omnipotence. Cette application erronée du principe de la solidarité a pu se supporter en Allemagne, parce que jusqu'à présent les associations de crédit mutuel se sont faites entre voisins, petits bourgeois domiciliés , se connaissant à fona mutuellement, et voyant à peu près aussi clair dans les affaires de leurs associés que dans les leurs. Mais la véritable règle est la solidarité limitée à la mise. Elle est plus juste et plus pratique. Elle ras^

sure les sociétaires et elle suffit aux prêteurs, car en même temps qu'elle limite la responsabilité, elle la définit.

Il faut pourtant reconnaître qu'en fait les membres des associations de crédit mutuel allemandes n'ont pas eu à souffrir des conséquences de la solidarité illimitée. Cela peut tenir à l'heureuse organisation des sociétés, à leur utilité, à leur nécessité et au zèle qu'elles inspirent à leurs adhérents.

M. Schulze-Delitzsch a tenu à faire intervenir le plus possible tous les membres de la société dans la gestion des affaires communes. Il n'y a pas de meilleure école pour la vie pratique et pour la morale ; c'est la conséquence du même principe qui lui a fait repousser toute subvention de l'État ou de la bienfaisance privée. Les statuts de la banque d'avances de Delitzsch s'expriment ainsi : « La société gère ses affaires elle-même et avec le concours de tous ses membres. Tous les objets qui ne sont pas expressément confiés au comité, soit par les statuts, soit par décisions ultérieures de la société, sont réglés par l'assemblée générale *. » C'est peut-être cette manière d'opérer qui explique en partie l'acceptation du principe de la solidarité absolue. L'état actuel de la loi française, en obligeant les sociétés à choisir la forme de la commandite simple, sous la

1 statuts de la Société d'avances de Delitzsch, art. 3, par. 1 et 2. — Cf. le livre excellent de M. Seinguerlet, intitulé: Les Banques du peuple en Allemagne.

conduite d'un gérant associé en nom collectif, met obstacle à cette immixtion continuelle des membres dans la direction des affaires et rend le principe de la solidarité absolue inacceptable.

La société se réunit en assemblée générale à la fin de l'année pour élire les membres du comité, pour recevoir et examiner les comptes des opérations et répartir les bénéfices; à la fin de chaque trimestre, pour recevoir le bilan des affaires sociales et vider les difficultés qui peuvent surgir ; toutes les fois qu'une convocation extraordinaire est demandée, par écrit et avec indication de l'ordre du jour, par un dixième au moins des sociétaires *.

La société est dirigée par un comité exécutif composé de trois membres appointés, le directeur, le caissier et le contrôleur. Ce comité a la signature sociale, et chacun de ses membres représente valablement la société dans tous actes publics ^. Le comité exécutif fait partie du comité d'administration, composé de douze membres, savoir : les trois membres du comité , exécutif et neuf assesseurs. Les assesseurs ne touchent point de traitement. Le comité d'administration est chargé d'accorder ou de refuser les avances, de surveiller les employés, de gérer les fonds et de contracter les emprunts, le tout en se conformant aux directions

t Statuts de la Société d'avances de Delitzsch, art. 3, par. 3 et 4. ** Art. 4, paragraphe 12.

LÈS SOCIÉTÉS DE CRéDIT MUTUEL 801

des assemblées générales et aux prescriptions des statuts *. Il convoque les assemblées générales. Il ne répond pas des pertes que Tinsolvabilité des débiteurs peut causer à la caisse sociale ; il n'est pas responsable des erreurs qu'il peut avoir commises dans l'évaluation de leur situation de fortune -.

Le capital .dont la -société dispose est formé de deux parties : la fortune propre de la société et le capital d'emprunt. Ce dernier ne peut en aucun cas dépasser le double de la fortune propre de la société ^. La fortune propre de la société se subdivise elle-même de la façon suivante : le fonds de réserve et le boni.

Le fonds de réserve est la propriété indivise de tous les membres de l'association. Aucun membre sortant n'en peut réclamer sa part. En cas de dissolution de la société, il est partagé par tête entre tous les membres, quel que soit le chiffre de leurs bonis. Cette propriété indivise, à laquelle tous les membres ont un droit égal et qui rappelle par quelques côtés le fixeà stock des sociétés anglaises, a une parenté très-étroite avec le dogme de la solidarité absolue. Elle est cependant plus défendable, parce qu'elle n'est pas indéterminée. Elle rend de très-grands services à l'association. Comme on entame d'abord le fonds de réserve pour faire face aux

1 Siaiui% de la Société d'avances de.Delitzsch, art. 4»

2 Art. 4, p. 5.

' Art. 4, p. 3, ad fin.

sinistres, il est rare qu'on ait recours aux bonis. Un appel aux bonis effrayerait tous les membres ; une diminution du fonds de réserve ne paraît à personne une trop grande calamité : c'est un premier service, très-important. Cette fortune indivise, qui peut à la longue être considérable, retient les associés anciens, qui ne veulent pas y renoncer, appelle des associés nouveaux, qui veulent y participer. M. Bûchez avait eu la même pensée lorsqu'il créa, il y a trente ans, les premières associations françaises ; mais, au lieu d'appliquer ces principes à une portion du capital, il les appliquait au capital tout entier, ce qui pouvait à la longue devenir menaçant pour les travailleurs non-associés. En Allemagne, le fonds de réserve, qui supporte le premier toutes les pertes, ne s'élève jamais très-haut. La société elle-même lui assigne une limite en assemblée générale *. Il est formé, dans presque toutes les banques populaire^, de trois éléments : un droit d'entrée, fixé à un thaler par la banque d'avances de Delitzsch ^ ; la part dans les bénéfices accordée à chaque sociétaire pendant la première année de son affiliation, et enfin un prélèvement assez modique (5 p. 100 dans la plupart des associations) sur les bénéfices des années suivantes ^. Au lieu de chercher pour leur fonds de réserve des placements solides en de-

' Statuts de la Société d'' avances de Delitzsch, art 9. ^ Ibid., art. 5, par. 8.

*Ibid., art. 7 et 9.

hors de leurs affaires, comme cela se pratique dans des entreprises d'une autre nature , les banques populaires, qui ne donnent jamais rien au hasard et dont toutes les opérations sont faites à coup sûr, emploient ce capital absolument comme les bonis et le capital d'emprunt, ce qui leur permet de le distribuer sous forme d'avances à leurs associés.

Les bonis sont les parts possédées par les sociétaires proportionnellement à leur mise. La part de chacun ne peut dépasser 60 thalers (185 francs) ; mais on peut la payer au moyen d'une cotisation mensuelle dont on fixe soi-même le chiffre et qui ne peut jamais être inférieure à 5 silbergros par mois (environ 65 centimes). Tant qu'un sociétaire n'a pas achevé le payement intégral de sa part, les dividendes auxquels il a droit sont retenus, capitalisés à son profit et ajoutés à ses versements. On rend à un membre qui se retire tout ce qu'il a versé (à l'exception des droits d'entrée) et tout ce qu'il a gagné ; mais le membre qui* reste dans la société et qui a droit à des avances, ne peut jamais retirer aucune partie de l'argent qui lui appartient *.

La société rend plusieurs services aux actionnaires. Elle leur sert de caisse d'épargne jusqu'à concurrence de leur apport ^social ; elle leur distribue ses bénéfices, sous forme de dividendes, au prorata de leurs mises; elle leur donne à chacun

' Statuts de la Société d'avances de Delitzscht art. 6.

une part égale dans le fonds de réserve ; enfin, et c'est là le but principal de la société, elle leur fait des avances.

Pour obtenir des avances, il faut avoir payé régulièrement ses cotisations. Le comité refuse le prêt aux sociétaires qui n'offrent pas de sécurité suffisante pour le remboursement. Le prêt minimum est de 3 thalers. Il peut dépasser de 10 thalers le boni du demandeur, si ce boni est inférieur à 40 thalers, et de 20 thalers, quand le maximum de la part sociale a été intégralement payé. Au delà de 60 thalers, on doit exiger des gages ou des répondants.

Quantum quisque sua nummorum servat in arcâ, Tantum habet etfidei i.

Il est bien entendu que , si un membre demande à contracter un nouvel emprunt sans avoir éteint 'emprunt précédent, il est obligé avant tout d'obtenir l'assentiment des garants de la première dette 2. Les avances, en aucun cas, ne peuvent dépasser 1,000 thalers ^. Elles sont faites à raison de 8 p. 100 par an *.

Tous ces détails sont empruntés aux statuts de la banque d'avances de Delitzsch, qui a servi de modèle aux autres. On ne l'a pas imitée partout d'une

1 Juven. sat. III, lib. I. — Le crédit de chacun se mesure à la quantité d'écus qu'il a dans sa caisse. —

2 Statuts de la Société d'avances de Delitzsch, art. 2» ^Ibid., art. 10.

Ubid,, art. 8.

façon servile; et notamment il a fallu changer la quotité minimum des cotisations et le chiffre maximum de la part sociale suivant l'importance du siège de la société et de ses affaires. Quelques banques, en très-petit nombre, prêtent à des tiers. Quelques-unes arrêtent les versements quand le maximum de la part est atteint; d'autres permettent des versements ultérieurs ; mais alors les nouvelles sommes versées ne donnent plus droit aux dividendes : elles sont considérées comme des emprunts faits par la société et reçoivent des intérêts.

Les sociétés, pour former leur capital d'emprunt, ne s'adressaient d'abord qu'aux capitalistes ; puis elles ont imaginé de faire concurrence aux caisses d'épargne, en empruntant dans les mêmes conditions qu'elles, c'est-à-dire par petites fractions et à condition de rendre la somme aux déposants sur première réquisition. Il a suffi d'offrir 1/2 p. 100 d'augmentation sur les intérêts payés par la caisse d'épargne pour lui créer aussitôt une concurrence redoutable. Il y aurait là, pour le mouvement coopératif en France, une ressource considérable; car les ouvriers trouveraient plus d'avantages à entrer dans les associations qu'à déposer dans les caisses d'épargne ou à s'affilier aux diverses sociétés de secoujrs mutuels : or, le montant des sommes confiées à la caisse d'épargne dépasse 13 millions, et la fortune des sociétés de secours mutuels ne peut pas être évaluée à moins de 35 millions. On remarquera

que l'État a la disposition de l'argent des caisses d'épargne, et qu'il s'en sert pour divers services d'ailleurs très-bien dotés et qui peuvent obtenir de nouvelles allocations si leur budget actuel est insuffisant, tandis que les sociétés de crédit mutuel, employant tous leurs capitaux à faire des avances, verseraient annuellement toutes ces sommes pour aider à l'émancipation des classes laborieuses. L'inconvénient consiste dans le droit qu'il faut laisser aux déposants de retirer leurs dépôts à volonté ; on y a échappé en Allemagne, en décidant qu'au delà d'un certain taux les sommes déposées seraient transformées en emprunts ordinaires, avec fixation de termes pour le remboursement, et il a suffi, pour faire accepter cette transformation, d'y attacher une légère augmentation d'intérêts.

Ces détails, quoique très-sommaires, suffisent pour donner une idée des banques d'Allemagne. On jugera de leurs développements par quelques chiffres. Il résulte d'un rapport publié en 1861 par M. Schulze-Delitzsch, qu'il y avait à cette époque 340 sociétés de crédit mutuel. 133 seulement lui avaient fourni les éléments de son rapport. Ces 133 sociétés ne comptaient pas moins de 50,000 membres; elles avaient prêté plus de 62 millions, qui leur avaient procuré un bénéfice de 200,000 francs.

