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CHAPITRE Vn

SOCIÉTÉS AYANT POUR OBJET d'ORGANISEB

l'Économie dans la dépense

De V économie et de V épargne en général.

On épargne pour obtenir avec une moindre somme d'argent la même quantité de bien-être, pour se garantir contre les tristes éventualités du chômage, de la maladie et de la vieillesse, pour échapper, grâce à la possession d'un petit capital, à la dépendance et au néant du salariat.

L'épargne, sous sa première forme, s'appelle plus volontiers l'économie. Elle n'est souvent qu'une habileté assez vulgaire,

Utile quid sit Prospiciunt aliquando viri, frigusque famemque Formica tandem quidam expavere magiâtrû> ^\

' Juvenal. lib. U, Bat. VL

mais elle s'ennoblit quand elle est animée par le dévouement à des êtres aimés ou à une grande cause. On aime tant tout ce qui est sociable, que la prodigalité même ne nous déplaît pas; il ne faut pas cependant la confondre avec la générosité. Prodiguer, c'est donner sans discernement, et par conséquent risquer de détruire la force dont on se prive. Être généreux, au contraire, c'est d'abord s'oublier pour autrui, et ensuite placer une force dans des mains où elle peut grandir. C'est quelquefois abdiquer, mais abdiquer avec intelligence et au profit de la majorité. Rien n'est plus fréquent et plus raisonnable que l'alliance de la générosité et de l'économie.

On recommande l'économie, même aux riches, comme une des formes de la sagesse. Elle est un devoir étroit pour les pauvres, qui ôtent aux besoins de leurs familles Fargent que leur coûtent leurs plaisirs quand ils en prennent, ou celui qu'ils perdent par une mauvaise organisation de leurs dépenses nécessaires. Ce devoir est dur à remplir; c'est la pratique même du stoïcisme. Nous admirons dans les livres d'histoire des vertus stoïques, sans penser que nous vivons au milieu d'hommes et de femmes qui les exercent, et qui, ne possédant rien et gagnant peu, trouvent tout naturel de conformer leurs dépenses à leurs recettes, et n'ont pas même la pensée d'échapper par la faute à la souffrance. Ni l'économiste ni le moraliste ne fe-

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ront jamais assez Téloge de ces volontés fermes et simples. Si la volonté est l'essence même de rhomme, souvenons-nous qu'elle agit de deux façons,— pour pousser et pour retenir. Pousser, marcher, prospérer n'est pas plus difficile que résister, demeurer. La foule ne le voit pas ; elle réserve ses transports pour Faction, pour l'audace heureuse, et (disons le mot juste et douloureux) pour le succès. C'est qu'elle comprend aisément les effets qui lui remplissent les yeux, et n'a pas asse^ de pénétration pour apprécier une force au repos, pour la saisir dans son fond. La même faiblesse d'esprit nous porte à juger la grandeur de la cause par la grandeur de l'effet, quoique rien ne soit moins légitime quand la cause est une volonté. Vouloir est plus beau que pouvoir. Il entre de l'orgueil dans la vertu d'un homme qui se sacrifie devant une armée : ces regards fixés sur lui, la peur de la honte, la noble ambition de la gloire, lui rendent l'héroïsme presque facile. Ce n'est peut-être, après tout, qu'un héros de parade, tandis que le soldat qui meurt obscurément à son poste, sûr que son nom meurt avec lui, n'est soutenu que par sa propre force : il est grand, pour ainsi dire, à lui tout seul.

.... Sapiens sibique imperiosus Quem nequepauperies, ueque mors, neque -nnoula terrent, Responsare cupidiuibus, contemnere honore» Fortis.... 1.

Horat. lib. II, sat. VII, v. 83.

Le plaisir d'admirer, qui est si grand, est toujours à côté de nous, si nous savions nous dépouiller de nos préjugés et sentir la beauté morale, même quand elle est simple. Cet ouvrier travaille tous les jours, dix heures par jour, à un métier dangereux et fatigant, il gagne un bon salaire, il pourrait s'asseoir sur le bord de la route, approcher la gourde de ses lèvres sans honte et sans reproche; mais non ; parce qu'il veut instruire ses enfants et qu'il a ■ constamment le fier souci de son indépendance, il se refuse tout, travaille sans relâche, risque sa santé et sa vie pour amasser une somme, une faible somme. Qu'elle est faible, en effet! qu'elle tient dans un petit espace ! Pas une banque, si ce n'est celle du pauvre, ne daignerait la recevoir. Il n'y a rien dans cet argent, ni pouvoir, ni luxe, ni bienêtre : il y a le sentiment paternel et le cœur de l'homme libre. Voilà l'économie, une vertu, si nous la comprenions, souvent plus grande que l'austérité fastueuse de Caton.

Hélas! l'économie, comme toutes les vertus, est côtoyée par un vice. Elle n'est d'ailleurs qu'un palliatif tant qu'elle ne se transforme pas ; car il ne suffit pas de savoir subordonner la dépense à la recette, il faut prévoir le jour où la recette fera défaut, prévoir le chômage, la maladie, la vieillesse. Il faut aussi, quand on laisse une famille après soi, prévoir la mort. L'économie doit donc s'achever et se compléter par l'épargne. L'épargne est le seul

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générateur de la richesse qui soit à la portée du pauvre ; il commence par celui-là et rencontre d'autres moyens chemin faisant. Il y a possibilité d'épargner toutes les fois qu'il y a- un écart entre la recette et le strict nécessaire.

Le nécessaire, dans la rigoureuse acception du mot, est la plus faible somme qu'on puisse dépenser pour faire subsister un homme sans l'exposer à une maladie immédiate ou à la mort. Ce mot « le nécessaire »» a dans la langue courante une grande élasticité, et il en est de même du mot « richesse, ♦> parce que toute différence entre le nécessaire et la recette peut être transformée en^ richesse au moyen de l'épargne. Le nécessaire, dans le sens que lui donne la langue usuelle, varie avec les conditions et les usages établis. Il n'est pas le même pour un homme du monde ou pour un ouvrier, pour un ouvrier d'élite ou pour un manœuvre. Cela n'implique, du reste, aucune inégalité politique ou sociale.; ce n'est pas un principe, ce n'est pas une règle : c'est un fait. Un fonctionnaire ne pourrait pas, quand il le voudrait, sortir en blouse. Il y a une quantité de gens très-pauvres, plus pauvres que la plupart des ouvriers, pour 1q3quels une mise décente, et par conséquent assez coûteuse, fait partie du nécessaire.

Ce sont là des différences dans le nécessaire qui tiennent aux détails de l'organisation sociale ; d'autres tiennent à la nature même. Par exemple, une

nourriture substantielle est plus ou moins nécessaire, suivant la nature des tempéraments et celle des occupations ordinaires. Non-seulement le nécessaire varie avec les classes, mais il varie ayec le temps pour chaque classe, et c'est même cela qui constitue essentiellement le progrès. Ainsi, en France , une chaussure complète fait maintenant partie du nécessaire pour un ouvrier des campagnes, et ce n'est pas depuis longtemps. Nos conseils de salubrité, qui pourtant usent bien mollement de leurs droits, ne laisseraient pas subsister une heure les taudis dont les artisans se contentaient il y a un siècle. Le nécessaire dont nous parlons n'est pas ce nécessaire mobile et dont l'appréciation d'ailleurs dépend en grande partie de l'énergie des caractères; c'est ce que nous pourrions appeler le nécessaire absolu, c'est-à-dire, pour répéter la définition, « la somme qui représente en nourriture, vêtement et logement tout ce qui est indispensable sous peine de mort. " L'épargne peut commencer au moment précis où finit le nécessaire ainsi entendu et restreint.

