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LA FRATERNITÉ DU TRAVAIL INTELLECTUEL ET DU TRAVAIL MANUEL

De quelque côté que nous envisagions le travail manuel, il a besoin du travail intellectuel. Les ouvriers le sentent bien. Depuis qu'ils se sont mis à réfléchir sur leur condition, ils demandent partout des écoles. Ils feront des grèves pour une augmentation de salaire, parce que c'est le besoin immédiat, mais dès qu'ils rêvent une transformation radicale de leur sort, c'est sur l'école qu'ils s'appuient, c'est par elle qu'ils veulent arriver. Autrefois on leur déniait le droit; on leur disait qu'il fallait rester dans leur caste par la raison qu'ils y étaient nés. Ils ont conquis le droit. D'un bout du monde à l'autre, la carrière est ouverte au talent et au travail ; la dernière barrière était celle de l'esclavage, que Içs

récents événements de l'Amérique ont achevé de détruire ; ainsi on a le droit. Pour en user, il faut de l'argent et du talent. Le plus grand obstacle, qui était l'absence d'argent, se trouve détruit par l'association. L'argent n'est pas de la famille de l'intelligence, il est de la famille de la force ; toutes les lois qui gouvernent la force naturelle gouvernent également cette force factice : pour l'une et pour l'autre, le nombre est tout ; la multitude est plus forte que l'homme le plus fort et plus riche que le plus riche banquier. Pour l'intelligence , c'est autre chose ; c'est-un autre monde, c'est proprement le monde humain. Il faut avoir l'intelligence à soi et par soi. On s'associe pour étudier, non pour comprendre. Il n'y a pas de combinaison qui fasse d'un sot un homme d'esprit. Chez les Romains de la décadence, de riches imbéciles croyaient se tirer de pair en ayant un homme d'esprit parmi leurs esclaves. Ce n'est pas cela. Il faut aller à l'école, ou se résigner à n'être jamais qu'un bras ou un écu. Le mot du siècle est émancipation; le secret dé l'émancipation est l'école.

Il est presque impossible à un pauvre de devenir riche, s'il est ignorant. Supposons que ce miracle, car .c'en est un, arrive; cet ignorant, devenu riche, se croit émancipé et n'est qu'évadé. Il dépend de tout le monde, même de ceux qu'il achète. Il n'est pas, en réalité, l'égal de ceux qui le flattent ou le servent. Il ne comprend ni leurs idées ni leurs habi-

tudes. Il reste dans leur compagnie par vanité, et n*est pour eux qu'un jouet ou une proie.

Qu'est-il au fond? Un quine gagné à la loterie Son succès ne prouve rien, sinon que la société la mieux organisée laisse au moins une chance au hasard. Surtout, il ne prouve pas que la classe dont il n'est plus, ou dont il ne croit plus être, ait la moindre espérance d'arriver à l'égalité réelle si elle reste condamnée à l'infériorité intellectuelle. Le vrai progrès, c'est le progrès en humanité, c'est-àdire en capacité. Être libre, voilà le progrès. Mais il y a deux libertés : il y en a une, toute en négations, qui èonsiste à ne pas avoir de maître, et une autre, la plus substantielle, qui consiste à pouvoir être son maître. Apprendre , c'est devenir libre ; faire des progrès dans la science, c'est faire des progrès dans la liberté. On a commencé, et on a bien fait, par détruire les lois de privilèges, les lois de castes, les lois liberticides, parce que, si elles avaient subsisté, on n'aurait pas eu d'écoles. Si jamais le peuple se compte, disait Platon... Si jamais le peuple sait lire, disent les ennemis de la démocratie. Le peuple veut enfin savoir lire ! Ne cherchez pas plus loin le caractère du dix-neuvième siècle , car le voilà. Vous direz ce que vous voudrez de notre siècle, qu'il est sans foi, sans mœurs; qu'il n'a ni la dignité du dix-septième siècle, ni l'ardeur indomptable du dix-huitième : s'il est le siècle des écoles, il sera le plus grand de tous les siècles. Déve-

loppons l'intelligence : c'est Toutil qui fait les outils î A quelle époque a-t-on compris, aimé, propagé l'instruction primaire comme aujourd'hui? Il faut pourtant rendre justice aux grandes assemblées de la Révolution française : tous les jours elles songeaient au devoir d'instruire le peuple *. Les rapports deTalleyrand, de Condorcet, de Daunou, sont des œuvres immortelles ^. On devrait en imprimer la collection et la répandre à profusion parmi la jeunesse. Tout ce qu'ils demandaient alors, une école de garçons et une école de filles dans tous les villages, des bourses par milliers pour les pauvres, des écoles pratiques et des écoles littéraires pour l'éducation moyenne, des universités et des académies pour féconder et propager la science, toutes ces utopies d'il y a soixante-quinze ans, sont en train de passer dans la réalité. L'État arrive enfin à comprendre sa mi-ssion , qui est de faire , en matière d'instruction, tout ce que l'industrie ne peutpasfaire ; et le progrès, qui a été lent à venir, va se précipiter, tout le démontre. L'État sera-t-il seul à agir? Pourquoi tout lui demander? Ne pouvons-nous rien ? L'Allemagne, outre ses banques populaires, a ses Ardeiter-Mldungs-vereme, y Angleterre a ses Mecka-

COil-

ue,

* La Convention avait décrété, le 22 thermidor an II, qu'elle sacrerait trois jours par décade aux questions d'instruction publiq: jusqu'au jour où la loi organique serait fuite.

2 II faut rapprocher de ces noms celui de Lakanal, qui, avec moins d'éclat dans le talent, a contribué plus que personne, par sa courageuse et persévérant© activité, à créer l'instruction publique en France.

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nies insHtutes, qui ne demandent rien à personne, ni à l'État, ni aux comtés, ni aux paroisses. Les Arleiter-Bildungs-vereine ou Handwerker-vereine sont très-nombreuses en Prusse, en Hanovre, dans le grand-duché de Bade. Ces sociétés ont pour objet, d'après leurs statuts, l'instruction intellectuelle et industrielle de leurs membres, au moyen de bibliothèques, de journaux et de conférences. Elles sont presque toutes affiliées entre elles. La société de Berlin ne compte pas moins de trois mille membres. Le mouvement est également très-prononcé dans quelques comtés du nord de l'Angleterre. Le Mecdanies institute de Manchester est à la fois un ' clnb, une bibliothèque, une sorte de faculté industrielle, une école d'adultes et une école de jeunes enfants. L'Yorkshire, qui n'est qu'un comté très-populeux, a fondé, voilà vingt-huit ans, une union des MecJianies instiUUes, qui ne comprenait pas moins de 131 institutes en 1864. Le nombre des associés était, pour la même année, de 23,500, parmi lesquels on comptait 2 ou 3 mille femmes. 91 de ces sociétés avaient entre elles un revenu annuel de 12,509 livres (312,725 francs). 100 sociétés réunissaient un total de 137,000 volumes, qui avaient été prêtés chacun environ trois fois dans le cours de l'année. 88 offraient à leurs lecteurs 295 revues hebdomadaires, 575 revues mensuelles, 55 revues trimestrielles, 1,704 journaux. 60 avaient fait faire 407 lectures, dont 93 payées et 314 gratuites. Ces lectures étaient

quelquefois des concerts. Elles se divisaient ainsi : soirées scientifiques, 92; soirées littéraires, 262; soirées musicales, 53. Enfin, 68 sociétés, comprenant 16,418 membres, avaient ouvert des dasses fréquentées par 6,761 élèves.

Le goût de l'instruction s'est aussi très-largement répandu en France depuis ces dernières années. Il était temps, en vérité, car à l'exposition universelle de Londres, en 1862, le jury de la section de l'instruction publique a classé la France au cinquième rang, après les Etats Scandinaves. Encore a-t-il fallu, pour que nous fussions au cinquième rang, compter l'Allemagne tout entière pour une unité. Nous n'avons pas le droit de nous en étonner et de nous en irriter, puisque, d'après le rapport officiel du 6 mars 1865, nous avons 818 communes sans écoles, et 884,887 enfants qui ne reçoivent aucune instruction. En 1860, le nombre des mariés qui n'ont pas pu signer a été de 37,56 p. 100; le nombre des conscrits illettrés de 27,49 p. 100 ^ Nous avons môme un très-grand nombre de conscrits qui ne savent pas le français : 26 p. 100 dans les Basses- Pyrénées; 28 p. 100 dans la Dordogne; 31 p. 100 dans le Tarn et la Haute- Garonne; 32 p. 100 dans le Morbihan, le Finistère et les Côtes-du-Nord réunis; près de 42 p. 100 dans les départements formés par l'ancien Limousin; 46 p. 100 en Alsace; 47 p.

i Cf. VÉcokf par Jules Simon, sixième édition, p. 215 sqq.