Quatre ans après, le rapport de 1865 constate 890 banques. 455 seulement avaient envoyé les renseignements nécessaires; elles présentaient un to-

tal de 135,013 sociétaires et avaient une fortune de 12,197,849 francs, à laquelle il faut ajouter 20,082,244 francs, provenant des épargnes populaires, et 27,837,183 francs, empruntés par les sociétés : soit, en réunissant les trois sommes, un tatal de 60,035,096 francs prêtés aux ouvriers; et comme la durée des prêts est de trois ou six mois, et que, par conséquent, l'argent rentre à peu près trois fois par an dans la caisse sociale , avec ces 60 millions les banques avaient pu faire à leurs sociétaires des avances montant à 180,553,096 francs. Le nombre des avances et renouvellements ayant été, de 332,311, la moyenne des prêts, pendant l'année 1864, se trouve portée à 543 francs. Les pertes subies par les sociétés ont été de 30,623 francs, soit 17 centimes par 1,000 francs prêtés. M. Horn calcule qu'en ajoutant aux 455 banques dont les résultats sont connus les 445 sur lesquelles on n'a pas de renseignements précis, on doit compter pour 1864 202,500 sociétaires, une somme disponible de 90 millions de francs et des avances montant à 270 millions *. De tels résultats démontrent sans réplique possible que le crédit mutuel n'est pas une utopie, et il sei-ait puéril d'en faire la remarque si l'on n'entendait pas tous les jours des gens sensés déclarer d'un ton dogmatique qu'il n'y a rien de sérieux dans le mouvement coopératif. Ce mouvement, qui n'a

• Voy. le journal l'Association, n° 13, Novembre 1865.

rien de sérieux, a mis, pendant l'exercice 1804, la bagatelle de 270 millions dans les mains des ouvriers allemands.

De même que le succès des sociétés de consommation anglaises a eu pour résultat la création du NortJi of Englandj co-ojperative Wholesale industrial and provident Society limited, de même il s'est formé à Berlin une société générale de crédit pour les associations ouvrières , sorte de clearing-Jiouse, qui, si elle est bien conçue et habilement dirigée, peut accélérer le progrès des banques populaires. Un grand nombre d'entre elles se sont aussi réunies pour fonder une agence centrale, qui leur sert de conseil. judiciaire, d'intermédiaire auprès des banquiers et de centre d'informations de toutes sortes. Cette agence s'est déjà vue obligée par l'importance des affaires à créer, sous le titre d'Unions provinciales, quatorze agences particulières qui lui servent de succursales. M. Schulze-Delitzsch a été élu directeur de l'agence, et les très-modiques appointements qu'il reçoit en cette qualité forment le plus clair de son revenu. Cet homme, qui a été deux fois député (il l'est encore aujourd'hui) et qui a doté son pays d'un puissant instrument de richesse, ne possédait absolument rien. Les membres des sociétés se sont cotisés pour lui faire un présent : la souscription s'est élevée à 170,000 francs, qu'il a immédiatement déposés dans la banque centrale des associations de crédit à Berlin.

Il existe en France un assez grand nombre de sociétés de crédit mutuel. Il y en avait 34 à Paris seulement à la date du 1«^ janvier 1865. Ces sociétés comptaient 1,560 membres et avaient réuni un capital de 144,802 fr. 74 c. La première en date est la société Engelmann, qui remonte au mois de juin 1857. On doit citer, au premier rang des sociétés de crédit mutuel dans les départements, la banque populaire de Colmar, fondée par M. Liblin. Ces sociétés, sauf l'importance , sont assez analogues aux banques populaires d'Allemagne. Les associés s'y forment un petit capital par le moyen de cotisations mensuelles ou hebdomadaires, et ils trouvent du crédit en se rendant solidaires les uns des autres. La grande différence entre ces associations et les banques d'Allemagne, c'est que M. Schulze-Delitzsch a voulu faire une institution et y a réussi, tandis que la plupart de nos sociétés de crédit mutuel sont nées des besoins des associés et n'ont guère d'autre but que de leur fournir, par la solidarité, des instruments de travail. Nous n'avons donc ici que des groupes très -restreints, étrangers les uns aux autres, régis par des statuts très-divers, ne faisant pas ou faisant très-peu de propagande, et pour toutes ces raisons, assez peu connus en dehors de leurs associés. Mais, au-dessus de ces sociétés de crédit mutuel , il s'est élevé, depuis quelques années, des sociétés d'une nature tout autrement compréhensive et qui pourraient bien donner au crédit mutuel en

France un développement aussi étendu que celui des banques populaires de T Allemagne. La première de ces sociétés, en date et en importance, est la Société du Crédit au travail.

La Société du Crédit au travail (société Béluze et C®) a été fondée, à Paris, le 23 septembre 1863, par 172 associés commanditaires, avec un capital de 20,120 francs souscrits, dont 4,082 versés. En novembre 1864, elle comptait 657 commanditaires, et son capital s'élevait à 97,950 francs. Il était de 153,650 francs au 31 août 1865.

Nous remarquerons d'abord que le crédit coopératif en Allemagne a commencé par les banques d'avances, et qu'on n'a songé à créer une société générale de crédit pour les associations que quand il existait déjà un grand nombre d'associations florissantes. Ainsi on a procédé du moins au plus, et du particulier au général. En France, malgré des sociétés très-sérieuses, mais très-restreintes dans leur sphère d'action, on peut dire que c'est par la banque des associations que le mouvement commence ; on ira du général au particulier. En effet, les trente ou quarante sociétés de crédit mutuel qui existent à Paris ne peuvent être comparées aux banques de crédit mutuel qui ont précédé la création de la banque générale des associations de crédit populaire àBerlin.

Non-seulement la Société du crédit au travail se donne pour but de prêter aux associations de crédit mutuel et autres associations coopératives, mais"

elle en provoque la formation. Elle fait uije double propagande, l'une pour se procurer à elle-même des commanditaires, l'autre, pour se procurer des clients, en suggérant aux ouvriers l'idée de s'associer.

Si l'association est une simple solidarité formée tout exprès pour cautionner un emprunt, la société ouvre généreusement aux tiers ainsi associés un crédit égal à celui qu'elle fait à ses propres membres. Si l'association est permanente et régulièrement constituée, la société favorise son développement, soit en lui fournissant des fonds à titre de participation, soit en recevant à l'escompte les valeurs commerciales créées ou endossées par elle, soit en lui ouvrant un crédit sur garanties convenables *.

Pour obtenir de la société les services qu'elle accorde aux associations régulières, il faut remplir les trois conditions suivantes :

l^ Avoir un ou plusieurs gérants ou administrateurs, un conseil de surveillance, une comptabilité constamment à jour, un fonds de réserve alimenté par un prélèvement sur les bénéfices, un capital fourni ou à fournir par les membres, en espèces, marchandises ou travail -, 2° adopter le principe de publicité pour toutes les opérations sociales ; 3° s'engager à remettre, tous les mois, à la Société du crédit au travail, .un état de situation ^.

Ces conditions sont excellentes. Soit qu'on les

* Statuts de la Société du crédit au travail (Paris) , titre 2. art. 7. ^Ibid, titre 3,. art. 13.

envisage pomme des exigences de la Société du crédit au travail pour augmenter sa sécurité, ou comme des conseils qu'elle donne aux assocations pour assurer leur prospérité, elles atteignent pleinement leur but. Les ÊquitalUs Pionniers de Rochdale ne manquent jamais, toutes les fois qu'ils ont fait une expérience, d'en publier les résultats en termes familiers, pour guider les coopérateurs qui voudraient marcher sur leurs traces.

La plus grande différence entre la société française et les sociétés allemandes, est que le Crédit au travail fait des prêts aux associations, et aux tiers non associés, ou qui le sont expressément dans le but de contracter un emprunt. Elle fait même les opérations ordinaires d'une maison de banque, recouvrements, paiements, etc.*. On sait que les banques allemandes ne prêtent qu'à leurs propres membres^ Ce fait, et l'adoption de la solidarité absolue donne aux association^ créées par M. Schulze-Delitzsch un caractère d'affiliation intime qui ne saurait guère convenir à une institution parisienne. Du reste, la Société du crédit au travail a emprunté à M. Schulze-Delitzsch l'idée de faire concurrence aux caisses d'épargne. Elle reçoit en compte courant toutes les sommes qui lui sont confiées soit par ses coassociés, soit par des tiers ^.

* Statuts de la Société de crédit au travail (Paris), titre 2, art. 7, par. 1, 3 et 4. 2 Ibid.^ titre 2, art. 11.

LES SOCIÉTéS DE CREDIT MUTUEL 313

L'organisation de ces comptes courants en fait une opération tout à fait différente des comptes courants ordinaires des. banquiers, et la différence tient surtout à ce fait, que le crédit au travail accepte les plus petites sommes, à l'exemple de la caisse d'épargne. Elle sert un intérêt de 3 1/2 p. 100 pour les disponibles, de 4 p. 100 pour les sommes remboursables de un à trois mois, et de 5 p'. 100 pour les sommes remboursables à plus de trois mois: Cette échelle graduée donne aux déposants des avantages que la caisse d'épargne ne leur donne pas, et en même temps elle rassure la Société contre le danger des demandes simultanées de rem boursement. Elle fournit aux ouvriers qui se proposent d'ouvrir un atelier coopératif, le moyen d'amasser plus aisément la somme qui leur est nécessaire pour commencer leurs opérations ; car elle se charge d'encaisser leurs cotisations, et elle leur sert un intérêt qui peut s'ajouter au capital et abréger ce qu'on pourrait appeler la période d'incubation des sociétés productives.

La société, qui est une commandite simple avec un gérant associé en nom collectif, est fondée pour cinquante années. Les commandites peuvent être payées par versements successifs, mais elles ne peuvent être inférieures à 100 francs. Elles ne peuvent être transférées qu'avec le consentement de la société; elles ne peuvent être retirées par le titulaire. A la fin de l'année, un prélèvement est fait sur les

bénéfices pour payer un intérêt de 5 p. 100 au capital versé. Après ce prélèvement, les bénéfices restants sont répartis de la façon suivante : 50 p. 100 entre les associés au prorata de leur versement, 25p. 100 au fonds de réserve, 25 p. 100 au gérant et aux employés. Le gérant et le principal fondateur de la Société du crédit au travail est M. Béluze.

La Société lyonnaise du crédit au travail, fondée par M. E. Flottard, ne compte pas encore une année d'existence. Elle a pour but d'accorder des crédits aux associations et d'escompter leurs valeurs ; d'accorder des crédits aux groupes solidaires, aux actionnaires, et même à des tiers qui se cautionnent solidairement, d'escompter leurs valeurs, etc. *. C'est, comme on voit, le même but que la Société parisienne; c'est aussi la même organisation; et ce qui est très-remarquable, c'est qu'à peine la Société lyonnaise était-elle fondée, qu'il s'est créé tout auprès d'elle, et à son exemple, une Société beaujolaise. On ne peut pas prévoir encore ce que sera le mouvement du crédit coopératif en France; mais les vaillantes sociétés du crédit au travail lui ont donné du premier coup une impulsion très-vigoureuse.

La Caisse d'escompte des associations populaires fondée à Paris en 1864, et qui a pour directeurs M. Léon Say et M. Walras, est une institution destinée à servir le mouvement 'coopératif sans être

* Cf. Les Statuts de la Société lyonnaise de crédit au travail à responsabilité limitée, au capital de 40,000 francs.

une institution coopérative elle-même. Elle avait été précédée par une institution analogue, la So~ cièté de crédit populaire de Mulhouse^ Ces deux sociétés marqueront dans Thistoire du mouvement coopératif, parce qu'elles sont le premier pas fait par le capital au devant du crédit mutuel. Comme rien n'est plus funeste que l'antagonisme de la bourgeoisie et des ouvriers, du capital et du travail, rien n'est au contraire plus moral et plus efficace que la réunion dans un même but d'hommes et d'intérêts qui ne paraissent et ne sont opposés les uns aux autres que quand ils sont mal compris.

Comment le mouvement coopératif se présentet-il? Est-ce à titre d'ennemi de la bourgeoisie et du capital, ou à titre d'allié? Si nous disions : Il faut que le capital accumulé cède la place au travail et au produit immédiat du travail, nous serions les ennemis du capital, et nos propres ennemis, car les travailleurs d'aujourd'hui sont les capitalistes de demain. Mais nous disons : Le capital doit être respecté, à condition qu'il soit permis au travailleur de prendre le chemin le plus court et le plus sûr pour arriver à son tour au capital. Si nous disions : L'association est la forme la plus parfaite et la plus équitable de l'industrie, donc elle doit être dès aujourd'hui imposée à tous les travailleurs, nous serions les ennemis des* entrepreneurs et des salariés, et les ennemis de la liberté, puisqu'au lieu de compter sur la persuasion nous aurions recours à la loi et à

la force ; mais nous disons : Les riches qui veulent faire valoir leur capital par l'industrie, les savants qui veulent réaliser une découverte, les ouvriers qui veulent avoir des salaires assurés, et ne pas dépendre de la fluctuation des affaires, sont parfaitement dans leur droit, et doivent être respectés et honorés dans l'exercice de ce droit, pourvu que nous puissions user librement du nôtre en associant nos modestes épargnes, en courant toutes les chances du bénéfice et de la perte, et en préférant les dividendes de la coopération aux salaires des entrepreneurs. Il y a donc lutte en efiet, mais lutte amicale, bienveillante, fraternelle; et dans cette condition, tout ce qui rapproche, tout ce qui apaise, tout ce qui amène une communauté d'études et d'efforts, doit être accueilli comme un progrès.