Maintenant suffit-il d'une volonté puissante pour se. renfermer et se contenir dans ces terribles limites ? Il faut, en outre, un stimulant ; il faut que ce sacrifice soit imposé par le devoir, c'est-à-dire par une nécessité visible et immédiate, ou qu'il soif payé. L'ascète, qui se condamne rarement à une vie aussi dure, est payé d'un prix infini, s*il va au

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ci^l comme il l'espère. Quand il s'agit de pensées terrestres et de devoirs humains, il est juste que le bénéfice compense la peine. Il est impossible que le patient ne se demande pas quelle somme il accumulera dans un an, dans dix ans, combien de jours de vie cette somme représentera en cas de chômage, quelle éducation elle assurera aux enfants? Il est même impossible qu'il ne se dise pas que, quand on se réduit volontairement, comme il le fait dès à présent et pour toujours, à un morceau de pain, on a bien peu de chances d'en manquer dans la, maladie ou dans la vieillesse ; que la société, fût-elle sans entrailles, reculera devant un déni de secours qui serait un homicide, et qu'enfin un ouvrier infirme, qui ne demande que ce morceau de pain, est assuré de l'obtenir soit de la charité privée, soit de la charité officielle ou légale. Si donc il se condamne, au « nécessaire » pour toute la vie, ce n'est pas par prévoyance, c'est par fierté ; c'est pour se soutenir jusqu'au bout par ses propres forces et ne jamais dépendre de personne. L'épargne ainsi exercée ne peut être qu'une exception, même dans une société féconde en caractères. Si même, franchissant plusieurs degrés et accommodant notre hypothèse à notre taille, nous no.us représentons par la pensée un ouvrier chargé de famille, vivant au jour le jour de son salaire, ne souffrant à la vérité ni du froid, ni de la faim, mais se refusant impitoyablement tout superflu, pouvons-nous espérer qu'il se con-

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damne à des privations de surcroît pour amasser, à force de peines une réserve dérisoire? L'épargne dans ces conditions, et sans motifs suffisants d'épargne, n'est pas seulement une utopie, c'est une folie.

L'idée est donc venue de rendre l'épargne attrayante en la faisant fructueuse. Il suffisait, pour cela, de donner aux prolétaires par la mutualité les bénéfices d accumulation et de crédit qui n'appartiennent qu'aux riches. Comme le crédit mutuel était encore pour ainsi dire inconnu, et qu'on n'en comprenait ni la nature ni la portée, l'Etat donna sa garantie, et les caisses d'épargne furent créées.

La première fut fondée à Paris en 1818; le nombre s'en multiplia assez lentement. Elles donnèrent lieu à plusieurs lois, dont la dernière remonte au 7 mai 1853. Un rapport du ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics, inséré au Moniteur universel le 3 mai 1865, donne les résultats suivants pour l'exercice 1864. Il y avait en France, au 31 décembre 1864, 492 caisses d'épargne et 430 succursales. La fortune des caisses d'épargne, en y comprenant la dotation, la réserve, les dons et legs, les boni de toute sorte, s'élevait à 12,688,420 fr. 36 c. pour 1,554,151 livrets. Les intérêts payés aux déposants, après avoir atteint le chiffre de 5 p. 100 en 1848, sont maintenant réduits à 4 p. 100, et personne ne peut avoir sur la caisse un crédit de plus de 1,000 fr. On a pensé, non sans

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quelque raison, que cette restriction ne gênerait personne : un ouvrier doit beaucoup travailler et beaucoup se priver pour amasser avec le secours des caisses d'épargne une somme de 1 ,000 fr. Il est presque vrai de dire que le plus grand service rendu par cette institution philanthropique a été un service de l'ordre moral. L'habitude prise de se contenir et de modérer ses dépenses est un bénéfice bien autrement important que l'acquisition de 30 ou 40 francs de revenu. Les caisses d'épargne ont d'ailleurs l'immense mérite d'avoir conduit à la mutualité, comme la mutualité a conduit à la coopération.

Les caisses de retraite pour la vieillesse, créées par la loi du 18 juin 1850, sont une extension importante de la législation des caisses d'épargne, puisqu'elles permettent de s'assurer, au moyen de versements annuels, une rente dont le maximum peut , en vertu d'une loi postérieure * s'élever jusqu'à 750 francs. La loi a sagement permis aux déposants de stipuler le remboursement à leur décès du montant des sommes versées; de cette manière, ils améliorent leur propre position sans déshériter leur famille. Elle a décidé dans le même esprit que les versements faits pendant le mariage par l'un des conjoints profiteraient séparément à chacun d'eux par moitié. C'est surtout quand il s'agit de

* 7 juillet 1856, art. !•%

mutualité qu*on ne doit jamais perdre de yue les règles de la morale.

Personne ne pourrait assigner une date à la création des sociétés de secours mutuels. Sous Tancien régime, les corporations étaient de véritables sociétés de secours mutuels, avec accompagnement de lois pénales et de privilèges, et les confréries d'ouvriers, nées du besoin de s'unir contre les patrons, avaient pour but ostensible la nécessité de secourir les malades et les orphelins. Plusieurs des sociétés modernes se rattachent à ces confréries par une filiation non interrompue, et l'on cite à Lille une société de malades qui remonte à 1580. Les sociétés de secours mutuels n'en sont pas moins en réalité une création de notre temps. A partir de la loi du 15 juillet 1850, la mutualité a pris sous cette forme une importance inattendue : 5,027 sociétés, 714,345 membres, 36,624,622 fr. 77 c. de fortune, voilà des chiffres attribués à l'exercice 1864 par un rapport inséré au Moniteur du 22 novembre 1865. L'augmentation de la fortune des sociétés de secours mutuels est due en grande partie à Tintroduction de membres honoraires, c'est-à-dire, pour parler nettement, de patrons qui concourent aux charges sans participer aux bénéfices. Les membres * honoraires, pour toute la France, sont au nombre de 85,559. Ce chiffre élevé de donateurs a permi? d'abroger la disposition de la loi de 1850 qui défendait aux sociétés de promettre des pensions de re-

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traite. Il est vrai qu'en revanche la présence de ces membres non-participants sur la liste des associations leur ôte presque complètement le caractère de mutualité. L'institution se trouve mélangée de mutualité et de patronage, et c'est là, pour tous ceux qui se préoccupent du côté moral des institutions, un fait éminemment regrettable.

Mais ce n'est pas le seul reproche que nous ayons à faire à la loi de 1850 et au décret de 1852. Toute cette législation abonde en dispositions restrictives. En 1850, on limitait le nombre des membres, pour chaque société, à 2,000; en 1852, on limite à 500 le nombre des participants. En 1850, on décidait que le maire ou un adjoint par lui délégué aurait toujours le droit d'assister à toute séance et de présider la séance quand il y assisterait ; on va plus loin encore en 1852 : ^on fait nommer le président par le pouvoir exécutif. On semble craindre que l'institution abuse, pour des usages non autorisés, de ses fonds disponibles : le maximum de l'encaisse est fixé à 3,000 francs. Pourquoi ces entraves? pourquoi ces frayeurs? Beaucoup de citoyens qui entreraient de grand cœur dans la mutualité renoncent à se laisser imposer un chef. On veut bien donner, on le souhaite même : on veut pourtant donner à sa guise, contrôler par soi-même ou par ses délégués l'emploi de son argent, et on n'aime pas à subir l'ennui d'être dirigé et gouverné par cela seul qu'on est généreux. Est-ce une peine dont on a voulu pu-

nir les gens de cœur ? A-t-on cru que, si 500 ouvriers ou patrons se réunissaient pour se secourir amtuellement en cas de maladie, ils allaient par la force des choses se transformer en mauvais citoyens? Cette somme de 3,000 francs indivise entre 500 associés et laissée à la disposition immédiate du conseil, a-t-elle paru menaçante pour la solidité du gouvernement? Une telle pusillanimité est étrange dans un pays où, Dieu merci, les sociétés anonymes jouissent d'une certaine liberté et peuvent posséder comme fonds de roulement quotidien un peu plus de 1,000 écus. Serait-ce qu'on n'est pas redoutable pour l'ordre quand on construit 2,000 kilomètres de chemins de fer, et qu'on le devient tout à coup quand on donne des remèdes à un malade et du pain à sa famille?