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100 dans l'Ariége *. Sur 657,000 enfants, garçons et filles, ayant cessé de fréquenter les écoles en 1863, 16 p. 100 seulement savaient quelque chose de plus que lire, écrire et compter. Ce sont des vérités désolantes et humiliantes, qu'on s'obstine à ne pas voir, malgré l'insistance patriotique de quelques amis de notre gloire et de notre prospérité nationale. Suffira-t-il, pour vaincre ce cruel fléau de l'ignorance, de l'activité nouvelle qu'on déploie de toutes parts? Rendons justice à ce qu'on fait, en regrettant amèrement qu'on ne se décide pas à quelque mesure plus radicale. Le gouvernement multiplie les bibliothèques scolaires, les conférences et les cours d'adultes. Les bibliothèques scolaires, contenant des livres à l'usage des enfants pauvres, ont été créées seulement en 1862, et il y en a maintenant 10,243. Six mille d'entre elles renferment des livres de lecture outre les livres de classe. En tenant compte des bibliothèques des écoles normales, on trouve un total de 1,117,352 volumes, parmi lesquels les livres de lecture sont au nombre de 460,000 environ ^. De nombreux cours publics ont été créés dans les établissements de l'Université, dont les professeurs, déjà chargés par leurs fonctions ordinaires d'une besogne fatigante, n'ont pas hésité à consacrer gratuitement leurs soirées à ce

1 Discours prononcé à Corbeil le dimanche 9 juillet 1865 par M. Glachant, directeur du personnel au ministère de l'instruction publique.

' Exposé de la situation de l'Empire, janvier 1866, p. 149.

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nouvel enseignement*. L'institution de cours publics d'enseignement supérieur dans cent quinze villes de l'empire n'a coûté au trésor aucun sacrifice. En ce moment vingt mille cours d'adultes sont ouverts, et leurs élèves se comptent par centaines de mille, ce qui, pour le dire en passant, prouve en même temps le zèle de l'administration, l'empressement des ouvriers, et l'insuffisance de nos écoles primaires; car V Exposé de la situation de l'Empire, publié en janvier 1866, constate que ^ beaucoup d'élèves des écoles d'adultes ne savaient pas lire en y entrant ^. » De son côté, l'initiative individuelle fonde des bibliothèques populaires et des conférences. La Société Franklin qui a mis son activité au service des bibliothèques populaires, a été chargée à elle seule, en 1865, de l'achat de 13,260 volumes, représentant un valeur d'environ 30,000 fr. Dans quelques communes, et surtout dans les communes d'Alsace, le zèle des bibliothécaires et des lecteurs est incomparable. A Mulhouse, ville de 45,000 habitants, il a été lu, en 1865, 5,000 volumes par mois. La proportion est plus considérable encore à Malmerspach, petite commune de 449 habitants, qui a lu dans son année 1 ,443 volumes, trois fois le nombre de ses habitants ^. Les conférences

• Exposé de la situation de l'Empire, p. 169. a Ib.y p. 150.

• Rapport de M. Jean Macé sur la Société des Bibliothètnues du Hftut-Rhiii| 21 décembre 1865.

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commencent aussi à prendre faveur. A Paris, il y en a de toutes parts : à la rue Scribe (anciennes conférences de la rue de la Paix), à la salle Valen-p tino, au Grand-Orient, au ^uai Malaquais, sans parler des conférences du soir organisées à la Sorbonne par le ministre de l'instruction publique, et toutes ces conférences trouvent des auditeurs. Il est certain que si nous n étions pas soumis pour la création des bibliothèques et l'ouverture des conférences au régime de l'autorisation préalable, le mouvement serait infiniment plus prononcé. Les deux grandes institutions, la Société polytechnique * et la Société philotechnique ^, qui ont la gloire

1 Fondée en 1830 par d'anciens élèves de l'École polytechnique. Elle eut pour premier président M. de Tracy. M. A. Perdonnet, président actuel, était dès l'origine membre du comité d'enseignement. Ses cours se font à Paris, à l'École centrale des arts et manufactures, à l'École de médecine, dans l'École communale rue " Jean Lantier, aux Batignolles; elle a des succursales à Ivry, Vincennes et Sceaux. Les cours d'adultes de Nemours, Sainte-Marie-aux-Mines, Charleville et Guebwiller, sont placés sous son patronage.

^ L'Association philotechnique est un démembrement de l'Association polytechnique. Elle date de 1848. Ses cours ont lieu, dans Paris, à l'École Turgot, à la Sorbonne et à l'École de pharmacie. Elle a des succursales à Saint-Denis, à Puteaux, à Suresnes, à Argenteuil, à Boulogne, à Corbeil, à Nice. Son président est M. Bischoffseim.

Les cours faits par les deux Associations sont des cours d'arithmétique (première et deuxième année), de géoHiétrie (première' et deuxième année), géométrie descriptive, physique, chimie, machines, dessin de la figure et de l'ornement, dessin géométrique, comptabilité, géographie, histoire naturelle, astronomie élémentaire, grammaire, hygiène, chant, langues anglaise et allemande.

Le nombre total des cours des deux associations dans Paris est de cent cinquante au moins,

d'avoir devancé tout le monde dans la carrière, et d'avoir fait probablement plus de bien et moins de bruit que tous les autres, sont en mesure à présent d'étendre leurs succursales par toute la France, et en ont déjà fondé une à Nice *. Il ne manque plus en ce genre à la France que d'avoir des départements qui portent le budget de l'enseignement libre et populaire à 312,000 francs, comme le Yorkshire. Mais c'est par ce côté-là que nous sommes Inférieurs. M. Jean Macé, parlant de la Société d'instruction primaire du Rhône, une société puissante, ancienne, très-active, très-habile, qui a rendu et rend tous les jours les plus grands services, la félicite avec raison d'avoir pour cette année un budget de 192,830 francs. C'est beaucoup, sans doute, pour la France; et M. Jean Macé cherchera longtemps avant de trouver chez nous un autre budget formé par souscriptions, pour des dépenses de la même nature, qui paisse être comparé à celui-là. Le budget libre de l'enseignement populaire s'accroîtra dans une large proportion, avec le progrès du mouvement coopératif, si nos sociétés prennent, comme les sociétés anglaises, l'habitude de prélever chaque année 2 1/2 p. 100 sur leurs bénéfices pour l'ensemble des dépenses relatives à l'instruction. Nous ne perdrons pas notre temps à démontrer

i II y a des associations analogues à Amiens, Lyon, Boi-deaux, Mulhouse, etc.

que Touvrier instruit est plus heureux, plus moral, plus habile, même comme ouvrier, que l'ouvrier illettré. A qui le démontrerions-nous? Aux ouvriers, qui d'un bout de l'Europe à l'autre demandent l'instruction et s'associent pour étudier? Aux patrons? Ce serait leur faire injure; ce serait méconnaître les sacrifices faits et l'exemple donné par nos chambres de commerce et nos sociétés industrielles qui conspirent à l'envi contre l'ignorance. Il ferait beau voir que l'utilité de la science et des lettres fût encore à démontrer en plein dix-neuvième siècle ! ou qu'on voulût, l'année même où l'esclavage a été détruit en Amérique, préconiser l'ignorance en Europe comme la dernière barrière contre l'égalité ! Nous dirons seulement, laissant de côté les grands principes de justice, de morale et de politique, que l'atelier humain gagnerait cent pour cent à n'employer que des ouvriers intelligents et éclairés. La pratique, le coup d'œil, la sûreté de main sont beaucoup ; mais ils ne remplacent pas la science , c'està-dire, bien entendu, cette portion de science qu'on peut acquérir dans les écoles primaires et dans les classes d'adultes. Le forgeron qui connaît les inconvénients d'une oxydation trop prompte, qui comprend pourquoi, en jetant de l'eau à la surface du combustible, il augmente la chaleur au centre ; le puddleur qui se rend compte des effets de la flamme oxydante et de la flamme désoxydante, et qui expose le métal à l'une ou à l'autre suivant le

degré d'avancement de Topération ; le charpentier, l'ébéniste qui manie le compas et le crayon aussi bien que la règle^ et le rabot, qui sait ce que c'est qu'une surface plane, un cercle, une parallèle; le conducteur de machine locomotive, qui connaît la théorie de la production et de l'expansion de la va* peur, qui sait non-seulement comment sa machine est construite, mais pourquoi elle est ainsi construite; le peintre, le teinturier, l'imprimeur sur étoffes qui a étudié théoriquement dans un cours de chimie la nature des acides et des mordants, les lois du mélange et de la combinaison des couleurs, sont évidemment les premiers ouvriers de l'atelier, plus habiles pour la besogne courante, moins surpris par un accident, moins embarrassés par un raccord à faire, moins esclaves de la. routine, plus vite au courant d'un genre nouveau de fabrication. Tous les métiers qui confinent aux beaux-arts supposent dans ceux qui les exercent l'habitude et le goût du dessin. Les modeleurs, dans tous les corps d'état, ne dessinent pas le modèle; mais ils le lisent plus sûrement, le comprennent mieux et le reproduisent avec plus de netteté et de goût, quand ils savent assez dessiner pour être capables d'en faire une bonne copie. Ce n'est pas même un paradoxe de dire qu'indépendamment des connaissances techniques, la seule culture intellectuelle, — quelque bon livre médité aux heures de loisir, de beaux vers appris par cœur, -'- donnent à