Les loan-societies et les banques d'Ecosse qui concourent puissamment chez nos voisins à faire pénétrer les bienfaits du crédit parmi les classes laborieuses, se rapprochent plutôt, par leur nature et leur origine, de la Caisse d'escompte des associations populaires que du mouvement coopératif proprement dit. Les banques d'Ecosse ne sont ni des associations coopératives, ni des établissements créés en vue du mouvement coopératif; ce sont les banques ordinaires du pays, fonctionnant comme toutes les maisons de même nature, avec cette différence qu elles ont pris, depuis bientôt deux siècles, la sage et habile résolution de prêter au commis qui

veut devenir marchand, à l'ouvrier qui veut devenir fabricant, la somme qui lui est nécessaire, sans exiger autre chose que la garantie de deux ou trois personnes connues qui attestent la moralité et la capacité de l'emprunteur. Ainsi on peut obtenir de Targent sans donner de gages, et en faire obtenir sans en avoir; car les garants ne sont pas des capitalistes, ils ne sont que des témoins. L'opération est fort analogue à ce que l'on appelle chez nous le prêt d'honneur. En Ecosse, on n'y attache pas une idée de bienfaisance; c'est une affaire, et même une affaire très-sûre. Le nouveau commerçant ou le nouvel industriel dépose chaque jour sa recette chez son créancier, qui lui accorde un intérêt pour ces dépôts, établit le compte des intérêts réciproques, connaît constamment la situation de son débiteur, et peut juger lui-même en connaissance de cause du crédit qu'il convient de lui accorder. Cette utile organisation vient d'être imitée en Suisse, où elle rend déjà de bons services.

Les loan-societies ou sociétés de prêt sont trèsnombreuses dans la Grande-Bretagne, mais elles y sont aussi très-diverses, et il est bien difficile d'en donner- une jdée générale. Ce ne sont point des sociétés coopératives. Une société de crédit pourrait cependant se faire enregistrer sous le régime des /'riendiy societies *, à condition d'être autorisée

« XYllI et XIX Vict., ohap. 63 (23 juillet 1855J, art. IX, par. i.

par le secrétaire d'État en Angleterre et en Irlande, et par le lord avocat en Ecosse, et de limiter à trente livres la souscription annuelle de chaque membre ^ mais elle ne pourrait pas se faire enregistrer sous le régime des Industrial and provident Societies, parce qu'il est interdit à toute société de banque de choisir cette législation ^. Enfin, les sociétés de prêt se distinguent des Saving'banks ou caisses d'épargne par l'absence de la garantie de l'État. Elles sont régies par une loi spéciale : Zoan- Societies Act, 3 et 4 Vict. c. 110. La plupart sont des sociétés de bienfaisance. Elles ont atteint un haut degré de développement, si on en juge par le rapport de M. John Tidd Pratt, dont l'impression a été ordonnée par la Chambre des communes, le 25 avril 1865. Ce rapport n'embrasse que les sociétés d'Angleterre et du pays de Galles.

Il y en avait à cette époque 826. Le montant des sommes payées par les déposants et les actionnaires, en 1864, était de 245,286 livres (6,131,950 fr.). On avait prêté à 173,725 personnes une somme totale de 542,650 livres (13,566,250 fr.). Mais les rapports ne nous font connaître ni le but des emprunts ni la condition sociale des emprunteurs, de sorte qu'où n'en peut tirer aucune conclusion précise sur la na ture et les conséquences du crédit populaire dans la Grande-Bretagne.

* XVIII et XIV Vict., chap. 63 (23 juillet 1855), art. IX, par. 5. » XXV and XXVI Vict., ch. 87 (7 août 1862). Art. 3.

Lçs sociétés de ^production

Beaucoup de personnes, surtout en France, regardent les associations de production comme les plus importantes de toutes. Elles n'ont pas tort. Indépendamment des services qu'elles rendent aux ouvriers associés, elles ont l'immense avantage d'enseigner aux ouvriers les affaires et aux patrons la démocratie.

Les premiers essais d'associations ont déjà démontré que plusieurs ouvriers avaient acquis une véritable science des lois et des affaires; et d'un autre côté, plusieurs patrons, parmi les plus intelligents, ont déjà compris qu'il était de leur intérêt d'aller au-devant d'une transformation qui paraît de jour en jour plus imminente. Nous pourrions citer plusieurs exemples en France; mais nous n'en connaissons pas de plus remarquable que la tentative faite en Angleterre par la maison Henry Briggs, Son and C°. Cette compagnie, qui exploite depuis longtemps les mines de houille de Whitwood et

Methley, s* est transformée volontairement en association coopérative sous le régime de la responsabilité limitée, au capital de 135,000 livres, divisé en 9,000 actions de 15 livres chacune, dont les deux tiers seulement seront appelés, et versés par àcompte de deux mois en deux mois jusqu'à parfait paiement. Les anciens chefs de la maison conservent pour eux les deux tiers des actions, en acceptant de préférence, pour le surplus, les souscriptions, 1° de leurs employés et ouvriers, 2° de leurs clients *. Nous remarquons dans le prospectus publié par MM. Briggs, Son and C^, le conseil donné par eux aux futurs actionnaires, de distribuer chaque année, à titre de honîy aux employés et ouvriers, actionnaires ou non actionnaires, la moitié des bénéfices dépassant 10 p. 100 du capital engagé. « Il en résultera, disent les fondateurs, quatre avantages principaux : P plus de zèle de la part de tous les employés et ouvriers ; 2° suppression de toutes difficultés entre le capital et ,1e travail (between the employers and employed) ; 3° adoption d'un commun accord de toutes les nouvelles méthodes et de tous les nouveaux outillages; 4° possibilité pour l'entreprise de choisir ses ouvriers parmi les plus habiles.

Cette avance faite au principe de l'association

Cf. dans le journal l'Association, première année, p. 118, una lettre de M. Alfred Talaudier.

par une entreprise prospère, mérite d'être signalée. Ce n*est pas là, à proprement parler, une association coopérative ; c'est au moins la reconnaissance formelle de la possibilité et de l'utilité des associations de production, par des hommes qui, moins clairvoyants et moins impartiaux, auraient pu se croire menacés dans leur position et dans leur fortune. Nous croyons fermement que l'accord entre le capital et le travail est d'autant plus facile, qu'il n'existe entre eux qu'un malentendu. Leur origine est la même, leurs intérêts sont les mêmes. Plus on le comprendra de part et d'autre, et mieux cela vaudra pour tout le monde.

Comme il y a toujours, en toutes matières, des craintes et des espérances exagérées, il ne manque pas de partisans des associations de production qui croient : 1° qu elles deviendront la forme universelle du travail ; 2° qu'elles supprimeront la plaie du paupérisme ; 3° qu'elles feront une part équitable au capital et au travail. Ces enthousiastes éprouvent un certain dédain pour les associations de consommation, parce qu'elle^ produisent d'excellents résultats sans aller pourtant jusqu'à une complète rénovation sociale, tandis que les associations de production, si elles réalisaient le triple but qu'ils leur assignent, détruiraient radicalement tous les maux dont le corps social a maintenant à souffrir. Ils repoussent énergiquement ces systèmes mixtes d'associations entre patrons et ouvriers, parce que,

se croyant surs d'avoir le tout, ils ne se soucient pas de partager. Tel n'est pas notre point de vue. Nous croyons que l'association de production est la meilleure forme du travail quand elle est possible ; nous craignons qu'elle ne le soit pas toujours, et qu'elle le soit, par exemple, très -difficilement pour les grandes exploitations qui demandent un outillage très- dispendieux et une direction à la fois très-ferme et très-écJairée ; nous croyons surtout que, ne pouvant jamais être imposée, elle ne sera jamais universelle. Dans cette situation, toutes les organisations qui font une meilleure part au travail doivent être accueillies comme un acheminement et un progrès. Nous n'avons pas affaire ici à un dogme religieux, et d'ailleurs l'intolérance n'est bonne ni en religion, ni en socialisme, ni en politique, ni en économie politique.

Les associations de production et toutes les associations coopératives contribueront certainement à diminuer la plaie du paupérisme; mais elles ne suffiront pas pour la détruire : 1° parce qu'elles ne seront pas universelles ; 2° parce qu'elles ne supprimeront pas les inégalités de capacité, de force, de santé, de famille et de conduite. Elles ne feront donc pas à tous les associés une part égale. Il y aura toujours, même dans l'atelier coopératif, un modeleur et un manœuvre, un caractère ferme et une nature sans énergie. L'association de production a plutôt pour résultat de créer beaucoup de

petits capitalistes que de rendre tous les ouvriers capitalistes ou de supprimer le capital en le répartissant par portions égales entre tout le monde.

Enfin les sociétés de production ne trouveront pas le dernier mot du grand problème social : une équitable répartition des bénéfices entre le travail et le capital ; leur mérite sera de démontrer théoriquement que le capital et le travail, étant une même chose, doivent être rémunérés de la même façon. En fait, la plupart des associations de production aujourd'hui existantes traitent bien leurs ouvriers auxiliaires; elles leur donnent en général le salaire le plus élevé qui ait cours sur la place, quelques-unes même un plus fort salaire ; très-peu d'entre elles les associent aux bénéfices pour une part égale à celle du capital. Supposez qu'elles le fassent : 1° ce sera un fait, et non un droit, et un fait toujours partiel parce qu'il ne pourra pas être transformé en droit écrit ; 2° les associés proposeront immédiatement de donner aussi à leurs auxiliaires des dividendes de pertes : de sorte qu'en réalité, ils ne prendront plus d'auxiliaires, mais des associés temporaires : en trouveront-ils ?

Les associations de production nous paraissent être surtout : 1° une école d'affaires ; 2° une influence puissante sur le marché pour écarter les grèves et élever le taux des salaires ; 3° un moyen assuré pour tout ouvrier sage et habile de devenir capitaliste, et en tout cas, de faire lui-même sa destinée.

C'est un assez beau rôle sans rien rêver au delà.