Ces reproches tiennent à des imperfections légales qu'il est facile de faire disparaître avec un peu de bonne volonté et sans déployer trop de courage

Un plus grand malheur c'est que les sociétés de secours mutuels, qui interviennent si utilement dans les maladies, ne peuvent rien pour une infirmité prolongée, pour la vieillesse, pour les orphelins. Ainsi l'économie livrée à elle-même est admirable et impuissante; l'épargne secondée par les pouvoirs publics est une belle institution dont on ne saurait trop louer les auteurs et qu'on ne saurait trop recommander à défaut d'une autre, mais elle n'est

l'économie dans la dépense que le commencement du bien. Son grand rite, qui n*est pas celui qu'on cherchait, a été faire soupçonner la puissance de la mutualité. Et mutualité ce n*est pas la société de secours mutuels, c'est-à-dire l'ancienne société de malades améliorée et perfectionnée, c'est l'union légale et pacifique de toutes les petites forces pour en faire une grande. C'est ce qu'on appelait autrefois en France l'association et ce qu'on appelle aujourd'hui d'un nom nouveau, qui ne change rien à l'affaire — la coopération.

Sociétés coopératives d'approvisionnement et de coMonmatiort, K

La théorie coopérative, appliquée à T organisation de l'économie dans les dépense» et de l'épargne par le moyen de cette économie, n'est autre chose que l'élimination de tout intermédiaire entre le producteur et le consommateur. Il y a quelques années, différentes sectes demandaient l'élimination radicale et absolue du marchand : il n'est plus question de cela, on ne demande aujourd'hui qu'à se passer d'intermédiaires dans certains cas particuliers où l'on croit cette modification à la fois possible et utile. Tout le monde saisit du premier coup d'œil la profonde différence entre ces deux conclusions ; elles

1 Cf. sur les Sociétés coopératives : Les ouvriers d'à présent, par M. A. Audiganne ; — le Paupérisme et les associations de prévoyance, 2« édition, par M, É. Laurent; — le Paupérisme, par M. V. Modeste; — les Banques du peuple en Allemagne, par M. E. Seinguerlet ; — les Associations ouvrières, par M. E, Véron; — les Associations populaires de consommation, de production et de crédit, par M. Léon Walras ; — les Sociétés coopératives, par M. Casimir Périer; — le livre de M. Batbie sur Us Sociétés, et les nambreux et très-intéressants articles de M. Uom,

LES SOCléTlës DE CONSOMMATION 205

reposent cependant sur les mêmes prémisses, mais très-mal appliquées par les ennemis du commerce et très-bien comprises au contraire par les amis de la coopération.

Les marchands, — disait-on il y a trente ans, et même il y a quarante ans, — sont des intermédiaires inutiles entre le producteur et le consommateur. Le producteur et le consommateur sont rarement en rapports directs, non qu'il leur soit difficile de s'entendre, mais parce que le marchand s'interpose afin de les cacher, pour ainsi dire, l'un à l'autre. Le producteur vend son produit au marchand, et c'est aussi chez le marchand que le consommateur ya le chercher. Cet intermédiaire, qui par lui-même ne produit rien, vit cependant de sa profession; ses bénéfices consistent dans la différence entre le prix d'achat et le prix de vente. Il est clair que, si le producteur, au lieu de vendre au marchand, vendait 'au consommateur, il vendrait un peu plus cher, et que si le consommateur achetait au producteur au lieu d'acheter au marchand, il achèterait un peu meilleur marché. Donc le marchand vit à la fois aux dépens du producteur et aux dépens du consommateur, et on réaliserait des deux côtés une économie en le supprimant.

L'État, d'ailleurs, obligé de chercher des prétextes de fiscalité, en trouve un particulièrement commode dans l'existence de cet intermédiaire. Après avoir frappé d'un impôt le producteur, il

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atteint le marchand, soit par l*impôt d*octroi et de douane, soit par l'impôt des patentes, de telle sorte que, quand l'objet entre dans la consommation en sortant des entrepôts du marchand, il supporte, outre le bénéfice de celui-ci, la charge d'un double et triple impôt.

Enfin le marchand peut être trompé par le producteur; il peut voir la denrée ou le produit manufacturé dépérir entre ses mains ; il peut être obligé de le garder longtemps et perdre ainsi l'intérêt du prix de la marchandise, celui de sa patente, de ses magasins et de tous ses frais en personnel, manutention, éclairage et publicité. Il peut s'être trompé dans ses prévisions d'écoulement^, être évincé par une concurrence, ruiné par une faillite, mal payé par les acheteurs. Toutes ces chances défavorables s'apprécient, se chiffrent, se répartissent sur le contenu entier du magasin, et doivent être en définitive supportées par l'acheteur, chargé de faire vivre le commerçant et de l'indemniser de ses sottises.

On concluait de tout cela, il y a vingt ans, qu'il fallait supprimer le marchand, — conclusion par trop facile, ou, pour mieux dire, par trop naïve, — comme si le marchand n'était pas à la fois un banquier, une messagerie, une réserve et un agent de production ; un banquier pour le producteur, qui a besoin, d'écouler en gros ses produits; une messagerie, chargée de transporter la marchandise de

rendroit où elle a été créée à Tendroit où elle est demandée; une réserve, où le consommateur est toujours sûr de trouver à point nommé ce qu'il lui faut, sans subir les délais d'une recherche personnelle, sans être obligé de payer trop tôt et de garder trop longtemps; enfin un agent de production, si le marchand déploie l'habileté spéciale du commerce, qui consiste à deviner les besoins, quelquefois à les faire naître et à imaginer des produits spéciaux pour les satisfaire. Non, il n'est ni possible, ni souhaitable de supprimer un tel intermédiaire ; mais il y a une grande différence entre rêver cette suppression, comme le faisaient plusieurs écoles socialistes, ou supprimer en effet pour certaines personnes placées dans des conditions particulières, et spécialement pour des ouvriers habitant le même quartier, ayant les mêmes habitudes et les mêmes besoins, un intermédiaire qui leur rend peu de services, et frappe une dîme sur toutes leurs dépenses.