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Touvriep la faculté de disposer plus librement et plus complètement de toutes ses forces. Oui, pour frapper sur l'enclume, pour fabriquer le fer, pour étendre le cuir sur la forme, pour pousser la navette, pour manipuler les couleurs, pour se servir de la scie et du rabot, il vaut mieux avoir quelque habitude de penser, quelque lueur sur les sciences, cette finesse dans l'esprit, cette décision dans le caractère, cette confiance en soi, cette élévation de sentiments que donne la science, même élémentaire, quand elle est accompagnée d'un grand désir d'apprendre. Sans parler des détails journaliers du travail, des accidents prévus ou réparés, des méthodes améliorées, des remèdes improvisés, n'est-ce rien que de donner l'essor au génie des découvertes ? Quatre des plus grandes inventions modernes sont dues à des ouvriers : la vapeur, "la mull-jennyy le métier à la Jacquard, la locomotive, ^yatt était -opticien, Arkwright barbier, Jacquard fileur, George Stephenson chauffeur d'une pompe à feu, après avoir été gardeur de vaches *. Il faut quelquefois séparer, parce que la vie est courte, mais il faut tou-

1 George Stephenson n'est pas l'inventeur de la machine locomotive ; il gagna le prix des locomotives, en 1829, pour sa machine ' la Fusée (the Rocket). Robert Stephenson a dit lui-même, avec autant de bon sens que de modestie, que « la locomotive n'est pas l'invention d'un seul homme, mais de toute une race^de mécaniciens et d'ingénieurs » (Cf. le Self Help^ de Samuel Smiles, traduit par M. Alfred Talandier). Il est juste d'ajouter que personne n'a plus contribué à la création des locomotives que M. Seguin alué, par l'invention de la chaudière tubuUire.

jours réunir, quand cela se peut, parce que la vie est complexe. Il faut réunir la pratique et la théorie, comme dans un autre ordre d'idées il faut réunir le capital et le travail, parce qu'on né voit jamais bien la question qu'en voyant les deux côtés de la question.

Mais George Stephenson, qui fut d'abord gardeur de vaches, puis ai de- chauffeur et chauffeur d'une pompe à feu, qui apprit à lire à dix-huit ans, qui, pour acheter des livres, passait une partie de ses nuits à faire des souliers, qui devint mécanicien de premier ordre en démontant et remontant pour les étudier les machines qu'il était chargé de conduire comme ouvrier, George Stephenson ne fut pas plus tôt ingénieur qu'il se livra avec une sorte d'acharnement aux études théoriques. Il avait un fils qui fut plus tard l'illustre Robert Stephenson, et qu'il avait mis à l'école de Newcastle. Robert lui apportait chaque samedi un livre, un dessin, un résumé, qu'ils étudiaient ensemble et qui permettaient au père de commencer,, à trente ans, son éducation scientifique. Ce n'était plus un ouvrier et un simple praticien, c'était depuis longtemps un savant et un théoricien consommé quand il construisit, en 1823, le chemin de fer de Newcastle àStocktonet, en 1824, celui de Manchester à Liverpool; quand il remporta, le 6 octobre 1829, le prix du concours pour les machines locomotives; quand il perça, en 1840, le souterrain de Littleborough, ou quand -il construisit

le chemin du North-Midland, qui ne compte pas moins de 200 ponts et de 7 tunnels ayant ensemble un développement de 3,600 mètres.

Nous le disions tout à l'heure : la vie est courte, elle est trop courte pour la science; le génie est une exception très -rare. On ne trouve pas tous les jours un George Stephenson, et lui-même, s'il n'avait pas perdu, ou à peu près, les dix-huit premières années de sa vie, se serait peut-être élevé plus haut. Il est bien heureux qu'il y ait des hommes voués à l'étude dès leur enfance, car sans eux il n'y aurait pas de véritables progrès. Nous convenons que le génie est supérieur à l'étude, et qu'une génération lègue aux générations suivantes le produit de ses travaux, de sorte que nous profitons de tout ce qui a été trouvé et pensé avant nous : un enfant apprend à l'école ce que Descartes et Newton ont mis des

' années à découvrir. Mais il faut d'abord qu'il l'apprenne, qu'il commence par les premiers commencements et par les premiers principes; et quoiqu'il marche à pas de géant dans cette carrière toute tracée, s'il ne se contente pas de posséder la science faite et qu'il aspire à faire de la science à son tour, il faut qu'il approfondisse tellement ce qu'on lui a appris, qu'il y pense si souvent, qu'il le retourne de

tant de façons, que cette science d'autrui devienne sa propre science, son propre bien, on voudrait dire sa propre découverte; mais non, jamais la science apprise ne vaudra la science trouvée. Descartes

s'en plaint à la fin de son Discours de la Méthode,

Il faut tant de temps, d'exercice et d'étude pour donner à une intelligence toute sa portée, que la plus longue vie se passe moins à apprendre qu'à apprendre comment on apprend. C'est en cela que la mort est cruelle ; c'est qu'elle nous retranche la vie au moment où nous savons le mieux nous en servir. Il y a donc des ouvriers de la science qui n]ont pas d'autre métier, et leur métier n'est pas le moins rude. A les voir dans l'atelier du monde, on dirait presque qu'ils ont la meilleure part. Ils ne descendent pas, comme le mineur, dans les entrailles de la terre; ils ne soulèvent pas, comme le forgeron, de pesants marteaux; ils ne restent pas assis douze heures par jour à la même place comme le tisserand ; ils ne respirent pas, comme le peintre en bâtiments, des odeurs délétères. Ils vivent chez eux, travaillent à leurs heures, et n'ont qu'une plume pour outil. Mais il ne faut pas juger sur l'apparence. Ils ne travaillent pas à lettrs heures, s'ils sont pauvres, et moins encore s'ils se sentent chargés d'une grande mission. M. Littré travaille seize heures tous les jours. Lequel vaut mieux pour la santé, et même pour la durée de la vie , de fatiguer la main ou de fatiguer le cerveau? La statistique prononce contre les gens de lettres et les savants. Ils ont la plus forte part de maladies et de mortalité. Quelquesuns, tels que les chimistes, affrontent d'autres dangers : ils passent devant dans toutes. les entreprises

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les plus périlleuses, La science est un champ de bataille. Ils ont un mal qui leur est propre : chercher et ne pas trouver. C'est l'histoire d'un grand nombre. Il leur arrive aussi de trouver et de ne pas profiter. On peut même dire que c'est l'ordinaire : le savant trouve, et l'industriel profite. Pour quelques-uns qui joignent, par exception, la science du monde à une science plus illustre et moins profitable, le grand nombre font ce métier à leurs dépens et laissent en mourant leur famille sur le pavé. Le public, qui ne regarde pas les comptes des libraires, croit volontiers qu'un homme célèbre roule sur l'or. Il entend parler de prix fabuleux pour un drame ou pour un roman. Ces grands succès lui persuadent que toute marchandise littéraire a un débit passable. Il ne se doute pas que la plupart des auteurs médiocres et beaucoup d'écrivains de talent gagnent moins qu'un bon ouvrier. Dur métier, métier périlleux, ingrat, qui donne quelquefois la gloire et plus souvent la persécution, qui conduit à la fortune par hasard, et presque toujours enchaîne un homme à la misère, le condamne à souffrir du besoin toute sa vie et à cacher sa souffrance. Ce n'est pas un paradoxe de dire qu'un inventeur — ou un réformateur , c'est tout un, car un réformateur es( un inventeur en matière religieuse ou sociale, — ce n'est nullement un paradoxe de dire que tout inventeur est traité par la société, dans tous les temps et dans tous les pays, en ennemi public : « On les persécute, on les

tue..., »♦ OU du moins, si on ne les tue pas, on les emprisonne. On fait presque autant de lois contre eux, dans tous les États bien policés, que contre les voleurs et les assassins. Un homme qui écrit une ligne n'est jamais sûr de n'avoir pas commis un délit. Il a beau protester de sa bonne foi et de son erreur : la lettre tue. Plus d'un a passé d'emblée ennemi de la société, qui fermement croyait la défendre. Plus d'un s'est trouvé un beau matin impopulaire parmi ceux pour lesquels il écrivait, pour lesquels il se sacrifiait. On lui choisit, dans vingt volumes de sa main, un mot qu'on isole du reste et qu'on détourne de son véritable sens. C'est assez : le voilà pour ce, mot au ban de tous ses amis. Ni sa gloire, ni ses services ne le peuvent'défendre contre cette interprétation quelquefois idiote. Qu'il y ait tant d'encombrement dans cet agréable métier, cela ne s'explique que par la vocation ou l'infatuation. Mais que l'on sache au moins que ce n'est pas un métier de fainéant, une sinécure, une exploitation de mine d'or. Ouvrez vos rangs, ouvriers et prolétaires, aux martyrs de la pensée.