Mais il nous sera permis d'ajouter que les associations de production ne dispensent ni des associations de crédit, ni des associations de consommation, ni surtout des associations pour l'avancement intellectuel et moral. Il y a des écoles à créer, c'est le premier et le plus grand besoin, des bibliothèques populaires à fonder, le travail des enfants à réformer, la liberté du travail et des transactions à assurer. En un mot, il ne faut plus commettre la faute trop ordinaire de s'engouer d'un remède unique et d'abandonner les autres. ^

Nous n'avons pas, pour les associations productives, de ces grandes démonstrations déjà faites, comme les sociétés de consommation en Angleterre et les sociétés de crédit en Allemagne. On en est encore, sinon aux tâtonnements, du moins aux commencements. Si le mouvement se prononce, comme tout le fait espérer, il ira vite et loin, surtout en France;, car pour mille raisons que nous retrouverons plus tard, c'est la France qui doit être la patrie des associations productives. L'Allemagne fonde plutôt des associations pour l'achat en gros des matières premières. Le dernier rapport de M. Schulze- Delitzsch portait à 169 le nombre des sociétés de travail dont il avait pu se procurer les statuts. Sur 169 sociétés, 133 avaient uniquement pour objet l'achat en commun des matières premières ; ce ne iBont pas là, à proprement parler, des sociétés de tra-

vail; ce sont des fabricants isolés, ou plutôt des ouvriers en chambre, qui appliquent à l'acquisition des matières premières la méthode des sociétés coopératives de consommation. 6 sociétés achetaient les matières premières en commun, et vendaient en commun les matières fabriquées ; 10 autres n'étaient formées que pour vendre en commun leurs produits; 22 autres achetaient les matières premières, les fabriquaient et les vendaient. 22 sociétés de production, pour un grand pays comme l'Allemagne, c'est bien peu. Quelques-unes donnent des résultats remarquables : la société des mécaniciens, fondée à Chemnitz en 1863, compte déjà 90 membres et dispose d'un capital de 35,000 francs. Berlin a 2 fabriques de cigares, une association de lampistes, une fabrique de châles en pleine prospérité avec 7 métiers battants. 92 ouvriers payant 50 centimes par semaine avaient déjà réuni, en janvier 1865, une somme de 3,500 francs. On peut citer aussi les tisserands de fil et de coton à Halle, les fabricants de peignes à Nuremberg, les fabricants de pianos à Hambourg, les fabricants de cigares à Dresde, les tailleurs de Dresde, etc. L'An» gleterre est plus riche en associations productives; elle en a quelques-unes d'une importance vraiment •apitale. Celles-là sont les produits directs des associations de consommation. Ainsi, par exemple, le moulin à blé et la Spinning Company de Rochdale, sont dus à l'initiative des Pionniers. C'est l'un d'eux,

M. William Cooper, qui s'est fait l'historien du moulin à blé. Lui-même raconte dans son histoire que ce moulin a été créé, en 1850, à l'imitation de celui de Leods {People'sflour Mill). Il y a aussi des moulins à blé à Bradford, Halifax, etc. Ce sont des entreprises très-florissantes, établies sur un trèsgrand pied. La Société coopérative de farine et d'approvisionnement de Leeds, qui a quatre départements, la farine, l'épicerie, les vêtements et la boucherie, a gagné en bénéfices nets, pendant l'année 1864, sur la farine 1,621 L "3 sh. 6 d. ; sur l'épicerie 890 1. 12 s. 2'd., et sur les vêtements 105 L 9 s. 9 d. Elle a perdu au contraire 159 I. 3 s. 2 d. sur la boucherie, par la grande et coupable infidélité du boucher {in conséquence of tJie gross and, culfaUe unfaitlifulness of tJie late butcher). Le moulin de Rochdale, pendant le trimestre finissant le 17 juin 1865, avait fait pour 33,021 1. 1 s. 8 d. d'affaires, et réalisé un bénéfice net de 2,244 1. 7 s. 1 1/2 d., sur lequel, après divers prélèvements, on avait pu distribuer aux acheteurs 1,375 1. 17 s. 6 d., c'est-à-dire, pour des achats montant à 33,021 l.,un dividende de 10 d.par livre. (6 p. 100 environ des achats avaient été faits par des non-soGÎety Men.)

Les sociétés de consommation se trouvent tout naturellement engagées à construire des moulins à blé, parce que la farine est une des denrées qu'on leur demande le plus. Le pain se fait à domicile.

même dans de très-grandes villes, et se cuit dans le fourneau, comme les autres aliments. Les pains carrés que les ménagères de Rochdale tirent du moule, répandent une odeur très-appétissante et sont d'une blancheur parfaite. Rien que pour le second trimestre de 1865, les Équitables Pionniers avaient acheté au moulin pour 10,874 1. 5 s. 3d. de farine. Dans les villes où l'on achète ordinairement son pain chez le boulanger, comme à Londres, à Woolwich, les sociétés de consommation ont ajouté à leurs affaires un'e boulangerie. Indépendamment de ces grandes usines, presque toutes les associations de consommation anglaises ont un département de vêtements, de chaussures et de cordonnerie, et deviennent ainsi jusqu'à un certain point des associations de production.

Il est vrai que les tailleurs, les cordonniers, les boulangers, les bouchers ne sont pas toujours des associés. Ce sont quelquefois des ouvriers payés à la pièce ou à la journée sur le pied des autres ateliers, et dans ce cas, il n'est pas exact d'assimiler la société qui les emploie à une société de production. Cependant l'habitude de faire participer les salaires aux profits réalisés par le capital commence à se répandre, et elle aura pour conséquence de transformer à la longue tous les ouvriers auxiliaires en associés.

Du reste, il est difficile de se faire une idée exacte du nombre des associations de production en

Angleterre, parce qu'elles sont libres de réclamer Tenregistrement ou de s'y soustraire, et de se faire enregistrer soit comme société amicale (friendly Society), soit comme société industrielle et de prévoyance {industrial and promdent society), soit simplement comme société commerciale [jointstock Company). J)3ins ce dernier cas, elles se trouvent confondues dans l'immense quantité des compagnies commerciales ou industrielles anglaises, et échappent à la statistique. Un article emprunté au QuarterlyReview'^dsld^Eevue'bntannique de février 1864, s'exprime ainsi : « Les associations manufacturières sont très-nombreuses. Dans la seule ville de Bury (comté de SufFolk), elles avaient attiré à elles, dès 1860, 600,000 livres (15 millions) de capitaux. Les inspecteurs des manufactures citent à cette date de nombreuses usines construites ou mises en exploitation par des associations d'ouvriers. Ils parlent en termes fort élogieux de leur administration habile et de leur obéissance aux lois sur les manufactures. Dans plusieurs de ces entreprises, ajoute le même article, on loue des ateliers en miniature, pourvus d'un outillage à la vapeur, a des individus qui les exploitent en famille, reproduisant ainsi le vieux système de l'industrie domestique, mais combiné avec tous les perfectionnements de la mécanique et largement installé. Toutes ressemblent plus ou moins à l'association manufacturière de Rochdale. Quelques-unes font participer

les ouvriers aux bénéfices, que beaucoup d'autres attribuent exclusivement au capital *. »»

On peut citer parmi les associations de production anglaises : à Londres, les forgerons, les facteurs de pianos, les doreurs, les cordonniers, les ébénistes; à Manchester, les tailleurs, les chapeliers, les cordonniers, les tisserands en coton; à Birstall près de Leeds et à Liverpool, les tailleurs; à Belmont, les fabricants de bougies, etc.; à Wolverhampton, les serruriers qui ont été la cause des derniers événements du StafFordshire. Ces renseignements, qui sont loin d'être une nomenclature exacte et complète, suffisent pour montrer qu'il y a déjà beaucoup d'associations de production en Angleterre. Il n'est pas vrai de dire, comme on le répète trop souvent, que nos voisins ne connaissent et ne pratiquent que les associations de consommation ; il est seulement permis d'affirmer qu'ils n'ont réussi avec éclat et originalité que dans cette dernière sorte d'associations coopératives.

Notre inventaire, en France, présente des chifi*res assez respectables, puisque nous pouvons mettre en lî^ne trente neuf sociétés en exercice à Paris, et une vingtaine aumoins de sociétés dans les départements. L'importance du sujet et l'utilité de toutes les informations nous feront pardonner nos énumérations, à la fois très-arides et très-incomplètes. Il serait

< Hetue britannique^ février lb64, p. 326.

fort à souhaiter qu'on réalisât complètement Tidée mise en avant en 1865 par le journal l' Association y de créer un bureau de statistique des associations ouvrières. Même après la mise à exécution de ce projet, il serait toujours impossible de se tenir complètement au courant, à cause des formations nouvelles, des dissolutions, et des sociétés simplement projetées.

Les associations d'ouvriers sont naturellement fort anciennes; il ne paraît pas très-utile de remonter au delà de notre temps, ni même de tenir un grand compte, si ce n'est au point de vue des idées, des tentatives faites en divers pays et à diverses époques par les écoles d'Owen, de Saint-Simon et de Fourier. La Théorie des quatre mouvements, qui est le premier ouvrage de Fourier, et qui date de 1808, contient sur le capital, le travail et le talent, et surtout sur l'efficacité de l'association comme principal remède des maux produits par la concurrence, une foule de vues pleines de sagacité et de profondeur, dont on ne saurait sans ingratitude méconnaître l'influence. Owen commença ses prédications en 1811. L'école saint-simonienne, sans adopter les idées de Fourier en psychologie et en organisation, procédait évidemment du même principe, attaquait comme lui la concurrence, et préconisait, comme lui, l'associatian. On sait assez quelle fut, malgré un échec bien facile à expliquer, l'influence du Qlohe et des prédications saint-simo-

niennes. La mass^ du public éclairé se laissa effrayer par l'idée de réforme sociale très-explicitement prêchée dans tous les écrits de Fourier, d'Owen et de Saint-Simon. On évoqua les souvenirs de Babeuf et de la loi agraire. Le communisme joue en économie politique le même rôle que l'athéisme en philosophie, et la Terreur en politique. Si nous faisons l'éloge de la Révolution, que nous opposent ses ennemis? la Terreur, que nous réprouvons. Si nous parlons des droits de la philosophie et de ses services, quel est le grand argument des théologiens? l'athéisme, qui n*est guère accepté et défendu que par ceux qui n'ont jamais étudié la philosophie. De même, le gros du public s'obstine à voir le communisme dans toute réforme sociale; encore aujourd'hui, communisme et socialisme signifient la même chose pour beaucoup d'esprits. Fourier et Saint-Simon, pour ne parler que des nôtres, prêtaient le flanc par d'autres côtés. Fourier, il faut bien l'avouer, mêlait sans cesse le roman et la science, et ses rêves, quelquefois charmants, quoi qu'on en dise, étaient souvent absurdes, grotesques, dangereux. Ils reposaient sur une psychologie improvisée, et traitaient certaines doctrines avec un sans-façon qui devait alarmer les conservateurs, et même ceux des réformateurs qui se contentaient de penser et ne voulaient pas rêver. Il en était de même de Saint-Simon, dont les tendances n'allaient à rien moins qu'à fausser la morale, en effaçant le

devoir devant la passion. Les réfutations furent ardentes, légitimes à certains égards, cruelles et même odieuses en quelques points. On abusa à outrance de l'arme du ridicule, alors plus puissante en France qu'aujourd'hui; et les deux écoles y prêtaient, surtout l'école saint-simonienne, quand e\h se transforma en Église. Les tentatives de réalisation, Condé-sur-Vesgres, un phalanstère, Ménilmontant, un couvent saint-simonien, périrent deux fois, car elles laissèrent une mémoire presque décriée, quoique la réprobation n'atteignît que les institutions et laissât intactes les personnes. Mais ce qu'il est grand temps de dire, pour rendre hommage à la vérité, c'est que seuls, Fourier et Saint- Simon, dans un temps où l'on regardait l'immobilité comme la suprême sagesse, ont découvert que l'association, qui avait fait la révolution politique, ferait un jour, sans bataille et sans péril, par la persuasion et par l'attrait, une révolution sociale *. Les premiers essais sérieux et durables d'association de production, en France, ont été dus à l'initiative d'un homme excellent et distingué, trop méconnu dans les dernières années de sa vie, et dont l'influence a été importante, sinon bruyante, M. Bûchez. Sa revue V Européen et son journal r Atelier n'ont pas eu l'éclat du Globe, Cependant,

* Cf. un art. de M. Jule? Duval, dans l'Economiste, reproduit par l'Association^ première arnée, numéro 12, p. 364.

une association de bijoutiers en doré, fondée par lui en 1834, subsiste encore à Paris, et témoigne de la justesse de ses vues, une seule exceptée, celle du capital indivisible. Une association de menuisiers fondée trois ans auparavant, également à Paris, une association de rubaniers, à Saint-Etienne, ne purent se soutenir. Le trait distinctif de M. Bûchez, dans toutes ses tentatives, est un attachement inviolable à la morale. C'est par là qu'il mérita de compter parmi ses amis et ses disciples des hommes tels que Feugueray, tels que le docteur Cerise, M. Corbon et M. Ott. Rien dans le monde ne réussit d'une manière durable qu'à la condition de respecter la morale. Si, comme nous l'espérons, les associations doivent prospérer et se développer, c'est parce qu'elles seront fondées sur une morale austère, inflexible. On peut dire de l'association ce que Montesquieu disait de l'État populaire : « La force des lois ne lui suffit pas pour se maintenir ou se soutenir; il lui faut un ressort de plus, qui est la vertu *. «

L'association des bijoutiers en doré, fondée à Paris en 1834, et qui a renouvelé ses statuts en 1843, est donc la première en date de nos associations de production ^. Pendant les années qui