Il est même à remarquer que les ouvriers sont d'ordinaire en rapport avec de petits marchands. Or les petits marchands sont eux-mêmes dans une position analogue à celle de leur clientèle ; ils ne peuvent acheter à propos ni par grandes quantités, ni solder immédiatement leurs achats, ni amortir les frais généraux en les répandant sur de nombreuses opérations. Ils n'ont sur la place qu'un crédit restreint. Leurs marchandises, pour tous ces motifs, leur coûtent plus cher, et ils sont obligés d'en tenir les

prix plus élevés, de telle sorte que Tacheteur pauvre souffre de sa pauvreté et de la pauvreté relative de ses fournisseurs. Comment les petites maisons à petits crédits et à petites clientèles peuvent-elles se soutenir en présence de l'accaparement du commerce par les grands capitaux? Et comment les ouvriers vont-ils en général s'approvisionner dans des maisons où ils trouvent moins de choix et des prix, moins , favorables ? Cela s'explique par la routine, par une certaine familiarité qui s'établit, grâce à la communauté des idées et des intérêts, entre personnes du même monde et surtout par la grande e.t incomparable raison de la vente à petites mesures et des avances. Ce dernier point est également triste pour le vendeur et pour l'acquéreur, pour ce dernier surtout, qui, en achetant de petites quantités, paie pour ses consommations une plus grande redevance, et qui, en obtenant un crédit qu'il faut également payer, car tout se paie, abdique sa liberté et jusqu'à un certain point la direction de sa propre dépense. Il est évident qu'une association de consommation, si elle est possible, est pour l'ouvrier une diminution notable de dépenses, ou, ce qui revient au même, une augmentation de richesse. En effet, l'association est un grand marchand, quoiqu'elle vende à de petits acheteurs, et un grand capitaliste, quoiqu'elle soit formée par des prolétaires. Elle fait ses approvisionnements en gros et elle les paie comptant, double raison pour les payer

moins cher. Elle est exonérée de tous les frais de luxe, c'est tout au plus si elle s'accorde le confortable ; tout le monde, depuis le directeur jusqu'aux commis de vente, vit en ouvrier, en porte le costume et en garde les habitudes. Elle n'a pas besoin d'affiches ni de réclames dans les journaux; enfin elle est exempte de la plupart des exigences fiscales. Connaissant à fond les besoins de sa clientèle, dont le nombre est d'ailleurs à peu près invariable, elle fait ses achats à bon escient et n'est exposée ni aux .erreurs de mévente ni aux longs emmagasinages. A tous ces titres, elle peut livrer ses marchandises à bien meilleur marché. En s'obligeant très-strictement à ne vendre qu'au comptant, elle supprime une des plus grandes chances de perte, et fait contracter à ses acheteurs une habitude également précieuse au double point de vue de l'économie et de la morale. Il n'y a donc pas de doute sur les services que peut rendre une association de consommation, si elle est possible; mais est-elle possible? On a voulu le contester, et voici comment.

On pourra dire qu'elle n'est pas possible si on démontre qu'elle n'est pas utile, car alors à quoi bon tant de peine? Et comment peut-elle être utile? Evidemment en donnant un bénéfice à répartir. Sur quel bénéfice compte-t-elle ? Sur celui du marchand. Or ce bénéfice, elle ne peut l'avoir, d'abord parce qu'elle n'est pas un marchand, ensuite parce qu'elle sera ruinée par la concurrence.

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Elle croit sans doute être un marchand, c'est là son erreur. Elle se dit : Je ferai telles ou telles économies que le marchand ne fait pas, donc j'aurai son bénéfice et quelque chose de plus; mais elle oublie que tous les marchands ne font pas de bénéfices. Quelques-uns se ruinent, et beaucoup végètent. C'est le petit nombre qui réussit, et à quelle condition? A la condition d'oser. Précisément c*est ce qu'elle ne veut et ne peut pas faire. Le marchand qui réussit est stimulé par la crainte de la faillite et l'envie démesurée de la fortune. Il travaille, il intrigue, il imagine ; tout lui est bon de ce qui est honnête. L'intérêt personnel surexcité double, triple, décuple ses forces. Il joue le plus souvent, car il y a des spéculations qui peuvent être assimilées au jeu. 11 ferait beau voir, dit-on, un ouvrier transformé en gérant de société aux prises avec cette âme souple, intelligente, passionnée, rusée, infatigable, qu'on appelle un commerçant!

La réponse est que le commerce n'est un jeu que pour les commerçants sans scrupule, que la société coopérative ne sera pas la première maison calme, consciencieuse, demandant le succès à la persévérance et à rhonnêteté, que dans une telle société tous les membres sont intéressés à la réussite, que le directeur ou gérant y est intéressé plus que tous les autres, qu'il n'est ni vrai ni honorable de ne pas admettre d'autre stimulant que l'intérêt, et de tenir pour rien le sentiment du devoir, qu'il n'y a pas

d'habileté qui puisse compenser les deux grands avantages de Fassociation, c'est-à-dire l'élimination de toutes les mauvaises chances et la suppression de tous les frais de publicité, qu'une telle certitude dans la double opération d'acheter et de vendre est mille fois préférable à cette concurrence acharnée et furieuse qui se traduit pour les uns en ruine, pour les autres en bénéfices scandaleux, et pour les consommateurs en accroissement de dépenses.

On nous menace de la concurrence; mais de laquelle? Si c'est la concurrence des anciens marchands, ils ne peuvent lutter contre nous qu'en abaissant leurs prix^au niveau des nôtres, ou plutôt, car cela ne suffirait pas, en distribuant co'mme nous le faisons leurs bénéfices à leurs acheteurs. Et s'ils le font, où donc est la difficulté? Ils nous tuent comme société, mais tenons-nous à être une société ? Si les marchands se chargent de la peine à notre place et nous assurent les mêmes avantages, la coopération qxii les y aura contraints ne serat-elle point par cela même triomphante? Croit-on qu'à défaut de marchands nous allons avoir à lutter contre une autre société de coopération ? Oh ! la rare imagination ! Pourquoi lutterions-nous, si personne chez nous n'a un intérêt distinct de celui de tout le monde? Quand même notre société dépasserait nos espérances, s'il s'en fonde une à côté qui soit aussi solide et plus avantageuse, nous passons à elle aussitôt, en vertu du principe même qui nous

faisait être. Quelle erreur de nous parler de concurrence, à nous qui ne naissons que pour l'intérêt général et ne pouvons prospérer que par lui ! C'est, après une révolution, juger le monde nouveau par les principes du vieux monde. La concurrence peut être bonne entre marchands ; elle est impossible entre les sociétés, parce qu'elle s'éteint nécessairement par une fusion le jour même où elle se produit. Ainsi ces objections sont des chimères. Le bénéfice est certain, les sociétés sont utiles; donc elles sont possibles.

Nous avouons cependant avec empressement qu'une association de consommation ne peut pas prospérer' partout, et qu'elle ne prospérera nulle part, si elle n'est conçue sur des bases très-sérieuses. Si les marchands à qui elle doit succéder se contentaient d'un faible bénéfice et vendaient des denrées de bonne qualité, si la population à laquelle elle s'adresse est trop mobile pour qu'on puisse prévoir la vente avec quelque certitude, trop disséminée pour permettre un service régulier et peu coûteux, si en outre la société n'a pas le fonds de roulement nécessaire pour procéder dans ses achats à la façon des grands m.archands et profiter des bonnes occasions, alors qu'elle se garde bien d'ouvrir ses magasins : elle ne rendrait aucun service et courrait infailliblement à sa ruine. Beaucoup de marchands qui commencent dans des conditions défavorables ne demandent qu'à vivre d'abord et comptent pour

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réussir sur quelque chance imprévue ; mais ce n'est pas le cas de rassociation coopérative, heureusement pour elle : elle doit acheter et vendre à coup sûr et toujours ail comptant. Elle ne doit donc commencer que si elle est sûre de durer, et ne peut rendre de services qu'à cette condition.