Il faut bien avouer qu'il y a des savants qui ne savent pas, et des écrivains qui ne sont bons à rien, pas môme à tromper l'ennui ^ies oisifs. Il y en a même qui sont pernicieux. Laissons de côté cette Ifoule qui s'est trompée de carrière et qui dépense 'en pure perte son temps et sa peine, et demandons- 'nous quels sont les services rendus au travail ma-

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nuel, à charge de reyanche, par les travailleurs intellectuels. La liste en serait longue, si nous voulions répuiser.

Il y a un cas où le service n'a nullement besoin d'être démontré, où il saute*, pour ainsi dire, aux yeux: c'est quand le travail manuel est nécessairement et immédiatement dirigé par une intelligence supérieure et douée de connaissances supérieures. On réfléchit si peu ! On prend si aisément pour naturel ce qui est seulement habituel ! Un marin peut passer sa vie sur l'eau sans jamais réfléchir à ce miracle de la science humaine qu'on appelle un bateau à vapeur. Cette machine, relativement petite, qui meut une si grande masse à l'aide d'un peu de charbon ; cet assemblage de bois et de fer, qui flotte si sûrement, porte un si grand poids, et pourtant ne porte exactement que le poids pour lequel il a été construit; ces mâts, ces agrès, ce gouvernail, cette boussole, il a vu cela depuis sa naissance, et ne se demande pas combien il a fallu de veilles et de génie pour arriver à de telles combinaisons. Mais il n'en est pas de même de l'habileté, pourtant bien inférieure, de son capitaine. Il compte sur lui pour trouver sa route dans cette immensité de la mer toujours semblable à elle-même, pour résister aux vents et aux flots, pour réparer ou remplacer ce qui vient à se détériorer ou à périr dans l'outillage du vaisseau. Il ne sait pas qu'il y a, à l'Observatoire de Paris, des savants qui n'ont peut-être jamais vu la

mer, mais qui ont calculé patiemment ces sinus et ces cosinus, dont les tables, émanées du Bureau des longitudes et distribuées à tous les capitaines de navires, leur permettent de savoir exactement, par l'observation de deux astres, quel est précisément le point de l'Océan où ils se trouvent. Il ne comprend pas la science de son chef, mais il comprend que ce chef est dirigé, dans chacune de ses décisions, par une science infaillible. Il voit l'utilité de ce qu'il fait, et il en voit la difficulté. Il discerne très-promptement le mérite des divers capitaines, et s'il peut choisir, il choisit, sans hésiter et sans se tromper, le plus habile. Ce n'est ni comme officier •ni comme patron qu'il le respecte, c'est comme savant. Voilà un cas où la subordination est toute naturelle, où on la subit avec empressement. Nous citerions par milliers des circonstances analogues. Un modeleur, par exemple, obligé délire un dessin difficile, un fondeur, un mouleur qui peuvent manquer une pièce parce que le mélange des sables a été mal fait, courir même des dangers personnels, soit parce que le fourneau est mal armé, soit parce que le sable a été mal étuvé, obéiront volontiers à l'ingénieur qui pourra expliquer sur-le-champ le dessin par un croquis de détail, ou modifier dans l'atelier même un outillage imparfait ou insuffisant. Des ouvriers se sont perdus dans une mine, ils ont pris successivement plusieurs galeries et sentent que la mémoire et le jugement les abandonnent. Que leur

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faut-il? A l'ingénieur, un plan et une boussole ; à eux un ingénieur qui lise dans un plan comme dans un livre, et se serve d'une boussole comme d'un instrument familier. C'est surtout dans les travaux exceptionnels que la présence et la direction d'un savant paraissent indispensables. De nombreux ouvriers percent en ce moment de part en part le mont Cenis. Il y a brigade de jour et brigade de nuit; mais c'est toujours la nuit pour des ouvriers enfouis dans les entrailles de la terre, ou plutôt, c'est un jour sans fin, car une lumière électrique illumine le souterrain sans consommer autant d'air que des lampes alimentées par l'huile ou par le gaz. Des machines perforatrices commencent le travail avec des outils dont le tranchant d'acier est remplacé par un diamant, puis les ouvriers agrandissent le trou fait par les machines, complètent la section du passage, avancent d'un mètre par jour seulement, mais avancent sûrement, sans autres guides que la boussole et les observations astronomiques. Le chemin qu'ils creusent au fond de cet abîme est connu, tracé, mesuré depuis longtemps; les deux points extrêmes, poiat d'arrivée et point de départ, en sont fixés. Pendant qu'on attaquait par ici le v(3rsant français, d'autres mineurs, à l'autre bout de la ligne, attaquaient le versant italien. Les deux ateliers cheminent sous terre, à la rencontre l'un de l'autre jusqu'à ce que, le dernier mètre de roc étant abattu, ils se trouvent tout à coup face' à face au centre

même de la montagne. Qui a pu conduire dans ces profondeurs l'air nécessaire à la vie des hommes, à la combustion, à l'alimentation des lampes partielles? C'est la science qui, à Taide de machines pneumatiques puissantes, a lancé l'air jusqu'aux extrémités des travaux, comme elle avait su y porter le jour. C'est là une de ces opérations où éclatent les miracles de la science. Il faut quelquefois un peu de réflexion pour s'en rendre compte. Plus l'ouvrier sera intelligent, plus il comprendra la somme d'habileté possédée par celui qui le dirige, et plus il rendra justice à ce travail différent du sien, sans être moins pénible ni moins dangereux. Un patron toujours relégué dans son cabinet, au milieu de ses livres de compte, ou ne paraissant dans les ateliers que pour noter les absents ou gourmander les négligents, sans déployer d'ailleurs ni science ni activité personnelle, ne représente que l'intérêt du capital, intérêt sans doute très-respectable; mais celui qui connaît la fabrication dans tous ses détails, qui est dans ses ateliers le moniteur en même temps que le chef, qui, au besoin, paie sans hésiter de sa personne, qui, toutes les fois qu'on peut avoir quelque chose à craindre, revendique avec empressement la première place, c'est-à-dire véritablement la place d'honneur, celui-là représente aux yeux des ouvriers quelque chose de sacré pour eux et pour tout homme d'intelligence et de cœur : il représenté le Travail, le génie et la bravoure indus-

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trielle. Dans tous les cas analogues, Tobéissance est facile et cordiale. Elle l'est surtout quand le danger est grand -et évident.

Par exemple, à l'armée, les soldats sont trèsbons juges de leurs chefs. Ils savent quel est celui qui ne se ménagera pas devant le feu, qui, au bivouac, partagera leurs privations, qui avant l'engagement prendra les meilleures mesures pour assurer le succès et mettre ses hommes et ses munitions à couvert. Rien n'égale leur confiance pour l'officier brave et capable, si ce n'est leur mépris pour celui qui, par la faiblesse de son esprit ou de son caractère, compromet à la fois leur vie et l'honneur du drapeau.

On ne peut se livrer à ces réflexions si simples sans se répéter à soi-même combien il serait utile que tout directeur d'atelier eût assez de connaissances spéciales pour influer directement sur le bien-être de l'ouvrier et la bonne fabrication. C'est le meilleur porte-respect; et de plus, comme c'est une raison de commander, c'est aussi une raison d'obéir, et d'obéir sans hésitation et sans humiliation. Quand cette habileté et cette capacité se rencontrent, tout est en ordre dans l'atelier et dans l'esprit de ceux qui le composent. Il en est tout autrement quand le directeur ne sait pas le métier. Que fait-il là ? Il surveille pour qu'on ne perde pas une minute ; rôle assez peu gracieux par lui-même. Ne représentant pas l'habileté, il représente uni-

quement la propriété. L'ouvrier, qui se fatigue et le croit oisif, se dit que le capital a bien des privilèges. Il a tort sans doute ; ces privilèges sont légitimes, et le patron qui ne travaille pas dans son atelier, travaille dans son cabinet, court des risques, n'a au fond rien de commun avec un oisif. Cependant qui ne voit la différence, même au point de vue de la justice? Qui ne la voit surtout au point de vue de l'ouvrier ? Qui ne comprend de quelle importance il serait pour tout le monde qu'un industriel fût profondément versé dans la fabrication qu'il dirige, et en état d'imposer à ses subordonnés sa supériorité intellectuelle ? Le patron qu'on ne voit jamais ou presque jamais, qui vit dans le luxe, qui ne passe à l'atelier que pour s'assurer de l'assiduité, de l'énergie et de la probité de ses salariés, qui se trompe sur la valeur du travail s'il a le malheur d'ouvrir la bouche, ce patron-là fournit aux raisonneurs un argument qui ne yaut rien, mais qui peut beaucoup, et qui remue terriblement les masses. Il faut que, quand les ouvriers demandent une réduction dans les heures de travail, le patron puisse leur dire : Je travaille autant et plus que vous ; il faut que, quand ils parlent des nécessités du métier, il puisse leur dire : Je les connais mieux que vous. Il faut que, quand ils opposent le travail au capital, il puisse leur dire : Je possède parce que je travaille, et que je suis le plus capable et le plus infatigable de l'atelier Il faut qu'il puisse dire : Nous sommes tous ici

des ouvriers : à chacun suivant ses services et son mérite !