1 Montesquieu, de l'Esprit des lois, livre III, oh. 3. Ed. Lefèvre, 1. 1, p. 49.

' 8, rue Notre-Dame de Nazareth, à Paris. Cette adresse, et la plupart de celles qui voul •uivrt) çui été empruntées, en janvier IStiô,

suivirent, Tassociation fut prêchée aux ouvriers par le journal r Atelier, dont M. Corbon était le rédacteur en chef, par la Phalange, organe de l'école fouriériste, qui avait succédé au PTialanstèfe, et qui fut elle-même remplacée en 1843 par la Démocratiefadfique, enfin par V Organisation au travail de M. Louis Blanc, publiée d'abord dans la Bévue du Progrès, dont il était le directeur, puis à part dans divers formats, et avec un succès sans exemple. Cet ouvrage eut une double influence : il répandit parmi les masses profondes de la population ouvrière des idées très-contestables sur le capital, le crédit, les salaires, la liberté : ce fut là son côté fâcheux, que la réaction fit plus tard durement expier à l'auteur ; mais en même temps il vulgarisa, avec une puissance merveilleuse, le principe de l'association, et en inspira aux ouvriers le désir, la passion, l'enthousiasme. M. Louis Blanc avait, sur les autres prédicateurs de l'association, outre le prestige d'un style lumineux et entraînant, l'avantage de ne la rattacher ni, comme Bûchez, aux doctrines néo-catholiques, ni, comme Fourier ou Saint- Simon, à des théories très-complexes de rénovation sociale. Il parlait aux ouvriers de leurs misères dont ils souffraient cruellement, de leurs besoins qu'il avait étudiés à fond, de leurs droits qu'avec

au journal V Association, qui les a publiées successivement dan» quinze premiers numéros.

pleine raison ils croyaient méconnus, et de la fraternité, qui a toujours été leur idole, et, pour le dire en passant, c'est là leur premier titre de gloire. 1848 les trouva tout fervents, et, comme on devait s'y attendre, les associations qu'ils fondèrent eurent pour base l'égalité des salaires et l'exclusion du capital. Malgré une subvention de trois millions votée par l'Assemblée constituante, la plupart des associations fondées en 1848 , ont sombré * ; il n'en reste plus qu'une dans les départements : les porcelainiers de Limoges, et huit à Paris : les ferblantiers 2, les fermiers ^, les tailleurs de limes*, qui ont aujourd'hui plus de 100,000 francs de capital, les maçons ^, dont le capital actuel est de 250,000 francs , les tailleurs d'habits ^ et les tourneurs en chaises ''.

Il reste cinq associations de 1849 : les cloutiers^, les facteurs de pianos^, les lune ttiers.*^, les me-

1 La commission nommée par l'Assemblée accorda des crédits à vingt-huit associations^ choisies avec soin sur un très-grand nombre. De ces vingt-huit associations, il ne reste aujourd'hui que trois : les bijoutiers en doré, les menuisiers eu fauteuils et les tailleurs de limes.

' 70, rue de Bondy.

^ 48, rue Saint-Sauveur.

• 48, rue des Gravilliers.

' 155, rue Saint- Victor.

• 1, rue Coq-Héron.

' 32, rue Popincourt.

• 8, rue Château-Landon.

• 66, rue des Poissonniers, lù 92, rue des Gravilliera.

riuisiers en fauteuils * et les fabricants de lanternes ^; deux de 1850 : les serruriers ^ et les menuisiers en voitures *; une seule de 1851, les tourneurs d'essieux.

L'association des facteurs de pianos fut fondée en 1849 par quatorze ouvriers seulement, avec un capital de 229 fr. 50, sans aucune subvention de l'État.

« Le moment, dit M. Eugène Véron ^, n'était pas favorable pour faire des pianos. Il fallut rester deux mois sans toucher de salaire. Enfin, ils trouvèrent un peu d'ouvrage dont^ ils touchèrent le prix le 4 mai 1849. Le dividende était par tête de 6 fr. 61. Chacun reçut 5 francs à valoir sur son salaire, et le reste fut consacré à un repas fraternel qui réunit les femmes et les enfants. La plupart n'avaient pas bu de vin depuis un an. La dépense pour chaque ménage fut de 32 sous. C'est ainsi qu'ils célébrèrent le premier succès de l'association, et ce souvenir est encore pour eux tout plein d'émotion. Cependant le succès était encore bien loin d'être assuré. Pendant un mois encore, il fallut se contenter d'un salaire de 5 francs par semaine. En juin, un

1 5, rue de Charonne;

2 44, rue Miromesnil.

• 6, rue Lenoir.

< Rond-point Saint-Ferdinand, aux Ternes.

* Les Associations ouvrières de consommation, de crédit et de production, en Angleterre, en Allemagne et en France, par Eugène Véron. Paris, Hachette, 1865.

LES SOCifrÊg tJÉ i?ttODUCTION OB'?

boulanger leur commanda un piano de 480 francs, payable en pain. Les salaires restèrent fixés à 5 francs par semaine, mais chacun put prendre chez le boulanger le pain nécessaire pour sa famille et pour lui. Peu à peu, la supériorité de leur fabrication attira les acheteurs. En août, le salaire monta à 10 francs, à 12 fr. 50, à 20 francs par semaine, mais il n'était pas payé en entier, car chaque samedi on commençait par prélever sur la recette la somme nécessaire à l'acquisition des matières premières. Les associés se partageaient ce qui restait, et le salaire attribué à chacun était complété par un bon à valoir. »

II n'y a dans l'histoire d'aucune association de page plus touchante. En 1852, les facteurs de pianos se divisèrent en deux sociétés, dont l'une subsiste encore. Son capital était, en 1863, de 163,000 francs, et elle avait fait, en 1862, pour 205,000 francs d'affaires.

Des associations de 1851, il ne reste que les tourneurs d'essieux, à Paris, et l'association de Beauregard, à Vienne (Isère). Cette dernière association, dont l'origine est phalanstérienne, a été au début une fabrique de draps; elle a depuis ajouté à sa fabrication principale un moulin, une, boulangerie, une épicerie, un dépôt de charbon, une maison de santé, une exploitation agricole ; elle fait plus d'un million d'affaires par an.

Six années se passent sans fondation nouvelle, de'

1851 à 1857, à Texception d'une association d*ou* vriers tailleurs fondée à Toulouse en 1856, sous la raison sociale Massot et C®.

Nous trouvons en 1857 l'association des peintres en bâtiments ^ ; en 1858 l'association des menuisiers. Puis cinq années se passent encore sans fondations nouvelles. Le mouvement recommence, pour ne plus s'arrêter, en 1863. Il devient même si rapide, à partir de cette époque, qu'il est presque impossible de le suivre ^, surtout à Paris ^. Une nomen-

* Quai d'Anjou, 13.

2 L'association des rubaniers de Saint - Etienne, raison sociale Dommartin et C«, qui date de 1863, compte douze cents membres, avec un capital souscrit de 600,000 francs. On peut rapporter à la même date deux associations d'ouvriers tisseurs, à Villefranche ; les imprimeurs sur étoffes. Vincent et C*, à Neuville (Rliône) ; deux associations de tailleurs, une à Nantes, une à Bordeaux. Nous signalerons encore dans les départements, pour 1864, la boulangerie sociétaire de La Flotte, île de Rtié ; pour 1865, les tisseurs de Saiute-Marie-aux- Mines; la société des cordonniers, Verdure et C^, à Saint-Omer; la société ouvrière des facteurs de pianos, à Marseille ; à Nantes, deux associations, l'une de tailleurs, l'autre de corroyeurs.

^ 1863. Les boulonniers, 15, rue de Meaux. Les charpentiers, dont l'existence a été éphémère, 35, rue Doudeauville. Les cloutiers, 4, rue Rousselle. Les cordonniers, 85, rue Rambuteau. Les fondeurs eu fer, 16, rue Baron. Les menuisiers modeleurs, 160, rue Saint-Maur- Popincourt. Les tailleurs, Sauva et C«, 27, rue Fontaine-Molière. Les employés copistes, comptables, traducteurs et dessinateurs, 5, place de la Bourse.

1864. Les mégissiers-peaussiers, Lehmann etC», 16, rue Geoffroy- Saint-Hilaire. Les opticiens, Burnelle et Fournaise, aujourd'hui Lépine et C% 9, rue Pierre-Levée.

1865. Les ouvriers papetiers, Auguste Lucien, 10, rue du Parc- Royal. Les mécaniciens, Lebeau et G*, 162, rue Saint-Maur. Les constructeurs-mécaniciens, Faillon, Chappé, Langevin et G*, 22, rue VieiUe-du-Temple. .Les robinetiers, Bogené et G«, 39, rue Saint

clature, fût-elle complète aujourd'hui, cesserait probablement d'être complète et exacte demain. Elle Vaurait que la valeur d'une liste d'adresses. Nous en avons dit assez pour qu'on se rende compte de la marche des associations, et de leur importance actuelle. Enfin nous devons mentionner, en même temps comme une preuve et comme une espérance, V Universelle , Société civile récemment fondée à Valence (Drôme) pour propager les institutions coopératives de toute nature.

Il suffit de jeter les yeux sur les pages qui précèdent pour se convaincre que les deux années qui ont vu naître le plus d'associations sont 1848 et 1865. Tout le monde connaît les causes très-diverses qui ont fait échouer la plupart des associations en 1848 ; on ne peut donc rien conclure contre la vitalité des associations de malheurs très-regrettables, mais très-expliqués, et qui ne. se reproduiront plus. Il faut avouer que les expériences antérieures n'ont servi qu'à éclairer la route, et qu'à partir de 1865 seulement, les associations de pro- Sébastien. Les fabricants de pianos et orgues, 8, passage Feuillet. Les couvreurs, Sannoi et C«, 5, rue du Foin, au Marais. Les tonneliers, Roubier et C«, 37, route d'Italie. Les ouvriers en peignes. Les chapeliers, 18, rue des Juifs. Les bijoutiers en doré, Vilain et C«, 41, rue Turbigo. Les corroyeurs, Desarches, père, 72, rue de la Toi)ibe- Issoire. Les ouvriers passementiers. Les ouvriers lithographes, Guillaumin et C«, 4, rue des Pavillons, Paris-Belleville. Les mécaniciens, Buette et C«, 19, rue Lombard, aux Ternes, etc.

1866. Les ouvriers en bronze imitation, 1, impasse Saint- Sébastien» Les graveurs sur bois, 32, rue de Reuilly.

duction connaissent bien leur terrain, prévoient les périls, en ont le remède, et se mettent en route a\ec toutes les chances d'une heureuse traversée.^ Au lieu de flotter sans cesse entre l'enivrement et le découragement, si nous savions être équitables envers nous-mêmes, nous serions plus frappés du succès de quatre ou cinq grandes associations bien conçues et bien dirigées, que de la chute de cinq cents autres embarquées à la légère et victimes de leur imprévoyance.

Il n'y a rien de plus beau et rien de plus difficile que de fonder une grande association de production. Ceux qui ont mené à bien une telle entreprise ont nécessairement déployé beaucoup de force intellectuelle, et plus encore de force morale. Les difficultés commencent dès le premier jour ; car, avant d'être une société existante ^ il faut être une société expectante et traverser une longue et rude période d'incubation qui réunit les sacrifices d'une association aux inconvénients du salariat.

Il semble aux gens sans expérience qu'il n*y a qu'à s'associer du soir au matin pour travailler ensuite à son aise et pour ajouter à son ancien salaire une partie proportionnelle dans les bénéfices qu'aurait réalisés le patron; mais il n'en va pas ainsi. Pour travailler, il faut un atelier, des machines, des outils, des matières premières, des modèles, des commandes, ou, à défaut de commandes, des débouchés : tout cela coûte cher. On commencera

t^fiS SOCIÉTÉS DE PRODUCTION 341

donc par emprunter ou par amasser. Emprunter, c'est facile à dire.

Haud facile emergunt, quorum virtuti onus obstat Res angusta domi *.

Il n'est guère possible de trouver de l'argent quand on n'en a pas du tout, et il n'est guère raisonnable d'en accepter à tout hasard, au risque de se ruiner en intérêts et de ne pouvoir solder les échéances. Les ouvriers sages aiment mieux ajourner l'association et la préparer de longue main en s'imposant de lourds sacrifices.