Ne nous lassons pas de répéter qu'une maison de commerce est en quelque sorte une personne vivante. Elle doit observer scrupuleusement toutes les règles de la morale ; c'est en même temps son devoir et son intérêt. Il faut qu'elle se montre intelligente, active, prudente, et surtout scrupuleuse. L'estime dont elle ne tarde pas à jouir, et qui est la juste récompense de son honnêteté et de son habileté, est la base de son crédit et la cause la plus efficace de l'accroissement de sa clientèle. Si ces principes n'étaient pas d'une autorité universelle et indiscutable, on pourrait dire que les sociétés coopératives sont obligées de s'y soumettre plus strictement encore que les maisons ordinaires. Les associations de crédit, de vente, de production sont, à leur début, entourées d'ennemis ; il ne faut pas qu'elles puissent même être soupçonnées. Il y va de la cause tout entière.

Ici se présente la question la plus importante au point de vue pratique, car de la solution qu'on lui donnera dépend tout l'avenir des sociétés coopératives de consommation. Les sociétés vendront- elles seulement à leurs associés? Vendront-elles au public?

Supposons qu'elles vendent seulement à leurs associés ; elles peuvent vivre ainsi à la rigueur, cela ne fait guère de doute. Si les directeurs sont trèshabiles et très-réservés, s'ils réduisent les achats dans les limites de la vente à peu près assurée et la vente elle-même dans les limites que leur fonds social leur prescrit, si d'un autre côté les associés habitent très-près les uns des autres, vivent de la même façon, payent comptant, s'abstiennent d'entraver l'administration, il ne paraît en vérité nullement impossible que l'association puisse durer ainsi quelque temps et môme apporter une certaine amélioration dans la situation des sociétaires. Avouons pourtant que ce sont des conditions bien multiples., dont plusieurs semblent assez difficiles à réaliser, et qu'en mettant tout au mieux, la société ainsi constituée ne fera que végéter, n'amassera aucun bénéfice et ne sera jamais sûre du lendemain. Sera-ce bien la peine de se mettre en mouvement et de risquer une tentative qui ne peut échouer sans quelques inconvénients, pour arriver à ce chétif résultat? Et si c'est là tout, ne vaut-il pas mieux s'en tenir aux anciennes façons et compter pour la bonne tenue des ménages sur l'haibileté et l'honnêteté des ménagères? C'est l'avis des partisans les plus décidés de la coopération, et il n'y a pas un Manager d'association anglaise qui ne déclare que si on ne vend pas au public, tout ce qui peut arriver de mieux à la société, c'est de ne faire ni bien ni mal.

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Prenons maintenant l'hypothèse inverse, et voyons quel sera le sort de la compagnie, si elle vend au public. Avant tout il faut, sous peine de ruine, qu elle ait la sagesse de choisir sa clientèle, c'est-à-dire de n'acheter elle-même que les denrées ordinairement consommées par les ouvriers. Elle court à sa ruine, si elle se lance dans les spéculations : elle y perd sa sécurité, son utilité, sa raison d'être, son importance sociale. Ce danger n'est pas à craindre, car les sociétés savent qu'en se fourvoyant sur le marché des fournitures destinées au riche, elles y rencontreraient la concurrence des grands capitaux et des capacités spéciales. Il faudrait bien peu connaître l'esprit des ouvriers pour ignorer qu'ils ne seront pas même tentés, et que, autant par goût que par prudence, ils ne chercheront pas de relations ailleurs que dans leur classe. Vendre au public, pour les sociétés coopératives, signifie donc seulement vendre aux ouvriers non associés ou aux personnes vivant à la façon des ouvriers.

Ainsi les sociétés étendront leur clientèle sans la changer; cela veut dire qu'elles conserveront leurs avantages et en acquerront de nouveaux. Leurs avantages sont d'acheter en gros comme les plus fortes maisons, d'avoir une clientèle certaine (les associés) et une clientèle homogène (les ouvriers).. Les bénéfices sont donc infaillibles, et il suffit d'en céder une part aux acquéreurs pour les attirer.

Non pas sans doute à tous les acquéreurs indis-

tinctement. Quelques sociétés poussent la générosité jusqu'à ce point. Le plus grand nombre se contente de faire bonne mesure et de fournir de bonnes marchandises, réservant aux seuls associés le droit de se partager les dividendes; mais à ce compte, qui ne voudra être associé, surtout s'il suffit d'obtenir une affiliation sans bourse délier, ou en ne payant qu'un droit d'entrée insignifiant, et de compléter ensuite son apport social à l'aide de ses dividendes? Cette combinaison est peut-être la seule au monde qui fournisse un moyen honnête d'amasser de l'argent sans travail et sans risque, ou du moins sans autre risque que celui d'une mauvaise administration. Les ouvriers non-associés se promettront de le devenir, et en attendant ils se fourniront aux magasins coopératifs. Ils les choisiront aussi de préférence par esprit de corps, et parce qu'ils compteront avec raison sur leur exacte probité. La vente au public avec participation immédiate des nouveaux associés aux bénéfices de la vente peut donc être considérée comme un excellent moyen de propagande qui dispense de tous les autres, notamment des grands étalages, des magasins splendides, de l'affichage et de la publicité dans les journaux.

Cette participation des acquéreurs aux bénéfices sera d'autant plus utile à la société qu'elle se fera par grosses sommes, c'est-à-dire par distributions semestrielles ou trimestrielles, au lieu de se faire tout simplement au jour le jour et à mesure de la

LES SOCléTÉS DE CONSOMMATION 217

vente. On comprend,. en effet, que si la société, qui achète au prix du gros, vend au détail au prix de revient; elle fait directement et immédiatement cadeau à chaque acheteur du bénéfice du marchand. Il est clair que, si elle agit ainsi, elle écrasera toutes les concurrences, car aucun marchand ne s'amusera à donner son temps ou à courir des risques pour ne rien gagner ; mais la société elle-même, que gagnera-t-elle à rechercher, en vendant aux non associés, une clientèle plus étendue, si elle distribue immédiatement son bénéfice? Elle ne gagnera que d'opérer sur de plus grandes quantités. Et que gagneront les clients? Une économie sur les dépenses de chixque jour, c'est-à-dire un peu plus de bien-être, voilà tout. C'est quelque chose, surtout pour les familles malaisées; mais c'est une amélioration plutôt qu'une transformation. Si, au contraire, la vente se fait auxprix courants du commerce avec distribution triniestrielle du bénéfice entre les acquéreurs au prorata de leurs achats dans le& magasins, la société ne retient pas plus d'argent, les acquéreurs n'en reçoivent pas plus de leur côté, et pourtant tout est changé par le simple fait que les bénéfices, au lieu d'être abandonnés par la compagnie au fur et à mesure de la vente, ont été retenus pendant un trimestre, capitalisés, et distribués à la fois de manière à former une somme relativement importante. Rien de plus simple que le moyen d'exécution, car il consiste à donner au chaland, en même temps que la

marchandise, un jeton sans valeur intrinsèque portant inscrit le chiffre auquel se monte l'emplette qu'il vient de faire; la société, par ce moyen, est à la fois un fournisseur vendant de bonnes denrées et l'instrument le plus actif qui ait encore été imaginé jusqu'à présent de la création de la richesse par l'épargne.

En effet, pour épargner par les moyens ordinaires, il faut d'abord se priver, puis persévérer. Se priver est bien dur, persévérer est bien difficile. La volonté continuée est le triomphe de la volonté, très-peu d'hommes en sont capables.