Le travail est si manifestement la source de la propriété, que l'homme croit toujours s'approprier ce qu'il transforme par son travail; et quoiqu'il y ait en présence, d'une part, la propriété, résultat du travail, et de l'autre, le travail lui-même, dès que le travail est prolongé longtemps sur le même ohjet, il tend à l'élimination du propriétaire, dont il lui semhle toujours que les droits reculent à mesure que les siens avancent. C'est pour cela que l'emphytéose paraît menaçante pour la propriété du sol, et que la rente perpétuelle perd tous les jours du terrain. Sous la Révolution, les colons ou propriétaires superficiels ont évincé les propriétaires fonciers; tous les emphytéotes ont voulu se déclarer propriétaires incommutables. Ce n'était pas nouveau. C'est ainsi que les bénéfices devinrent fiefs- sous Charles le Chauve ; que, sous les Romains, le peuple revendiqua sa part de Va^er publicus, et que fut établi le jubilé chez les Juifs. Qu'est-ce que l'achat par arrentement? qu'est-ce même que l'institution toute moderne du Crédit foncier, sinon la conséquence admise de ce principe historique non encore admis, que, la propriété étant le fruit du travail, la longue oisiveté du propriétaire et la longue activité du fermier doivent infailliblement avoir pour résultat de modifier ou même de transférer la propriété?

Nous pouvons signaler dans le même ordre d'idées

le renchérissement progressif des valeurs et des denrées : d'où la conséquence de plus en plus manifeste que les riches ne resteront riches qu'à condition de travailler. Cela seul prouve que les rapports du capital et du travail sont dès à présent modifiés au profit du travail. La propriété ne saurait trop rappeler par sa conduite qu'elle vient du travail et qu'elle ne s'en sépare pas. En agriculture, où la plupart des ouvriers sont des entrepreneurs, il y a peut-être utilité, sinon pour la bonne culture, au moins pour la concorde, à préférer le métayage au fermage. C'est qu'en effet le bail à ferme, quels que soient ses avantages pour l'exploitation, a l'inconvénient d'établir une sorte d'antagonisme, au moins apparent, entre les intérêts du fermier et ceux du propriétaire. Il suppose l'absence des maîtres du sol, « et montre dans toute sa nudité, sans explication visible, le phénomène de la rente *. »

Nous prendrons maintenant l'ouvrier dans les différentes circonstances de sa vie, et nous essaierons de montrer qu'il est toujours sous la protection de la science. II. n'y a pas de milieu : il faut être savant, ou protégé par un savant. On dit : Le Self- Help/ Om, sans doute, ne dépendre que de soi, n'être protégé que j)ar soi. Encore faut-il pour cela être capable de diriger et de protéger. Tout ramène l'ouvrier à la nécessité de la science et à la néces-

1 M. de Lavergne, Économie rurale de la F ronce ^ p. 231.

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site d'acquérir la science pour être "vraiment indépendant et vraiment libre.

Vous entrez le matin dans l'atelier au son de la cloche. C'est par centaines que les ouvriers se présentent. Pourquoi tant d'ouvriers et tant d'ouvrage? On fabrique à Metz des souliers qui seront usés dans le nouveau monde ; on fait à Saint-Etienne des ceintures pour les femmes de l'Amérique et de l'Australie. A Paris, on confectionne des chemises, des blouses et des pantalons pour des ouvriers séparés de nous par des milliers de lieues. Nous ne parlons pas des objets de mode , de l'article Paris, que le monde entier nous demande tous les jours. L'Amérique nous envoie ses peaux après les avoir desséchées et salées. Nous faisons le dessaignage, le pelanage, le débourrage, l'épilage, etc. : nous utilisons les poils ; nous faisons le tannage : nous utilisons le tan; et nous renvoyons à la Havane, au cap Vert, A Buenos- Ayres, au Sénégal, en Russie, en Islande, etc., les cuirs manufacturés dont ces mêmes pays nous ont fourni la matière première. Genève fait des mouvements d'horlogerie en blanc et les envoie à Paris, qui repasse, qui ajuste, qui règle et qui fournit des montres à la Suisse elle-même. La plus grande partie de la bijouterie de cuivre dont les paysannes espagnoles sont si fières est faite à Paris avec du cuivre espagnol. Gand a des jardiniers incomparables, dont on réclame les services de toutes les parties de l'univers. On leur expédie de New-York des

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fleurs qu'ils guérissent, qu'ils développent, qu'ils complètent et qu'ils renvoient dans leur pays natal parées de grâces toutes nouvelles. Pour rendre possible cet échange de matériaux et de travail, qui centuple la valeur de la matière première, procure aux uns de l'ouvrage, aux autres des produits utiles, il a fallu le concours de plus d'un homme de génie : de celui, quel qu'il soit, qui a fait le premier bateau,

Qui fragilem tnici Cominisit pelago ratem Primus i ;

de celui qui a inventé la boussole ; de Christophe Colomb, qui a découvert le nouveau monde ; de Papin, qui a centuplé par la vapeur la puissance hu-' raaine ; de Fulton, qui a dompté la mer une seconde fois, en remplaçant le vent par le feu ; de ce groupe de savants et d'ingénieurs qui ont inventé la locomotive ; des grands politiques qui ont fait les lois de commerce et assuré la liberté du trafic; des commerçants habiles qui ont perfectionné l'art des échanges, etc.

Ce grand atelier, où tant d'ouvriers travaillent du matin au soir, est aussi salubre que la maison du riche, malgré cette agglomération d'hommes, cet

' Horat. lib. I, ode III, v. 9 sqq. — Qui le premier conlia à la larouche mer uu fragile navire. —

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entassement de matières premières traitées et transformées industriellement, ces huiles, ces essences, ces effluves humaines. Quels sont les magiciens à qui l'ouvrier est redevable chaque jour de l'air qu'il respire, redevable par conséquent de la santé et presque de la vie? Ce sont les savants qui ont calculé ce qu'il faut à un ouvrier de mètres cubes d'air pour que sa santé ne souffre pas de l'altération de l'atmosphère, combien il se perd de chaleur par les vitres, combien par les murs ; ceux qui ont remplacé l'air refroidi et l'air vicié par de l'air neuf et chaud, les Darcet, les Pouillet, les Péclet, les Morin!

Si le service n'est pas plus grand, il est, certes, plus frappant dans les ateliers longtemps signalés comme dangereux et d'où le danger a disparu. Le mineur n'a plus à craindre les explosions que provoquait sa lampe, grâce à Humphrey Davy ou à George Stephenson, car on ne sait pas lequel des deux est le premier auteur de cette véritable lainpe merveilleuse, qui a arraché au feu grisou tant de victimes. Le puddleur ne passera plus sa journéje, nu, ruisselant de sueur, aveuglé et brûlé par les étincelles, à présenter, à tourner la fonte dans le four à réverbère, quand on aura introduit dans toutes les forges le rapide, le brillant, le facile procédé B essemer. On a cherché et trouvé des chaudières inexplosibles, et remplacé, dans une foule de fabrications, le mercure par des agents inoffensifs. La peinture emploie le carbonate de zinc à la place du carbonate de

plomb ; la photographie se sert de l'hyposulfite de soude au lieu du cyanure de potassium, qui est un poison. L'invention- de M. de Ruolz n'a pas seulement pour résultat de donner de l'argenterie à tout le monde, elle sauve la vie à un grand nombre d'ouvriers que le mercure empoisonnait. Le télégraphe électrique a diminué de plus de moitié la fréquence des accidents sur les chemins de fer. Cette lutte de la science contre le danger, ces conquêtes de chaque jour sur la mort, sur la souffrance, sur la misère, sont un des plus beaux spectacles que l'on puisse contempler. Quand on voit les mathématiciens penchés sur leurs calculs, absorbés dans l'étude d'un problème purement scientifique, on ne pense d'abord qu'à la beauté tout intellectuelle de ces profondes combinaisons, qui augmentent, pour ainsi dire, le nombre des axiomes et par là la force expansive de l'esprit humain. Mais il faut songer que l'industrie est à la porte, attendant comme une source inépuisable de richesse et de bien-être la moindre de ces découvertes en apparence si abstraites. Le travail humain est grand, fécond, admirable, dans ses premiers principes et dans ses dernières applications.