L'exemple de Rochdale est là pour montrer qu'on peut rendre l'épargne plus prompte et moins pénible au moyen d'une société de consommation. Mais une société de consommation ne s'improvise pas; elle est quelquefois aussi difficile et aussi longue à fonder qu'une société de production. D'ailleurs, les conditions ne sont pas les mêmes, puisqu'il faut être du même métier pour produire ensemble, et qu'il suffit de vivre de la même façon pour s'approvisionner ensemble. Le personnel, les conditions de succès, tout est différent : une société de consommation a besoin de s'étendre, tandis qu'une société de production doit le plus souvent savoir se restreindre, et préférer la qualité au nombre. On

* Juvenal. lib. I, sat. 111. — Il est difficile, raCme au talent^ do réussir, quand il lui faut d'abord lutter contre la pauvreté. —

sa.

SiZ- LE TRAVAIL

fera donc une société de consommation, si cela se peut sans témérité, et après avoir bien consulté ses forces; ou plutôt, si on a sous la main une société toute faite, comme cela doit arriver quand le principe de l'association aura fait son chemin, on ne manquera pas d'en profiter. Toutes les associations se soutiennent l'une l'autre ; et plus il y en aura, plus elles seront prospères. Même dans ces conditions favorables, il ne sera pas sage de compter uniquement sur les dividendes de la société de consommation, ce serait par trop ajourner : on joindra les deux méthodes, la méthode aisée et la méthode dure ; la société de consommation, pour faire servir la dépense elle-même à l'augmentation de la recette, et la cotisation hebdomadaire pour accélérer l'ouverture de l'atelier coopératif.

Ce qui rend la cotisation hebdomadaire très-dure, pendant la période de formation, c'est qu'il faut prendre sur les besoins de ceux qu'on aime, et leur imposer des privations, sans pouvoir la plupart du temps leur faire partager sa foi et ses espérances. Au moins, quand l'association est faite, on peut dire aux siens : « Nous sommes chez nous ; nous ne dépendons que de nous ; « on peut leur promettre une amélioration, une compensation prochaine. Que leur dire quand rien n'est fait ? quand on amasse à leurs dépens, pour une entreprise qu'on doit encore leur cacher et cacher à tous les yeux, et qui, après tout, peut mourir avant de naître?-

Autre traverse qu*il faut encore éviter. Les patrons, qui flairent une concurrence, ne sont pas jaloux de l'aider à se produire ; et comme ils sont maîtres et seigneurs de leurs ateliers, rien ne les empêche de chasser de chez eux leurs futurs rivaux. Ils en ont le droit, et ils en usent : de là la nécessité de tenir secrètes des cotisations que la loi autorise, mais qui peuvent parfaitement être arrêtées par la mise à pied simultanée de tout le personnel de la future association. Ce danger est plus grand qu'il ne semble au premier coup d'œil ; car, sans publicité, comment attirer des adhérents, et, sans mystère, comment garder sa place dans les ateliers ?

Enfin l'argent perçu, on ne sait où le mettre. Il faut le confier, sans aucune garantie, à un camarade qui le garde improductif, ce qui est absurde, ou le place sous son nom. Il est même, difficile de trouver un banquier qui accepte de petites sommes, qui ne craigne pas les écritures indéfiniment multipliées, et qui n'ait pas les associations en suspicion. S'il y a une banque spécialement créée pour les associations, c'est un instrument puissant pour la formation du capital des sociétés futures. On doit souhaiter qu'il n'y ait pas, pour tout un grand centre industriel, une banque unique, dont la faillite, ou même les embarras momentanés, pourraient emporter d'un seul coup tout le mouvement coopératif.

Cependant tous ces mauvais pas ont été franchis, à force de loyauté, de prudence et de persévérance On a passé deux, et quelquefois trois mauvaises années ; les cotisations ont été recueillies sans en* combre, la somme est prête ou à peu près. Ici paraît un nouveau monde, avec des difficultés et des embarras d'un autre ordre.

Forger du fer, ou vendre du fer forgé, ce n'est pas la même chose ; avoir le corps solide, le bras formidable, le coup d'œil sûr, les reins flexibles, supporter sans broncher douze heures de travail, défier le plus fort et le plus adroit, connaître à fond les ressources du métier, ou deviner la hausse et la baisse des valeurs, acheter et vendre à propos, profiter des occasions, éviter les pièges de la concurrence, débattre les prix, juger les ouvriers, apprécier les méthodes, gouverner les hommes, organiser les ateliers et les bureaux, surveiller de vastes magasins, nouer et conserver des relations utiles, ce sont deux sortes d'aptitudes, et il n'y a aucune raison pour que celui qui a l'une possède l'autre par surcroît; tout au contraire. Un sac d'écus suffit pour transformer un ouvrier en patron, mais'uon pas en patron habile. Quand un père de famille destine son fils à être chef d'industrie, il fait bien, si cela se peut, de le tenir quelque temps dans l'atelier, de l'exercer au maniement des outils, au détail de la fabrication; mais ce n'est ni le seul ni, le meilleur apprentissage. Il lui fait apprendre la tenue

des livres, les langues modernes, les usages du commerce ; quelquefois des études sérieuses de chimie ou d'histoire naturelle ne sont pas de trop. Il est trèsdifficile de faire un bon commerçant, c'est-à-dire un homme qui livrera tous les jours une bataille contre la concurrence. Encore s'il suffisait d'avoir de l'aptitude ; mais il faut aussi avoir l'esprit libre de préjugés. Tout état aies siens; ceux de l'ouvrier ne sont pas ceux du patron. Il faudrait ne pas en avoir : il faudrait surtout, quand on devient patron, ne pas cumuler les préjugés de l'atelier et ceux du comptoir. Au moins, quand un soldat passe général, il a été auparavant capitaine et colonel, ce qui ne suffit pas toujours pour remplacer avantageusement Saint- Cyr et l'Ecole polytechnique. On se tire d'afîaire avec du génie^ ou, pour parler plus modestement, avec une capacité exceptionnelle. Mais c'est là précisément le malheur qu'il faille, pour réussir, compter sur une exception.

Et même cette exception, qui la découvrira? Qui sera juge? Admettons qu'il y ait dans l'association un homme d'élite et que les suffrages se portent sur lui. Le voilà gérant ; qu'est-il au fond ? L'employé, ou le patron de ses associés? S'il n'est que l'employé, nous tombons dans l'anarchie; s'il est patron, c'est un maître qui en remplace un autre ; un maître plus odieux, parce qu'il est sorti des rangs, et moins fort, parce qu'il se sent à la merci de se« subordonnés'. A vrai dire, tout le monde dans l'associa-

tion est à la merci de tout le monde, puisqu'à chaque instant un coup de majorité peut renverser le gérant, ruiner la maison ou la dissoudre.

Non-seulement le gérant a besoin de déployer plus de tact et de fermeté qu'un patron dans la direction des ateliers, parce que sa position est moins claire, mais il lui faut aussi une grande habileté dans la direction des affaires, parce que ses ressources sont très-limitées et qu'il ne les a pas dans la main. En Angleterre, les associations de consommatiQn empruntent très-peu : 88 p. 100 de leur fonds de roulement leur appartiennent. Les associations productives ne peuvent pas se restreindre ainsi ; mais qui leur enseignera le grand art d'user du crédit sans en abuser? Donneront-elles au gérant ou à l'assemblée générale le droit de contracter des emprunts ? Auront-elles un fonds de réserve pour parer aux événements imprévus? Le laisseront-elles dans le roulement de l'entreprise, ou le placerontelles d'une manière à la fois plus rassurante et moins fructueuse? Cette réserve appartiendra-t-elle à l'association comme personne civile, ou à chacun des membres? En ce dernier cas, leur appartiendral-elle par tête ou au prorata de leurs mises ? Les sociétés laisseront-elles leur réserve à la merci des membres qui se retirent, en leur permettant d'en exiger leur quote-part? Ou créeront-elles, suivant le système préconisé par M. Bûchez, un fonds inaliénable, au risque de rétablir les anciennes corpo-

rations, et de n'avoir que des associés pauvres dans une association riche? Tous ces problèmes, non encore résolus, sont pleins de périls.

Nous pensons qu'il ne doit pas y avoir de fonds inaliénable ; que la perpétuité ne peut pas, et même ne doij; pas être décrétée par les statuts ; qu'il n'appartient à personne ni de prévoir ni de gouverner l'avenir; que la société doit toujours rester maîtresse d'elle-même ; que notre Code civil a parfaitement fait de décider que toute obligation de faire ou de ne pas faire peut être résolue par des dommages-intérêts, et qu'il n'y a pas d'autre moyen de couper court aux progrès de ce singulier et dangereux sophisme qui consiste à regarder le droit de renoncer à la liberté comme l'exercice le plus complet de la liberté. Et nous pensons cependant que la société peut utilement, pendant qu'elle subsiste, prendre des précautions contre la légèreté ou l'incapacité de ses membres ; que la différence entre les prescriptions statutaires, et les règlements faits au cours de l'existence d'une association , n'ont pas d'autre raison d'être; que, parmi les prélèvements qui doivent être rendus obligatoires, il faut toujours compter le fonds d'éducation, qui est une nécessité morale, et le fonds de réserve, qui est la ressource contre les malheurs imprévus, et l'instrument du progrès ; que ce fonds de réserve peut très-bien, suivant les cas, être soustrait aux chances ordimires de la société ; qu'il est utile de le former, f

dehors des actions dont la quotité est variable, par un droit d'entrée fixe et par l'accumulation des amendes ; que cette origine permet à la société d'en proclamer l'indivision, d'attribuer à chaque membre une part égale, et non proportionnelle, sur cette propriété indivise, et de ne permettre ni aux membres sortants, ni aux héritiers des membres décédés, de réclamer ou même de conserver leur part dans ce fonds commun. Une telle institution' est un heureux contre-poids à la mobilité des décisions d'une assemblée ; elle sert à retenir les membres dans l'association ; elle y attire des membres nouveaux. On peut la conseiller aux sociétés ; ce qui ne veut pas dire, à aucun point de vue, que l'État puisse la leur imposer.

Il n'est pas douteux que nous ne possédons pas encore la forme la plus parfaite que puissent recevoir les statuts d'une société de production *.

Il en sera pour cette forme nouvelle de l'industrie comme pour toutes les formes anciennes qui ne cessent de s'améliorer. La loi qui s'impose a toujours, entre autres inconvénients, celui d'entraver le progrès jusqu'au moment où elle est enfin contrainte de se transformer pour lui faire place. Pourquoi des lois spéciales, quand les lois générales suffisent, avec l'obligation de la publicité, à sauve-

* Le journal l'Association a publié, à titre de conseil, une formule de règlement pour les sociétés coopératives, qui sera utilement consultée par les sociétés en voie de formation.

garder les intérêts des tiers? Rien n'est jamais aussi puissant ni même aussi rassurant que la liberté.

Ce qui n'est pas moins difficile que de faire des statuts, c'est de juger si une industrie peut être utilement exercée par une association ouvrière, si le moment et la place sont favorables, quels sont les capitaux nécessaires, si ces capitaux peuvent être réalisés par des souscripteurs sans capital, à quelles conditions, dans quels délais ; si enfin il y a lieu de commencer le travail au moyen d'emprunts, avant d'avoir réuni la totalité des fonds nécessaires au développement de l'entreprise.

Qn écrivain d'un grand mérite et d'un incontestable dévouement, parlant de l'état actuel des sociétés de production en Angleterre, déclare qu'il ne les croit possibles que pour les petites industries; mais alors, dit-il, elles ne rendent que peu de services *. C'est qu'en Angleterre, où la grande industrie absorbe presque tous les capitaux, on n'attache d'importance qu'aux usines; en France, au contraire, la petite industrie forme un très-grand marché, et il suffît de jeter les yeux sur la liste de nos sociétés coopératives pour s'apercevoir qu'elle ne contient que des associations de maçons, tailleurs, cordonniers, etc. ; en un mot, des industries qui demandent peu de frais généraux, et dans les-

* M. Frédéric Harrison, th« Fortnigktly fieview du l" janvier 1866.

quelles le travail tient la première place. Il semble naturel qu'il en soit ainsi, et il est certainement heureux qu'on commence par là, puisque dans ces conditions les insuccès sont moins désastreux et moins vraisemblables. En toutes choses, il convient d'aller lentement pour aller sûrement. Il va sans dire aussi qu'une association ouvrière ne peut s'établir avea quelque chance de succès que dans les localités bien outillées et bien achalandées ; qu'elles doivent vivre autant que possible sur leurs propres fonds, et ne recourir à l'emprunt que quand elles sont sûres de durer, et quand le loyer de l'argent est manifestement inférieur à leurs dividendes probables. Enfin il ne faudrait pas, dans le violent désir d'accroître le nombre des actionnaires et de former -promptement le capital, accepter de toutes mains et se donner des associés dont on aurait plus tard à se défier ou à rougir. Ce qui est plus nécessaire encore aux associations que l'argent ou l'habileté, c'est l'union. Nous ne voulons dissimuler aucune difficulté ; nous avouons de bonne grâce que les périls sont nombreux : nous dirons, si l'on veut, que l'argent, le crédit et les hommes nous manquent.