Ici l'épargne se fait toute seule; il ne faut ni privation, ni persévérance. 11 n'y a pas de privation, puisque l'épargne a son origine dans l'achat même des denrées nécessaires *. Il n'y a pas de persévérance, puisque l'argent, au lieu de tomber à mesure dans la main du bénéficiaire, s'accumule pour lui, pendant trois ou six mois, selon les statuts, dans la caisse de la société. Il est vrai que, le moment venu, le chaland peut ramasser ses jetons et se présenter au guichet de la compagnie pour y recevoir sa part proportionnelle dans les bénéfices, à moins toutefois que les statuts n'aient subordonné l'exercice de ce droit,'pour chaque membre, au payement intégral du montant de sa souscription ; mais même dans ce

1 De là le proverbe local : « The more one eats the more one gets. »

cas, il ne s'agit que d'un retard, et tout associé a le droit de se faire payer par trimestre. Or, c'est là précisément, à l'occasion de ce droit, qu'interyient l'élément moral. Autre chose est un bénéfice de 10 centimes perçu tous les jours, autre chose un bénéfice de 9 francs perçu au bout de trois mois. Il ne faudra qu'un acte de volonté pour économiser les 9 francs ; il en faudra quatr e- vingt- dii^ pour économiser les 10 centimes pendant trois mois. L'intelligence est complice de la volonté pour négliger les petites épargnes. On se dit : Que ferais-je d'une économie de 10 centimes? Il est impossible de plus mal raisonner et très-difficile de ne pas faire ce raisonnement pitoyable. Ce sophisme, qui n'a de place dans aucun traité de logique, est bien connu de tous ceux qui ont l'expérience de la pauvreté pour l'avoir étudiée ou pour l'avoir soufferte. On l'appelle en langue vulgaire « le coulage. » Un moraliste, un économiste qui ne tiendrait pas compte du « coulage » n'est pas digne de dresser le budget d'une petite bourse.

Le chaland du magasin coopératif se trouve donc tout à coup, sans s'être privé de rien et sans avoir pris aucune peine, possesseur d'une somme relativement importante. Il peut la réclamer, c'est son droit : s'il est sage, il la laissera à la société coopérative à titre de commandite. Il a mille bonnes raisons pour le faire : d'abord c'est, comme on dit, « de l'argent trouvé, »» de l'argent qui ne lui a rien

coûté à gagner. Ensuite, il n'a pas même besoin, pour le placer, de faire une démarche. Cela compte aussi parmi les motifs qui déterminent ou arrêtent cette cause si mobile qu'on appelle la volonté humaine. Combien de bonnes résolutions se sont évanouies dans le trajet entre la maison et le bureau de la caisse d'épargne ! Quelquefois même ce n'est pas une simple défaillance de la volonté, c'est la pensée du temps qu'il faudra perdre pour placer une si petite somme. Quant au bénéfice trimestriel de la société coopérative, il n'y a ni démarche, ni formalité, ni perte de temps pour le placer, il suffit de dire au commis : Je le laisse. Ces trois mots ont le pouvoir merveilleux de transformer l'ouvrier en capitaliste,.— un petit capitaliste sans doute. Cependant ce petit capital, si facilement gagné et si facilement placé, est, en outre, merveilleusement placé : presque toutes les compagnies servent un intérêt de 5 p. lOO^sur la commandite, — 1 franc de plus que la caisse d'épargne : elles donnent, en outre, aussitôt qu'on a rempli les. conditions statutaires, le titre et. les droits d'associé, c'est-à-dire des moyens de contrôle et la possibilité d'arriver par voie d'élection à prendre soi-même une part active dans la direction des affaires. Le chaland; qui dès lors est un déposant en même temps qu'un associé, commence le second trimestre dans une situation excellente, puisqu'aux 5 p. 100 assurés au capital transformé en commandite, viennent s'adjoindre les bénéfices réa-

lises chaque jour, en quelque sorte sans y penser, par les acquisitions faites au magasin coopératif. Que pendant une année seulement il nourrisse son capital par l'abandon successif des bénéfices trimestriels, et la cause de l'économie contre la prodigalité sera gagnée. Il faudra maintenant que la société prenne des précautions contre lui , qu'elle limite le maximum de la commandite pour qu'il ne se laisse pas entraîner à devenir millionnaire; il faudra qu elle se souvienne qu'elle est instituée non pour faire des riches, mais pour supprimer les pauvres.

Elle profite elle-même, au moins autant que ses clients, de ce système d'accumulation des bénéfices trimestriels. Ce n'est pas, en vérité, parce qu'enmultipliant à la fois les commanditaires et les consommateurs, ce système donne à la société une base plus solide et une sphère d'action plus étendue : non, c'est parce que de simple méthode économique et de simple caisse d'épargne, elle devient un instrument d'amélioration morale et sociale, un générateur très-puissant d'épargne et de richesse. Plusieurs des sociétés de coopération anglaises commencent leurs règlements par cette formule bizarre, qui d'abord fait sourire et qui, à la réflexion, paraît sensée et même profonde : « Le but de la compagnie est d'élever la condition morale et sociale des adhérents, en recueillant parmi eux des souscriptions volontaires pour acheter en commun les épiceries, le pain, les vêtements, « etc. C'est qu'en effet en

vendant des épiceries aux associés et aux non associés, les stores coopératifs leur vendent par surcroît ou plutôt leur donnent la sécurité et l'indépendance. Du moment que leur action n'est pas enfermée et étouffée dans le cercle étroit des associés et qu'ils peuvent appeler à eux le public sous la double forme d'acheteurs et de nouveaux commanditaires, ils exercent une influence vraiment moralisatrice. Ce magasin, qui ressemble à tous les autres, avec plus de propreté et moins de luxe, a la prétention d'enseigner la morale, et il n'a pas tort. Il en viendra à bout, pourvu qu'on ne le force pas de moraliser à huis clos. Entre l'association restreinte à ses ^propres membres et l'association vendant au public, il y a toute la différence qui sépare un simple rouage d'économie domestique d'un instrument de rénovation sociale.

Quand on parlait ainsi il y a vingt ans, il s'élevait de toutes parts un concert de lamentations. Il fallait être fou pour associer tant de misères entre elles, pour compter qu'une fois réunies elles allaient devenir une richesse : la première leçon de l'arithmétique et la première leçon du bon sens, c'est que rien ajouté à rien ne peut pas produire quelque chose. Ce raisonnement serait admirable, si la proposition qui lui sert de base était exacte. Les ouvriers qui s'associent ne possèdent rien, cela est vrai : ils ne peuvent retrancher de leurs dépenses qu'une somme infiniment petite, une obole, Cela est

encore vrai; cette somme, quand même ils l'épargneraient chaque semaine pendant des années, ne suffirait pas à les arracher à la misère, cela est manifestement, douloureusement vrai. Cependant toutes ces oboles impuissantes forment, une fois réunies, un tout formidable , une richesse , et cette richesse, comme toute richesse accumulée, engendre des richesses nouvelles, qui, se répartissant alors sur les misérables d'hier, les transforment sans miracle, et par la puissance de la loi éternelle de l'économie politique, en autant de modestes capitalistes. Ce n'est pas, en vérité, être très-fort sur l'arithmétique que d'ignorer la puissance d'un coefficient. Quand l'État a eu besoin d'emprunter un demi-milliard et que les banquiers n'ont pas été assez riches pour le lui donner, qu'a-t-il fait? Il l'a fort habilement demandé aux pauvres, qui le lui ont donné aussitôt. Voilà l'histoire de la coopération, ou plutôt voilà le commencement de son histoire. Mais comme il y a encore aujourd'hui des railleurs et des incrédules, qui ne se laisseraient jamais convaincre par un raisonnement, il vaut mieux les conduire à Rochdale et leur dire : Regardez !