Quis potis est dignum pollenti pectore cannen Condere, pro rerum majestate, hisque repertis i?

1 Lucret., lib. V, y, 1 et 2. — Quel poëte inspiré pourrait égaler par

ses cliautsla majesté de ces uécouvertes? —

Nous ressentons l'influence de la science jusque dans nos maisons et dans les usages les plus vulgaires de la vie. Aérer une maison, créer une bonne cheminée donnant de la chaleur sans aveugler par la fumée et sans vicier l'air par l'oxyde de carbone, remplacer la résine fumeuse et tremblante par l'huile, puis par l'acide stéarique et par le gaz; faire brûler l'huile à blanc, d'une façon continue et brillante, à l'aide d'un mécanisme d'horlogerie; soulager ou augmenter la vue en plaçant devant nos yeux des verres d'une forme particulière; remplacer le travail de l'aiguille par la machine à coudre, les châssis de papier huilé, la corne, les petites vitres d'un centimètre par des glaces si transparentes qu'on ne les aperçoit pas entre les yeux et le jour; porter l'argenterie , la porcelaine , les belles et chaudes étoffes, les meubles confortables jusque dans le ménage du pauvre ; multiplier les livres dans une proportion presque infinie par l'invention du clichage : ce sont là, entre mille autres, les services que la science nous rend à toute heure, comme un génie familier dont la protection nous accompagne partout. Elle a créé tout récemment l'art nouveau de vendre aux ouvriers des maisons qui ne coûtent rien à ceux qui les vendent et rien à ceux qui les achètent. Elle les a entourées d'un jardin, idée fort simple en apparence et en réalité très-profonde : il fallait peut-être un penseur pour la trouver et pour en sentir l'importance. Elle renouvelle sous nos

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yeux l'agriculture par le drainage, par les assolements, par les irrigations, par les acclimatations, par le croisement intelligent des races, par Talimentation raisonnée des bestiaux. Elle tire de la betterave, en vingt-quatre heures, à l'aide d'un ensemble de procédés et de machines, un sucre propre à la consommation, qu'on n'obtenait autrefois qu'à la suite de longues et coûteuses opérations de raffinage. Elle crée des machines pour labourer, semer, sarcler, faucher, moissonner, lier la paille tombée, battre les gerbes, vanner le grain. Ce grain, ainsi récolté et séparé de la paille, n'est plus transformé en farine par les grossiers moulins à vent ou par les moulins à eau d'une simplicité primitive, dont l'outillage, il est vrai, ne coûtait presque rien, mais dont les opérations étaient longues, dispendieuses et très-imparfaites. Aujourd'hui, grâce au moulin à vapeur, le blé est nettoyé et comprimé mécaniquement ; la paire de meules est animée d'une plus grande vitesse et ventilée pour éviter réchauffement du grain ; puis on invente les râteaux, puis les systèmes continus, et la science arrive à diminuer le prix de la mouture en économisant le temps sur chaque opération. Pourrions-nous manquer de reconnaissance pour les progrès agricoles , nous qui, depuis nos champs de colza jusqu'à nos oliviers, nos mûriers et nos vignes , réunissons tous les genres de culture et qui pouvons, en substituant la pratique, éclairée à la routine inintelligente, décupler encore

la richesse d*un sol sans égal par la fécondité et la variété de ses produits ?

Toutes ces merveilleuses créations de la science moderne changent chaque jour sous nos yeux les conditions de la vie matérielle. Non-seulement les hommes sont mieux logés, mieux habillés, mieux nourris ; mais les plus pauvres jouissent aujourd'hui d'avantages autrefois réservés aux plus grandes fortunes. Le service de la poste aux lettres se fait à vil prix; là télégraphie porte les dépêches en un instant d'un bout à l'autre du monde ; les voyages sont devenus si prompts et si faciles que la sphère d'activité de chacun de nous se trouve centuplée ; enfin ce globe que nous habitons et qui autrefois paraissait immense, diminue à vue d'œil, depuis qu'on peut parcourir en dix jours le quart de sa circonférence, et correspondre de Paris à New-York en une heure.

Cependant ces progrès qu'on célèbre avec raison ne sont pas les plus grands que nous ayons faits, ni surtout les plus grands que nous ayons à faire. Ce serait se tromper sur les plus chers intérêts de la société humaine, que de ne pas voir à quel point les sciences morales sont plus puissantes que les sciences mathématiques et physiques. Outre que la culture de l'esprit augmente nos forces pour les découvertes scientifiques, ce sont les sciences morales qui provoquent les inventions, qui perfectionnent les méthodes, qui, par de bonnes lois, donnent la sécurité

à la propriété, au travail et aux transactions, en répartissent justement et utilement les fruits. B peut arriver à la société humaine, comme au premier venu d'entre nous, d'abuser de ses richesses nouvellement acquises et de les prodiguer à son luxe et à ses plaisirs, au lieu de les employer à des besoins sérieux. « Horatio, depuis trois ans, j'en fais la remarque, le siècle où nous vivons se raffine tous les jours; et le soulier du villageois frise de si près le soulier du courtisan, qu'il lui écorchera bientôt le talon *. » On peut dire en général que l'accroissement des richesses n'est pas un accroissement de bien-être et de prospérité véritable, si la répartition du travail ou celle des produits sont mal faites, si la contradiction augmente entre la richesse des uns et la misère des autres, entre la situation civile et politique de l'ouvrier et sa situation économique, enfin si chacun n'a pas en soi les mêmes éléments de force et de résignation qu'auparavant. Encore une fois, tout nous ramène à cette pensée que soit pour un homme, ou pour un peuple, ou pour l'humanité tou/" entière, l'avancement intellectuel et moral est mille fois plus important que tous les avantages matériels. Il faut donc, à côté des sciences naturelles, des sciences mathématiques et physiques, placer aussi cette belle science encore nouvelle, mais déjà puissante, à laquelle nous avons dû l'abolition des maî-

f Shakesp., Hamlet^ acte V, se. 1.

trises, qui vient tout récemment de nous donner le libre écliange, et qui ne peut manquer de prendre en main, dans un avenir prochain, la cause de la liberté absolue du commerce et de Tindustrie. Il faudrait parler aussi de la littérature, que l'ouvrier commence à chercher et qu'il aime dès qu'il la connaît ; des beaux vers qui le fortifient et le consolent, des rianies fictions qui lui cachent la dure réalité; des mâles préceptes qui l'enflamment, des profondes théories qui relèvent au-dessus du convenu et de la routine et lui apprennent à penser. Il faudrait surtout placer au-dessus du développement entier de l'activité humaine, la morale.

Et nommons- la enfin, dans une sphère bien supérieure aux sciences appliquées et à la science pure, nommons la maîtresse et l'initiatrice de tous les progrès, la philosophie, que l'ignorance et l'indiff'érence s'obstinent à traiter d'inutile. Inutile, la science de l'être, la science des causes, la science de l'homme! Inutile, la science qui classe les sciences, qui leur donne leurs principes et leur méthode, qui leur as'signe leur but! Inutile, la science qui attache le monde à Dieu, la vie présente à la vie future, qui démontre et développe la morale, qui enseigne la vertu et le sacrifice !

Petite hinc, juvenesque senesque, Finem auiint> «jertum, miserisque viatica canls *

t Perse, sat. V, v. 64. — Demandez lui, jeunes et vieux, un but certain pour votre activité, une oousolatioû pour votre vieillease. ~

On la dit inutile parce qu'on la croit chimérique ou contradictoire, et qu'on ne la voit que dans les écoles, où peu de gens la comprennent, même de ceux qui l'enseignent, au lieu de la chercher dans l'atelier du monde, où pas un progrès ne s'accomplit sans elle. S'il n'y a plus d'inquisitions ni de religions d'État ; si les méthodes surannées et impuissantes, les préjugés barbares, les superstitions idiotes ont disparu comme des rêves funestes, pour faire place à la science positive ; si la loi est de plus en plus simple et claire; si les jugements sont publics , les peines proportionnées aux délits , les charges sociales réparties également; si tous les hommes naissent égaux en droits et en devoirs ; si le travail glorifie le travailleur au lieu de l'avilir et de le dégrader comme autrefois; si la raison a pris partout la place de la tradition ; si le monde, au lieu de s'immobiliser dans la routine, marche résolument vers une ère nouvelle, confiant dans sa force, avide de vérités, radieux d'espérance: c'est la philosophie qui a fait cela, ce sont là ses œuvres, ce sont ses victoires. Les systèmes qu'elle porte dans son sein, et qui, se détruisant les uns les autres, disparaissent pour renaître, et mêlent trop souvent beaucoup d'erreurs à quelques vérités, sont les formes éphémères de son activité, et ne constituent pas son essence.