Que prouve cela? Qu'il faut créer au plus tôt des hommes par l'instruction, des commerçants et des fabricants par l'enseignement professionnel et par l'enseignement de l'économie politique aux ouvriers adultes.

Que prouve cela? Qu'il y a encore des différences

assez profondes d'habitudes et de culture intellect tuelle entre les ouvriers et les patrons; qu'il faut enseigner aux patrons la démocratie et aux ouvriers les affaires.

Que prouve cela? Que la fondation d'une association de production est très-difficile ; qu'il faut pour réussir un lieu et un moment bien choisis, certaines ressources en argent antérieures au commencement de l'entreprise, des statuts bien faits, des associés honnêtes, unis entre eux, dévoués à la cause, et pardessus tout, des hommes capables pour mener la barque.

Mais cela ne prouve pas que l'association des bijoutiers en doré qui a plus de trente ans, que l'association des maçons , que celle des fabricants de limes, ne soient des associations très-prospères. Et du moment qu'une association réussit, rien ne peut prouver qu'une association ne peut pas réussir. A vrai dire, c'est le début seul qui est difficile, à cause de l'isolement et de l'inexpérience.

Pourquoi les adversaires de l'association parlentils tant de ses périls? C'est à nous d'en parler pour les prévenir. Quant à eux, qu'ils nous laissent périr en paix si nous devons périr, et faire des expériences à nos dépens.

Mais non, ce n'est pas pour nous qu'ils ont peur. Parlons nettement, c'est pour eux. Ils croient que notre succès leur nuira, voilà le secret de leurs alarmes. Ils ne s'occuperaient pas mêfiae de nous,

s'ils croyaient à tous ces fâcheux pronostics. Quel tort le succès des associations peut-il faire à l'industrie? Nous le cherchons vainement. Ce sont des alarmes attardées, qui avaient leur raison d'être en 1848, quand on parlait d'imposer l'association, de la rendre universelle, de faire la guerre aux patrons ; mais aujourd'hui que tout le monde veut la liberté pour soi et pour les autres, une société de production n'est sur le marché qu'une maison de production de plus; sa constitution intérieure ne peut nuire ou profiter qu'à elle-même. Craint-on qu'elle donne de meilleurs produits et à meilleur marché? Ce sont des craintes qu'on n'oserait pas avouer, et qui honorent l'association. Est-ce la désertion des ateliers qu'on redoute? Alors, qu'on s'entende avec soi-même ; car si les ouvriers désertent les ateliers ^our entrer en coopération, c'est que les associations de production seront prospères et donneront de bons résultats au point de vue social et au point de vue industriel. Que deviennent, si cela est, toutes ces démonstrations de notre impuissance, tous ces présages de ruine prochaine? La vérité est que les derniers ennemis de l'association de production emploient contre elle des arguments contradictoires, comme il arrive quand on obéit à une passion plutôt qu'à une conviction. Les ouvriers associés doivent répondre à cette malveillance, de jour en jour moins prononcée , mais pourtant encore sub^i^tîinte, par la probité la plus scrupuleuse dans

toutes leurs transactions et dans leur fabrication. Une des causes déterminantes du succès des moulins sociétaires dans le Lancashire, c'est la pureté de la farine vendue. Les ménagères, d'abord hostiles, n'ont plus voulu d'autre farine dès qu'elles ont constaté, par comparaison, que les produits des moulins sociétaires étaient supérieurs aux autres. M. P. Joigneaux constatait dernièrement, dans un journal spécial, que la plupart de nos fromages ont perdu de leur qualité, à l'exception du gruyère, qui se fait par des associations; c'est qu'il y a, dit-il, dans les associations, des règles que personne n'enfreint, un concours de toutes les volontés à un même but, une surveillance réciproque, tandis que la spéculation privée tend à diminuer la valeur du produit par des économies dans la fabrication. Nous voudrions de grand cœur que cette démonstration fût complète, et que partout la supériorité des produits fabriqués par l'association fût constatée; la cause serait gagnée sans peine, et à l'honneur de nos principes. C'est ici que nous devons répéter aux ouvriers la devise du mouvement coopératif : Il suffît de vouloir. Pour avoir autant de connaissances qu'en ont aujourd'hui leurs patrons, il leur faudra travailler encore longtemps; mais pour égaler les plus scrupuleux en probité, en exactitude, en bonne fabrication, en vente loyale, il suffit de vouloir. Il n'y a pas de maison au monde qui puisse se vanter d'être supérieure sous ce rapport aux Êg^nitaUes

Pionniers de Rochdale, et c'est peut-être la cause la plus efficace de leur merveilleux succès.

Voici maintenant une inquiétude d'une autre nature, qui ne vient pas des ennemis du principe, et qui serait grave s'il n'était facile d'y répondre tout simplement par des dispositions statutaires. Que cette forme nouvelle du travail , inaugurée par le dix-neuvième siècle, doive ou non se généraliser, l'association vivra longtemps en concurrence avec les patrons. Or, tant qu'elle sera partielle, elle pourra employer elle-même des salariés ; car pourquoi la mettrait-on sous ce rapport en dehors du droit commun? et il est probable qu'elle en emploiera, car on ne peut mesurer exactement le nombre des associés sur la quantité du travail à produire dans un temps donné. Comment les traitera-t-elle? Nous ne voulons pas supposer qu'elle les traite mal ; nous ne voulons pas même supposer que les patrons ordinaires traitent mal leurs ouvriers; cela ne serait ni juste, ni utile à notre exposition. Mais enfin il y a quelquefois des conflits- entre les ouvriers et les patrons. Si une lutte s'engage dans un corps de métier, que fera Tassociation à l'égard de ses auxiliaires? Il est certain qu'elle a les mêmes droits que les maîtres ; mais l'exercice de ces droits a des conséquences différentes, s'il vient d'un patron ou d'une association d'ouvriers devenus patrons. Ces ouvriers qui donnent tort aux ouvriers semblent rendre toute réclamation impossible. Dira-

t-on que les associations ne prendront ce parti que quand les maîtres auront raison? Nous voulons le croire, nous le croyons même pour la plupart des cas; pourtant on nous accordera que le contraire peut avoir lieu : il arrive tant de choses ! Et si cela arrivait, par impossible, ce. serait évidemment un malheur, une nouvelle cause d'anarchie dans le marché du travail. En 1852, le parlement anglais s'est préoccupé de ce danger au point de décider dans une loi que les ouvriers auxiliaires seraient traités, pendant tout le temps de leur service, au moins aussi bien que les associés eux-mêmes *. Nous n'allons pas, pour notre part, jusqu'à deman- • der l'intervention de la loi ; nous ne croyons pas que la loi ait le droit d'intervenir dans de telles matières; mais nous croyons que les associations feront sagement et dignement en insérant dans leurs statuts le texte même de la loi anglaise. Il est absurde que le capital et le travail ne soient pas traités également. En effet, ils sont la même chose. La seule différence, c'est qu'il s'agit d'argent gagné aujourd'hui, et d'argent gagné hier. Ceux qui don nent un avantage quelconque à l'argent gagné hier

• XV and XVI Vict. cap XXXI, art. 2, g 2. « That any Person not a Member of the Society who shall be employed for or on behalf of the same, shall receive in respect of any service done or performed by him on behalf of suoh. Society, wliether by way of Wages or otherwise, at least the same Amount or Value as H he were a Member of the Society. »

sont tout juste aussi raisonnables que les partisans du droit d'aînesse.

Nous avons démontré que les associations de production peuvent vivre et qu'elles ne peuvent nuire : est-il nécessaire de démontrer à quoi elles servent?

Les ouvriers disent volontiers qu'ils tendent, par l'organisation des sociétés de production, à échapper au salariat : il vaudrait mieux dire aux inconvénients du salariat; car le salariat en lui-même n'est ni un esclavage, comme on le dit trop souvent, ni une humiliation. La position d'un salarié est trèsdigne et très-honorable, puisque c'est celle d'un homme qui reçoit le prix de son travail. Les fonctionnaires publics de l'ordre le plus élevé sont des . salariés et ne font pas la faute d'en rougir. Le salaire est humiliant quand il est reçu en échange d'une action humiliunte, parce qu'alors on a vendu non pas son travail, mais son âme, ou quand il est reçu sans avoir été gagné, parce qu'alors il n'est plus un salaire, mais une aumône. Il est honorable, au contraire, quand il est le prix d'un travail consciencieusement, péniblement, habilement accompli. Celui qui en rougit n'était pas digne de le gagner. Celui qui le dissipe en orgies au lieu de l'employer en bon père de famille et en homme de cœur, ne connaît pas la dignité du travail dont le salaire est le fruit et le symbole. Sous le régime des corporations que quelques-uns ont la faiblesse de regretter, l'ouvrier logeait le plus souvent chez son maître, le

servait dans sa maison comme dans son atelier, et recevait un salaire ordinairement fixé par les usages du métier, quelquefois par le parlement, ou par la corporation elle-même, c'est-à-dire par les maîtres sans aucune intervention des ouvriers. Ce n'était pas là, à proprement parler, le salaire. Le salaire est un prix débattu, offert et accepté librement pour un travail déterminé. En dehors de ces conditions de liberté dans les fixations du prix et de précision dans la détermination du travail, il n'y a pas de salaire, il n'y a que des gages; il n'y a pas d'ouvriers, il n'y a que des serviteurs. Au contraire, le salaire, dans le sens moderne et réel du mot, est une conception économique d'un ordre élevé. Il représente le prix du travail, abstraction faite du prix de l'objet fabriqué. Le travail, par cette abstraction, a son marché à lui et ses fluctuations indépendantes des fluctuations générales du marché, ou ne les suivant que de loin et ne les subissant que par ricochet.

Les partisans exclusifs du salaire vont même jusqu'à prétendre qu'il donne à l'ouvrier une sécurité complète : c'est aller trop loin. L'ouvrier ne subit pas immédiatement le contre -coup des sinistres qui frappent l'industrie, mais il finit par le subir. Il tarde bien plus à éprouver les effets de l'enrichissement des patrons que ceux de leur appauvrissement. Cette espèce de compromis par lequel on représente la sécurité et la stabilité des salaires comme une compensation suffisante de leur modicité, est admis-

sible dans les temps ordinaires, et devient sans valeur à la moindre crise. La disproportion des bénéfices attribués au capital et du prix payé pour le travail, quoique explicable par les chances de ruine imposées au capital seul, dépasse fréquemment la juste mesure; et pour le dire sur-le-champ, les.ouvriers, qui ne se rendent pas un compte exact des risques industriels, et de la difficulté du travail organisateur et directeur, croient cette disproportion encore plus grande qu'elle ne l'est. Ils en soufî'rent d'autant plus qu'ils ont conquis l'égalité politique et qu'ils voient de près les jouissances qu'ils ne partagent pas. ^'association leur apprend les afîaires, ce qui est une excellente école, même au point de vue moral, car elle leur apprend en même temps l'économie ; et en leur apprenant les afîaires, elle les débarrasse d'un sentiment très-pénible, celui d'une injustice soufîerte. Elle donne à tous une chance importante d'accroissement de bien-être, et, ce qui peut-être est pour le mieux, elle leur fait acheter cette amélioration par de longues années de sacrifices opiniâtres et de travail. Elle donne aux capacités d'élite un moyen de prendre leur rang : grand avantage, non-seulement pour ceux qui arrivent, mais pour la société, qui compte moins de déclassés.