Rochdale est une ville du comté de Lancastre, située sur le Roch, à dix-sept kilomètres nord de Manchester, et dont l'industrie consiste surtout en fabriques de draps, flanelles, fils et tissus de coton. C'est une de ces villes sans monuments, sans promenades, sans places publiques, même sans rues

propres et régulières; une agglomération de fabriques réunies presque au hasard, et de maisons d'ouvriers, d'un aspect triste et monotone, groupées autour des fabriques. Elle n'est, du reste, remarquable ni par le nombre de ses habitants ni par sa richesse ; elle doit uniquement sa renommée, qui s'accroît tous les jours, à ses trois grandes sociétés coopératives. La première en date et en importance est une société de consommation fondée en 1844, à la suite d'une grève des tisserands en laine, par quelques ouvriers qui eurent recours à ce moyen pour s'affranchir de ce qu'ils appelaient la tyrannie du capital. Ils étaient pauvres, quelques-uns même étaient misérables. Cependant ils n'aspiraient alors à rien moins qu'à supprimer le marchand et le capital, et à substituer la justice à la concurrence dans la fixation du prix de main-d'œuvre. Une expérience durem-ent payée a depuis modifié leurs idées et remplacé des utopies généreuses par un sens pratique d'une portée vraiment admirable. Ils n'ont gardé de leur début qu'une foi énergique dans l'excellence de leur œuvre , une volonté persévérante, un sentiment profond de la justice. Ils n'étaient alors que quarante et ne purent mettre en commun qu'une somme de vingt-huit livres (708 fr. 16 c). Ils prirent le nom des ÉquitaUes Piomiiers de RocMale. Leur société fut d'abord inscrite comme société amicale (Friendïy Society); mais, le parlement ayant, en 1852, porté une loi qui donnait de

plus grandes facilités aux sociétés coopératives (industrial and provident Societies), ils résolurent, le 23 octobre 1854, de profiter des avantages de la législation nouvelle et se firent inscrire comme société industrielle. Leurs commencements furent difficiles : ils les ont racontés eux-mêmes dans leur AlmanacTi pour 1860. C'est dans leur almanach qu'ils publient chaque année autour du calendrier d'utiles conseils , des renseignements précis sur la marche de leurs affaires, et quelquefois, comme en 1860, une courte notice sur leur passé et leurs espérances. « Il y a déjà quinze ans, disaient-ils en 1860, que quelques pauvres ouvriers de Rochdale pensèrent qu'il pouvait être possible d'améliorer leur condition, en s'unissant pour acheter en gros les objets nécessaires à l'entretien de leurs familles. Cette idée bien simple rencontra beaucoup de difficultés dans la pratique. La première de toutes et la plus grave venait de l'extrême misère des fondateurs , qu'une récente grève avait privés de toutes leurs ressources et qui presque tous avaient été obligés de s'endetter. Les souvenirs de diverses sociétés coopératives, promptement tombées en déconfiture, jetaient de la défaveur sur la société nouvelle. Les boutiquiers, menacés dans leurs intérêts, ne tarissaient pas en sinistres pronostics, et, ce qui était plus grave, les ménagères, attachées aux anciens magasins , où elles avaient leurs habitudes et où elles trouvaient du crédit, ne voulaient pas les

quitter pour les magasins coopératifs , dont la première règle était de vendre toujours au comptant. » Les Équitables Pionniers n'opposèrent à ces difficultés et à ces railleries que leur probité et leur activité. On disait en 1844 qu'une charrette à bras aurait suffi pour emporter toutes leurs marchandises, et cela était à peu près vrai. Ils ne vendaient alors que des épiceries, de la farine, du beurre, du gruau d'avoine. La boutique (il n'y en avait qu'une, dans une ruelle) était ouverte seulement le samedi soir et tenue sans rétribution par des associés de bonne volonté. Plusieurs des fondateurs, raillés par leurs voisins, sollicités par leurs ménagères, embarrassés peut-être par l'obligation de payer une cotisation toutes les semaines, se décourageaient et s'en allaient. 11 ne resta que des hommes fortement trempés, que ne put ébranler même l'abandon de leurs amis et qui ne tardèrent pas à se voir récompensés par le succès. Le fonds social s'était déjà élevé de 28 livres à 400, quand la caisse d'épargne de Rochdale, quoique fondée et soutenue par des capitalistes, vint à manquer. Ce fut là pour les tièdes une occasion de se retourner vers la caisse populaire, où ils trouvaient sécurité et solidité, sans compter le bonheur de se sentir entre ouvriers, de faire eux-mêmes leurs affaires et de n'avoir d'obligation à personne. Dans l'espace d'un an, le capital du magasin tripla. Les affaires furent augmentées en proportion. On ouvrit de nouvelles salles de

vente ; on eut des employés salariés , ce qui permit de -vendre tous les jours et à toute heure de la journée. Au commerce d'épicerie et à celui de farine/ toujours très-important en Angleterre, où le pain se fait presque partout dans les ménages, on adjoignit successivement une boucherie, et une fabrique de vêtements et de chaussures. En 1845, lors du premier inventaire, le nombre des membres était de 74, le capital de 181 livres, et le bénéfice se montait à 32 livres sur 710 livres d'affaires. Cinq ans après, en 1860, on faisait 152,063 livres d'affaires (près de 4 millions de francs), et on réalisait un bénéfice de 15,906 livres. Le 20 décembre 1864, la société comptait 4,747 membres; elle avait un capital de 55,221 livres 9 shillings 3 pence ; elle avait dans le courant de l'année acheté pour 151,221 livres 10 shillings 2 1/2 pence et vendu pour 174,937 livres 1 shilling 10 pence; et ses bénéfices de toute nature s'élevaient à 22,717 livres 12 shillings 6 pence, c'est-à-dire à 567,940 francs 60 centimes. Dans un rapport daté du 21 mars 1865, le comité de direction avertit les associés qu'après avoir prélevé sur les bénéfices du trimestre une somme de 221 livres 11 shillings 8 1/2 pence pour le fonds de réserve, et 124 livres 13 shillings 10 1/2 pence pour ce que les sociétés coopératives appellent educational départ^ ment, il restait à répartir un dividende de 2 shillings 5 pence (3 francs) par livre, c'est-à-dire

12 francs pour 100 francs (48 pour 100), si la même prospérité se soutenait pendant toute l'année.

Il semble, en vérité, que de pareils faits parlent assez haut. Nous n'en concluons pas que toutes les sociétés de consommation doivent partout produire le même résultat ; mais nous demandons qu'en présence d'un succès aussi incontestable et aussi complet, on cesse de regarder la coopération comme une utopie. On disait autrefois en logique : Ad actu ad posse valet co7isemtio, ce qui veut dire en bon français que la meilleure manière de prouver qu'on peut faire une chose, c'est de la faire. Eh bien, voilà une société coopérative, fondée il y a vingt et un ans par 40 tisserands ne possédant entre eux qu'une « somme de 28 livres : elle a maintenant 4,747 membres et un capital qui s'élève à 1,380,539 francs 25 centimes. Nous demandons à tout esprit sérieux si ce n'est pas là une démonstration irréfutable.