La philosophie, comme le travail manuel qu'elle domine et qu'elle dirige de si haut, a sa lutte à

soutenir, une lutte furieuse, ses ennemis à vaincre, des ennemis puissants, infatigables. De même que le travail manuel a été entravé, asservi pendant des siècles par l'ennemi du dehors, Tesprit d'aristocratie, et par l'ennemi du dedans, l'esprit de routine,— la philosophie, et la liberté par conséquent, ont aussi deux ennemis, l'un au dedans et l'autre au dehors. L'ennemi du dehors est celui qui emploie la force pour comprimer la pensée; l'ennemi du dedans est celui qui rend l'esprit impuissant en le retenant dans l'ignorance, en lui faisant accepter comme vraies des doctrines fausses, ou en lui inspirant, soit le dégoût, soit la peur de la science. En jetant un rapide coup d'œil sur les conditions du travail philosophique, nous achèverons de déterminer les conditions générales du travail.

L'ennemi du dehors s'appelle la persécution, La persécution n'est pas toujours violente. Il y a trèspeu d'années que les catholiques jouissent de tous leurs droits politiques en Angleterre ; cette inégalité entre les citoyens, fondée sur la différence de leur culte, était une persécution.

La persécution peut être exercée par un homme, ou par un corps, ou par la foule. Il y a presque toujours dans la foule un fonds de fanatisme, mais il est souvent sommeillant, et il est rare qu'elle prenne l'initiative de la violence. Il n'est pas exact de dire qu'elle soit fanatique, elle est plutôt prête au fanatisme. Ce n'est qu'une force inconsciente, comme

les forces de la nature. Ceux qui la dirigent n'en sont que plus coupables quand ils la poussent au mal ou la retiennent dans l'ignorance.

Les persécutions peuvent être politiques, sociales ou religieuses. Souvent elles sont politiques sous une forme religieuse, comme l'a été, par exemple, la persécution exercée contre les jansénistes pendant la régence du duc d'Orléans et le ministère de Dubois. Les persécutions religieuses peuvent avoir pour but de détruire une croyaace ou d'en imposer une autre ; elles peuvent être exercées au nom du scepticisme. Il y a eu, à toutes les époques de l'histoire, des fanatiques d'incrédulité.

Les mobiles secrets du persécuteur varient comme le but et le sujet de la persécution; car il peut ou défendre un intérêt, ou obéir à une passion, ou croire de bonne foi qu'il rend service à celui qu'il persécute en l'obligeant à changer de croyance. La persécution est plus odieuse et plus criminelle quand le persécuteur est animé- par l'intérêt, que ce soit son intérêt propre, celui de son parti ou celui de sa caste ; quand il ne croit pas lui-même la doctrine au nom de laquelle il persécute, et quand il profite sciemment contre son ennemi des passions et de l'aveuglement de la foule. Mais jamais le persécuteur n'est plus à craindre que quand il est de bonne foi, parce qu'il prend son crime pour une vertu, et sa cruauté pour de la charité. Si tous les hommes étaient dans l'erreur, excepté un seul, le

droit de cet unique possesseur de la vérité en seraitil moins absolu? Au nom de quoi l'humanité viendrait-elle lutter contre cet homme? Est-ce au nom de la majorité, qui n'est que la force? ou de l'intérêt, qui n'est encore que la force, sous quelque nonv qu'il se cache? ou bien au nom de l'erreur? Réciproquement, cet homme n'aurait pas le droit, quand il en aurait le pouvoir, d'imposer la vérité au reste des hommes ; car la liberté est au-dessus de la vérité, comme la force au-dessus de l'action, et le principe de contradiction au-dessus de tous les axiomes. Elle est le premier droit, puisque là où elle périt, il n'y a plus de droit.

Il semble assez naturel de penser que la persécution est d'autant plus criminelle qu'elle s'exerce au profit de l'erreur et contre la vérité. Cependant, en y réfléchissant, cette proposition est solidaire de celle-ci : qu'il est permis à la vérité d'exercer des violences contre l'erreur. Ce n'est pas l'erreur qui aggrave la faute du persécuteur, c'est l'absence de bonne foi; et réciproquement la possession de la vérité ne le justifie pas. Ce qui est la vérité pour le juge est l'erreur pour la victime ; non qu'il n'y ait um vérité absolue, mais il n'y a pas, parmi les hommes, d'intelligence infaillible. Le persécuteur se trompe deux fois, en ce qu'il croit étouffer une doctrine par la violence, tandis qu'au contraire il n'obtient par elle qu'hypocrisie au dehors, haine et mépris au dedans. Voilà sa faute. Son crime est de violer le'

droit dans sa source. Car la liberté est la source du droit et la liberté de conscience est la source de la liberté.

L'ennemi du dedans est peut-être plus difficile à vaincre que l'ennemi du dehors. Quand l'ennemi du dehors est habile, il prend l'ennemi du dedans pour auxiliaire : c'est la plus forte persécution. L'histoire des persécutions du christianisme nous montre que l'oppression la moins habile et la moins efficace est celle qui n'emploie que les chevalets et les bûchers. Il vaut mieux s'introduire dans la place, rendre l'homme impuissant en faussant son intelligence, et le précipiter ainsi dans le mal comme s'il y allait de son propre mouvement.

Qu'est-ce que l'homme, en effet ? Une volonté éclairée par une intelligence et sollicitée par les passions. Pervertir la volonté en l'affaiblissant ou en suscitant contre elle les passions qui devraient la conduire au bien, condamner l'intelligence au néant, soit en la retenant dans l'ignorance, soit en l'accablant sous le poids dés préjugés et de l'erreur, n'estce pas rendre la défaite à la fois plus honteuse et plus infaillible en y employant la victime? Il y 3 loin du farouche proconsul qui ne sait que proposer un sacrifice à Jupiter et menacer les fidèles de les jeter aux bêtes, à cet empereur sagace et lettré, qui affecte l'horreur du sang pendant les premiers temps de son règne, mais qui ferme les écoles chrétiennes, proscrit l'enseignement de l'Évangile,

GRANDEUR ET MISÈRE DU TRAVAIL INTELtECTUEL 409

répare partout les autels des faux dieux, et livre la jeunesse de l'empire aux docteurs du polythéisme. Voilà l'ennemi du dedans. Mais nous n'avons pas toujours besoin qu'une main étrangère suscite nos passions, éteigne notre intelligence, énerve notre volonté. Nous nous chargeons nous-mêmes de notre propre ruine. C'est une étrange chose, quand le bien le plus précieux de l'homme est la science, et surtout la science de notre destinée, que le peu d'efforts que nous faisons pour l'acquérir, jusqu'à la mépriser comme inutile, et à tourner en ridicule ceux qui s'en occupent plus que nous. Tantôt ce n'est qu'apathie profonde; tantôt c'est la poursuite de quelque profit immédiat, dont nous faisons notre tout et qui absorbe notre activité et nos facultés. Quelquefois aussi nous épousons de sottes querelles dont l'origine nous est inconnue, auxquelles nous restons fidèles comme on est fidèle à un drapeau, irrités et dédaigneux sans savoir pourquoi, héritiers d'injures et de colères dont les causes ont péri avec ceux qu'elles animaient. Combien de partis pris, en religion et en politique, n'ont d'autre source que ces sentiments aveugles ! Hélas ! ce ne serait pas assez de notre plus calme raison pour nous faire yoir clair dans des questions si fort au-dessus de notre portée, et nous les décidons sans réflexion, sans étude, sur la foi de quelque tirade éloquente ou de quelque sarcasme bien acéré, en véritables fous qui jouent au hasard le plus sacré de tous les intérêts. Mais ce

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qui comble la mesitre, et ce qui montre dans son plein l'extravagance humaine, c'est qu'il y a des âmes, et non pas des moins nobles, qui prennent la science en dégoût et en horreur, et qui, pouvant arriver à savoir, se font un point d'honneur ou un scrupule de rester dans leur ignorance et leur abaissement. C'est, en effet, une belle victoire de vivre cinquante ou soixante ans à côté de l'éternité sans même y jeter les yeux, et une belle prudence, de ne pas même examiner la croyance qu'on a reçue, de peur de s'apercevoir qu'elle est fausse! Qui pourrait croire, si on ne le voyait de ses yeux, qu'il y a des âmes faites pour chercher dans l'ignorance, les unes leur gloire, et les autres leur sécurité?

Ennemi du dehors, ennemi du dedans, toutes les fois qu'on veut faire l'histoire de la pensée, on la trouve aux prises avec l'un ou avec l'autre. Tous les pas qu'elle fait dans la découverte de la vérité sont des victoires remportées sur ces deux ennemis, victoires souvent sanglantes, jamais décisives, car le fanatisme, la superstition, l'esprit d'aveuglement et d'asservissement, la fausse prudence, ne seront jamais complètement extirpés. C'est leur destinée d'être toujours vaincus, sans être jamais détruits. Tout leur sert d'aliment, la religion, la politique, et jusqu'à la science elle-même; car la science a ses superstitions, ses sbires et ses ennemis de la vérité. Mais la persécution religieuse est, de toutes, la plus constante, la plus générale, la plus habile,

la plus perfide, la plus ridicule. Son histoire contient toutes les autres, car il n*est pas une idée scientifique ni une idée politique qui ne se ramène aux dogmes fondamentaux de la religion et de la métaphysique. En faisant l'histoire de l'intolérance religieuse, on rendrait compte de toutes les persécutions. Il s'en faut que l'intolérance soit née avec le christianisme ; elle est née avec les religions, et les religions sont nées avec le monde.