Elle diminue immédiatement et finira peut-être par supprimer la plaie cruelle du chômage. Qu'on n'oublie pas que, quand nous parlons d'ouvriers as-

sociés, il ne s'agit pas d'un petit nombre d'ouvriers se transformant en petits patrons, faisant fortune avec le temps, et ne différant plus ensuite des autres patrons que par leur origine. Dans l'association coopérative, tout le monde est ouvrier et capitaliste à la fois ; les deux qualités ne se séparent pas. Si d'autres que les ouvriers ont de l'argent dans, l'association, c'est comme prêteurs, non comme associés. Le capital de chacun peut être formé, comme dans toutes les autres associations , par des apports immédiats ou successifs, et par des retenues sur les dividendes. Tous les bénéfices sociaux, prélèvement fait des dépenses nécessaires, sont répartis entre le capital et le travail. Dans quelle mesure ? C'est ici que nous rencontrons l'extrême diversité des statuts : quelquefois le travail est assimilé purement et simplement au capital; par exemple, A. possède une part de 500 fr. , il a gagné pour ses salaires de l'année 2,400 fr., les affaires de la société, tout compte fait, permettent la distribution de 5 p. 100 : il touchera donc 25 fr. pour son capital et 120 fr. pour son travail. Quelquefois la société ne donne pas de salaires, et ne rétribue le travail qu'au moyen des dividendes; les bénéfices se distribuent tous les mois au prorata du travail fait ou des journées fournies ; alors on stipule ordinairement que le capital prélèvera un intérêt de 5 p. 100. Mais de quelque façon qu'on s'y prenne, le travail a des bénéfices égaux ou supérieurs aux bénéfices du

capital, de façon que chaque associé est intéressé également, comme capitaliste et comme travailleur, à ce que le travail soit non interrompu. Le patron ordinaire fait le calcul de son année ; il compte ses frais, voit ce que doit lui rapporter son capital, et fait entrer les deux ou trois mois de chômage dans ses prévisions. Cette interruption prévue des travaux n'est pas une perte pour lui; elle le serait pour des associés qui sont en même temps des ouvriers. Le patron, qui travaillerait à perte pendant la morte saison, aime mieux congédier ses ouvriers : les associés subissent une perte en qualité de patrons, mais elle est plus que compensée par la continuité de leur travail comme ouvriers. Ils s'appliquent donc soit à remplacer le travail qui fait défaut par un travail de nature différente , soit à préparer à l'avance des produits pour l'emmagasinage ou l'exportation. En un mot, dans un atelier où l'intérêt des ouvriers ne se distingue pas de celui de la direction, le chômage devient très-rare, si même il ne disparaît absolument.

Nous ne ferons qu'indiquer les avantages des sociétés de production qui leur sont communs avec les autres sociétés coopératives. Elles sont une caisse d'épargne plus attrayante, plus avantageuse, plus instructive, et aussi sûre que les caisses d'épargne ordinaires. Elles sont très-positivement une école d'économie politique. Elles donnent l'habitude de payer comptant, de connaître sa situa-

tien, de mesurer ses dépenses sur ses recettes, de faire des économies sur ses dépenses , et d*en faire dans tous les détails du travail. Les hommes du métier connaissent l'importance de ce dernier point; ils savent ce que c'est que le temps et les matériaux perdus.

Les sociétés coopératives de production ont une dernière classe d'adversaires qui reconnaissent tous ces avantages et qui les dédaignent, parce qu'ils en voudraient de plus grands que ces sociétés, disentils, ne peuvent pas leur donner. Le véritable but de la coopération, suivant eux, est de faire un partage plus équitable des bénéfices entre le capital et le travail. Or, dans les associations de production, le travail est rétribué exactement comme dans les ateliers ordinaires. En effet, si le travailleur est en même temps actionnaire, il touche un tant pour cent sur son action, comme capitaliste, non comme travailleur; à ce dernier titre, il subit la loi commune, qui est de ne recevoir pour prix de son travail que l'équivalent de ses dépenses nécessaires. Il aura beau professer des principes différents et les écrire dans les statuts, il n'y a pas d'industrie sans concurrence, c'est-à-dire sans lutte, et comme; en sa qualité de chef d'industrie , il ne peut lutter contre ses rivaux qu'à armes égales , la main-d'œuvre doit représenter, pour lui et pour eux, la même dépense. S'il s'écarte de cette conduite, il se ruinera ; s'il la suit, il n'aura pas changé la condition du travail. Il

déguisera peut-être cette vérité en confondant les profits du capital et ceux du travail, mais la moindre analyse la remettra dans tout son jour. Elle deviendra d'ailleurs évidente, lorsqu'à la longue toutes les actions auront passé dans les mains des plus laborieux et des plus économes, qui ne seront plus dès lors que des capitalistes ordinaires, ou quand les nécessités du travail auront obligé la société à se servir d'ouvriers étrangers à la société. L'exemple de Rochdale rend toute discussion superflue à cet égard. La filature coopérative a commencé, d'après les principes de la coopération, à partager les bénéfices entre le capital et le travail; et elle les attribue aujourd'hui exclusivement au capital, comme la première association venue de capitalistes *.

Comme cette objection est complexe, nous répondrons successivement à toutes ses parties.

L'exemple de Rochdale ne serait concluant que si la pratique inaugurée par la filature de Rochdale était universellement adoptée par les sociétés de production, ce qui est loin d'être vrai, et si elle était à Rochdale même la conséquence inévitable delà situation, ce qu'on peut nier hardiment, puisque les actionnaires, depuis l'adoption de cette mesure, font des bénéfices considérables ^. Notons d'ail-

* Cf. un très-remarquable article de M. Frédéric Harrison sur les sociétés de production. Fortnighly Review, 15 jun. 1865, p. 491.

* Cf. History of the Rochdale District co-operative Corn Mill Society, hy William Cooper.

leurs que cette modification aux statuts n*a été adoptée qu'à une faible majorité *.

En second lieu, il est facile d'empêcher la concentration dans quelques mains de toutes les actions, en limitant la part qui peut être possédée par les actionnaires.

Troisièmement, il n'est pas juste d'afficher un pareil dédain pour les autres avantages de l'association. Que les ouvriers aient sous la main un moyen facile de se- transformer, sans aucune assistance extérieure, par leur travail et leur économie, en modestes capitalistes, ce n'est pas un fait social de peu d'importance. Que le mérite ait une chance de plus de s'élever et de rendre à l'humanité de plus grands services, ce n'est pas un fait de peu d'importance. Qu'il y ait des ateliers composés de telle sorte que le chômage y soit rare et presque impossible, ce n'est là, pour aucune personne connaissant les conditions du travail , un fait de peu d'importance. Que les ouvriers acquièrent des notions exactes sur la nature de l'industrie, sur ses besoins, sur le rôle du capital et celui du travail, qu'ils puissent, en cas de conflit, discuter avec leurs patrons, en parfaite connaissance de cause , qu'il leur soit loisible, dans les cas extrêmes, de recourir à l'association au lieu de recourir à la grève , ce n'est certes pas , pour les hommes intelligents et hon-

* Ibid., page 6, ^ ^

nêtes qui font Tobjection, ,un fait de peu d'importance. C'est mal raisonner que de supposer d'abord un idéal, de démontrer qu'il est inaccessible, et de partir de cette démonstration pour tout nier et tout refuser. Cet idéal, qu'on nous reproche de ne pas atteindre, les associations de consommation ne l'atteignent pas davantage, ni les sociétés ordinaires de secours mutuel et de prévoyance; de sorte que. la dernière conclusion serait de se croiser entièrement les bras, conclusion évidemment absurde.

Enfin, quand il serait vrai de dire que le travailleur finit toujours par se contenter de l'équivalent de ses besoins, — et cela n'est vrai que quand l'oÔre du travail est égale ou supérieure à la demande, — il faut encore se demander si la loi du marché sera faite par les patrons ou par les sociétés coopératives. Il est plus probable qu'elle sera faite par les sociétés, parce qu'il y a en elles un principe d'attraction qui leur fera toujours donner la préférence par les ouvriers, à marché égal. Partout où on a fait des sociétés coopératives de consommation, lors même qu'elles ont eu le bon esprit de se conformer aux cours de la plaqe, elles ont empêché la hausse des denrées. 11 en sera de même , pour les mêmes motifs, des sociétés de production, c'est-à-dire qu'elles empêcheront la baisse des salaires.

Raisonnons maintenant dans l'hypothèse où l'offre du travail est égale ou supérieure à la demande ;

c'est alors que l'ouvrier se voit contraint d'accepter toute la réduction de salaire qu'il peut supporter. Cette terrible loi qui, malgré tous les progrès de la raison et de la législation, pèsera toujours sur la main-d'œuvre, tant qu'on n'aura pas créé une force qui agisse en sens inverse, traîne à sa suite un double malheur : la proscription des faibles dans les ateliers et une sorte de condamnation de l'assistance publique et privée. En effet, c'est cette loi de l'égalité finale du salaire avec les besoins qui effraie les travailleurs chaque fois qu'ils voient les ouvriers sans qualité (les manœuvres) ou les ouvriers sans force (les femmes) s'introduire dans une industrie. On a beau leur dire qu'ils conserveront leurs tarifs, ils ne le croient pas, et ils ont raison : une concurrence de plus abaisse toujours les salaires, surtout quand elle est fai^e par des ouvriers qui ont moins de besoins (les femmes). C'est encore cette loi qui empoisonne l'assistance dans sa source, parce que, partout où, sous l'influence de la charité ou de toute autre cause, les besoins diminuent, les exigences du travailleur diminuent à la longue dans la même proportion. Et non-seulement la charité , mais les institutions qui, sans avoir à aucun degré le caractère charitable, contribuent à rendre la vie plus facile, ont toutes un contre-coup sur le niveau des salaires. Une telle conséquence est faite pour décourager de toutes les tentatives d'amélioration sociale qui n'ont pas pour résultat immédiat d'aug-

menter la part du travail. Or, à quoi tient cette loi douloureuse, cette loi cruelle, qui condamne le pauvre à l'égoïsme par besoin, et le riche à l'inaction par prudence? A ce que, toutes les fois que le capital trouve devant lui plus de bras qu'il ne lui en faut, il prend ses avantages contre le travail, tandis que de leur côté, dès que le capital a besoin des bras et les demande, les bras prennent leur revanche en exigeant la hausse des salaires. En serait-il ainsi dans un atelier où Tintérêt du capitaliste et celui du travailleur ne pourraient être opposés, puisqu'ils seraient confondus dans la même personne ? Non ; l'association de production , qui seule est absolument impartiale, fixe dès le début un niveau équitablement établi en tenant compte des droits du capital et de ses risques, et ce niveau, fermement maintenu par l'associatiO'n, même dans les temps de crise, empêche ailleurs le salaire de décroître indéfiniment jusqu'à ce qu'il soit équilibré avec les besoins. De même que les sociétés de consommation ont une influence directe sur les prix des marchands, les sociétés de production auront une influence directe sur les prix de travail. Il est bien clair qu'il faut pour cela qu'elles restent ouvertes, mais elles le sont nécessairement; car une société fermée est une société de capitalistes et n'a plus le caractère essentiel de la coopération. C'est ainsi que les sociétés coopératives, quoique libres et par conséquent partielles, ont une influence gé-

nérale sur le marché des subsistances et sur celui du travail.

Enfîji, rassociation de production a une importance d'une nature toute morale , qui est surtout comprise en France, et qui le sera de plus en plus, à mesure que les associations feront des progrès. Nous l'exprimerons d'un seul mot : travailler pour soi, ne dépendre que de soi; et nous n'y ajouterons aucun commentaire. Il est évident que ce bénéfice est immense pour certaines âmes, et nul pour beaucoup d'autres. Ce qui n'est pas moins évident, c'est que, plus il y aura d'âmes qui le sentiront, et mieux cela vaudra pour la morale publique. Autant la vanité est sotte et misérable, autant la fierté est puissante. Un ouvrier qui rougit de sa blouse n'est qu'un sot : un ouvrier qui compte pour un grand avantage de n'avoir d'autre maître que le règlement est un homme. 0 matérialistes et positivistes , qui croyez que la bonne fabrication ou le gros dividende est le but, en cela du moins vous vous trompez. L'important pour l'homme est d'être un homme. Le plus petit avantage moral vaut cent fois, mille fois mieux que le plus grand avantage matériel. Si le bienêtre nous plaît, c'est surtout parce qu'il écarte des occasions de vice; si l'association nous attire, c'est parce qu'il faut, pour y entrer et pour y prospérer, de la fierté, de l'abnégation, de la volonté. L'association est une école ; c'est pour cela qu'elle est grande.

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