Il aurait été digne des fondateurs d*une religion qui avait rompu si courageusement avec le passé, de maintenir le principe de la séparation de l'Église et de l'État, c'est-à-dire le principe même de la catholicité, mais il faut toujours un long temps pour arriver à ce qui est simple. Le christianisme ne mit aucun intervalle entre la persécution qu'il subit au nom de la religion d'État , et celle qu'il exerça comme religion d'Etat contre la religion déchue. Ni les empereurs ni les évêques ne surent se résigner à l'isolement. La force voulait dominer l'idée pour s'en faire une consécration et un instrument, et l'idée voulait dominer la force pour arriver par son secours à dominer le monde. Ce fut une déplorable lutte, qui remplit la fin de l'empire romain et tout le moyen âge ; le projet d'une théocratie universelle ne fut réellement conçu qu'au onzième siècle par Grégoire VII ; il ne fut réalisé qu'au treizième par Innocent III, et n'eut qu'une existence éphémère. Jules II ne réussit pas à le relever de ses

ruines. Les deux pouvoirs, fatigués de la lutte, recoururent non à une séparation, mais à une alliance : le pape abandonna au pouvoir civil le choix des pontifes et une intervention très-effective dans les affaires spirituelles ; les rois garantirent à l'Église ses biens, son autorité et ses honneurs, contrat onéreux de part et d'autre : onéreux pour l'Eglise, qu'il dépouillait de son indépendance, et pour l'État, dont il compromettait l'autorité, dont il épuisait les ressources. Ce nouveau régime, qu'on appela le Concordat, et qui dure encore, ne fit rien pour la liberté de penser. Que l'Église fût l'auxiliaire, la maîtresse ou l'alliée de la royauté , la royauté et l'Église étaient d'accord pour combattre l'hérésie politique et l'hérésie religieuse. C'est en usant, malgré la loi, de la liberté, que la philosophie conquit à la fin la liberté légale.

Ce qui frappe le plus pendant cette période de dix siècles , c'est que personne ne comprend la liberté, ni ceux qui la combattent, ni ceux qui la réclament. L'alliance du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel paraît à tous les yeux une chose si naturelle, que les révoltés songent plutôt à s'emparer du pouvoir qu'à conquérir l'indépendance, même dans l'ordre spirituel ; leur révolte est bien moins un appel à la raison qu'un appel à la tradition mieux comprise ; la philosophie la plus hardie n'est jamais qu'une hérésie. On s'est longtemps figuré qu'il n'y avait pas eu, à proprement parler, de phi-

losophie au moyen âge, et qu'elle avait été remplacée par une sorte de commentaire des vérités religieuses. Depuis qu'on a commencé à étudier réellement cette très-curieuse et très-instructive époque de l'histoire de l'humanité, on s'est aisément convaincu qu'elle abondait en génies puissants et originaux, et qu'elle avait agité précisément tous les problèmes qui font, depuis que la pensée existe, le charme et le tourment de l'humanité. Mais quoi! la liberté manquait, et avec elle l'intelligence de la liberté et l'in'strument de la liberté, qui est la méthode ! On ne voit ordinairement que l'absence de liberté extérieure, parce que les cachots, les chevalets, l'inquisition, les bûchers, tiennent une grande place dans l'histoire, et qu'il n'y a pas besoin de réflexion pour apercevoir lès conséquences; mais ce qui nuit au moyen âge, ce n'est pas tant l'ennemi du dehors que celui du dedans, ce n*est pas tant le défaut de liberté que le défaut d'intelligence de la liberté. On n'aurait pas permis aux philosophes d'être libres, mais la plupart d'entre eux auraient eu peur de l'être. Ils sortaient de l'orthodoxie et de la foi, quand ils en sortaient, sans le savoir, et se défendaient sincèrement du reproche d'hérésie jusque sur le bûcher. Martin Luther, l'auteur du grand schisme , était un homme d'autorité ; il se révoltait contre Rome, parce qu'il croyait Rome en révolte contre la tradition des apôtres. Quand il eut une Église, il se garda d'y établir la liberté. Descartes,

le vrai fondateur de la philosophie moderne et de Tesprit moderne, était chrétien et catholique de très-bonne foi. Il paraît, par ses écrits et par le début même de sa méthode , qu'il n'admettait ni la possibilité ni le droit de s'affranchir de l'autorité religieuse. Leibnjtz était moins scrupuleux, en sa qualité de protestant; on l'accusa même d'une incrédulité absolue. Il est certain que le scepticisme en matière de religion positive perce partout chez lui et toujours malgré lui, et qu'il prit plus de soin que personne pour montrer la conformité de la raison et de la foi. On est réduit à se demander, ce qui est injurieux pour un si grand homme, si ces efforts d'orthodoxie ne sont pas chez lui de la politique.. Qu'il ait cru cette politique juste et possible, cela même est un point capital qui fait voir combien il était loin du sentiment vrai de la liberté. Ainsi les deux maîtres de la pensée moderne, Descartes et Leibnitz, ont eu peur de la liberté : Descartes comme chrétien, et Leibnitz comme politique, deux sortes de prudence, qui diffèrent beaucoup par leur origine et très-peu par leurs effets. Spinosa est le seul, au dix-septième siècle, qui, au prix de l'exécration universelle, se soit déclaré indépendant en fait et en droit ; et on peut dire que, s'il a fait école, c'est par son dogme, non par sa méthode, et que les panthéistes se sont trouvés seuls sans avoir cherché à l'être. Cette grande époque de Louis XV (Louis XV malgré Louis XV), qui a tant fait pour

la liberté en histoire, en politique, en philosophie, â usé d'abord ses forces dans des disputes de théologie. Elle était incrédule longtemps avant d'en convenir. Le fameux mot de Louis XIV : « qu'il préférait un athée à un hérétique, >♦ est le mot de son siècle, et surtout du siècle suivant. Si on ne connaissait pas Louis XIV, on se demanderait si c'est naïveté ou profondeur. Le régent, qui ne croyait à rien, et Louis XV, ont très-durement persécuté les jansénistes. Ils ont presque établi une inquisition à propos de la bulle Unigenitîcs; ce spectacle est singulier, et ce qui l'est encore plus, à la même époque , c'est de voir les magistrats faire à chaque instant des règlements en matière spirituelle. Il est clair qu'il y a déjà de la liberté dans le monde, et que personne ne sait trop en quoi elle consiste. C*est très-sérieusement que Voltaire dédie Mahomet à un pape ; et le pape, il ne faut pas l'oublier, accepte la dédicace. Le vicaire savoyard, dans Rousseau, ne croyant plus à l'Eucharistie et à la Trinité, dit pourtant la messe. Quand Diderot et d'Alembert fondent l'Encyclopédie, à qui vont-ils confier les articles de théologie ? A Yvon, à l'abbé de Prades, deux prêtres ; prêtres d'une orthodoxie douteuse, il est vrai, mais prêtres enfin, et voulant l'être et le demeurer.

Ce ne fut que dans la seconde moitié du dix-huitième siècle que l'incrédulité s'étala, et il est constant qu'elle ne respecta plus rien, pas même les

principes de la religion naturelle; cependant, ne croyant plus guère à Dieu, et ne croyant pas du tout au christianisme, on acceptait généralement une Église, et même une Église officielle, pourvu qu'elle fût dominée par les parlements. C'est un fait que les athées eux-mêmes croyaient à la nécessité d'une Église et la voulaient asservie à la politique : de là la Constitution civile du clergé, qui fut faite au nom de la liberté religieuse, et qui en était tout simplement le contraire. Telles furent les conséquences, en religion et en philosophie, d'une union de quinze siècles entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Aujourd'hui enfin, après Luther, après Descartes, après Spinosa, après Rousseau et Voltaire, après l'Encyclopédie, après la Constitution civile du clergé, après les proscriptions de 1794, après la charte de 1830 et la Révolution de 1848, ces idées sont claires dans Quelques esprits, qui ne parviendront pas sans peine à les propager. On en est encore à débattre Tultramontanisme, le gallicanisme, le rationalisme et le nihilisme ; c'est la liberté qui a le moins de partisans.

La Révolution française, à mesure qu'elle recule dans l'histoire et qu'on la comprend mieux, parce qu'on la dégage des passions et des détails, la Révolution française, c'est l'avènement du droit, et, par le droit, de la paix. La superstition du droit

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