3n dit : C'est une expérience qui a réussi à Rochdale et qui ne réussirait pas ailleurs. Mais la société de Manchester et Salford réussit admirablement. Dira-t-on que le succès n'est possible qu'à Rochdale et à Manchester? Alors nous invoquerons la société d'Oldham, qui distribue cette année à ses acheteurs 34 francs 40 centimes pour 100 francs. Il faudra donc que l'on dise aussi que la société d'Oldham est une exception comme celles de Rochdale, de Manchester et Salford. N'est-ce pas exagérer jusqu'au

ridicule la manie du scepticisme? Et pourquoi le système coopératif réussirait-il à Rochdale plutôt qu'ailleurs ? Qu'on en dise la raison. Il n'y en a pas, et il ne peut pas y en avoir. Oldham est une petite ville, Rochdale une assez grande ville et Manchester une très-grande ville. Elles n'ont d'ailleurs rien de particulier*, ce sont des villes manufacturières. On peut en dire autant de Leeds, dont la société coopérative, fondée en octobre 1846 [Flour and j^rovision Society), ne le cède pas en importance à la société des Équitables Pionniers de Rochdale. La vérité est que ces sociétés et un très-grand nombre d'autres ont réussi parce qu'elles ont été bien dirigées et bien organisées. Le chancelier des sociétés amicales {Registrar offnendïy Societies) pour l'Angleterre et le pays de Galles seulement a examiné les règles de 1,054 sociétés nouvelles dans le cours de l'année 1863. Sur ce nombre, il y a sans doute beaucoup de sociétés de bienfaisance et de secours mutuels (les sociétés de crédit , loan societies , font l'objet d'un rapport séparé) ; mais il y a aussi beaucoup de sociétés de consommation proprement dites (for t1ie purchase of coaïs or otlier necessaries). On peut dire sans exagération qu'il s'en forme de tous côtés et que celles qui succombent, car il y en a, quoique ce soit de beaucoup la minorité, échouent par leur propre faute.

Ceux quif fondent inconsidérément des sociétés de coopération avant* d'avoir les premiers capitaux

nécessaires, comptant sur des donations qui ne viennent jamais ou sur des emprunts toujours difficiles et le plus souvent ruineux ; ceux qui établissent leurs magasins dans des quartiers où les ouvriers sont rares et disséminés, où le commerce de détail, dirigé avec économie et intelligence, tient ses prix de vente très-rapprochés du prix d'achat; ceux enfin qui , prenant leurs désirs pour une vocation, se chargent d'une mission pour laquelle l'expérience, la capacité et l'énergie leur font défaut; ceux-là commettent la triple faute de se ruiner d'abord, de ruiner les associés qui ont eu confiance en eux et de fournir des arguments aux ennemis de la cause ; car, il faut bien qu'on le sache , tout est bon pour combattre une idée nouvelle. Les éclatants succès de Rochdale et de Leeds ont beau porter jusqu'à l'évidence la démonstration du principe : une faillite , trop explicable d'ailleurs, qu'on verra à côté de soi, fera plus d'effet sur des esprits prévenus que les plus solides raisons et les plus irréfutables exemples.

Il importe donc, pour toute sorte d'excellents motifs, de ne rien précipiter, de bien mesurer ses forces et de bien profiter des expériences faites. La société de Rochdale doit son succès, en premier lieu, à la sagesse et à la persévérance de ses fondateurs; en second lieu, à l'excellence de son règlement. Ce règlement ne contient pourtant rien de bien nouveau, rieii surtout de bien inattendu ;

il suffira d'indiquer les dispositions principales.

Pour être membre de la société, il faut être propriétaire de cinq actions d une livre chacune, formant une somme totale de 125 francs. Cependant on n'est pas obligé de payer une si grosse somme en entrant dans l'association ; il suffit de s'engager pour cinq actions, de payer immédiatement 1 shilling d'entrée, qui n'est jamais rendu et qui sert à augmenter le capital social, 1 autre shilling, qui est porté au compte du nouveau membre, et 3 pence au moins par semaine ou 3 shillings et 3 pence par trimestre, jusqu'à concurrence de 125 francs. C'est à peu près ce qu'il en coûte en France pour faire partie d'une société de secours mutuels, avec cette différence que, dans les sociétés de secours mutuel, il faut payer la cotisation tant qu'on fait partie de la société, tandis qu'un équitable pionnier cesse d'être astreint à payer la sienne aussitôt qu'il possède dans la société un capital de 125 francs. Notons encore que, sa qualité de membre lui donnant droit immédiatement à toucher des dividendes au prorata de ses achats, il peut payer ses cinq actions sans bourse délier. Il suffit de payer le premier jour l'énorme capital de 2 shillings (2fr. 50c.), dont la moitié n'est jamais rendue. Quiconque peut faire ce sacrifice est apte à devenir membre de la société et sûr de devenir propriétaire de cinq actions avec le temps.

Il faut pourtant quelques formalités pour entrer

dans l'association. Le nom du candidat est affiché dans la salle des séances trois jours ayant l'assemblée générale, qui peut prononcer l'admission ou la refuser. Cette affiche doit être signée de deux membres. Une fois admis, on ne peut plus se retirer sans le consentement du comité avant d'avoir entièrement acquitté le prix de ses cinq actions. Les actions ne sont pas transférables par vente, mais elles peuvent être recueillies par succession. Dans ce dernier cas, la société conserve le droit d'exclure le nouveau titulaire en lui remboursant le capital et les intérêts. Enfin elle peut prononcer l'exclusion d'un membre en assemblée générale. On voit que toutes les précautions sont prises pour que la société soit bien composée et demeure toujours maîtresse de son personnel.

Aussitôt qu'un membre est admis, il a droit de voter dans toutes les réunions. On ne vote pas par actions, mais par tête, ce qui maintient l'égalité. Cependant, pour des raisons faciles à comprendre, personne ne peut être élu membre du comité s'il ne fait partie de la société depuis six mois ; ni président, s'il n'est membre du comité. Il faudrait plusieurs années pour acquitter le montant des cinq actions, si l'on ne comptait pour cela que les trois pence de cotisation payés par semaine ; mais il n'en est presque jamais ainsi. On abandonne presque toujours, pour avancer sa libération, les bénéfices trimestriels réalisés sur lestichats de denrées. De

son côté , la société s'interdit de restituer à ses membres tout ou partie des sommes inscrites à leur crédit, jusqu'au moment où les cinq actions sont intégralement payées. Une fois que le membre est au pair, il peut retirer à volonté toute somme qui n'excède pas deux livres dix pence, et les sommes plus élevées en prévenant plusieurs semaines d'avance. Le comité de direction est par ce moyen à l'abri de toute surprise; il connaît avec certitude l'état de sa caisse et peut échelonner ses paiements au mieux des intérêts de la société.

Le gouvernement est tout à fait démocratique. Le comité d'administration est élu pour un an par l'assemblée générale. Il se compose d'un président, d'un trésorier, d'un secrétaire, de trois conseillers élus dans l'assemblée générale du mois de janvier et de cinq autres élus dans l'assemblée générale du mois de juillet. Tous ces officiers sont immédiatement rééligibles. Ils ont les pouvoirs administratifs les plus étendus; il leur faut l'autorisation de l'assemblée générale pour contracter des emprunts ou pour opérer des placements de fonds. Leurs comptes sont vérifiés à chaque trimestre par des censeurs ou auditeurs des comptes {auditors) élus comme eux par le suffrage universel des membres.

Les bénéfices réalisés sont employés de la façon suivante : On prélève d'abord les frais d'administration, ensuite les intérêts dus aux prêteurs s'il y en a, puis tant pour "cent afin de compenser la dé-

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préciation subie par la fortune sociale, qui ne doit jamais descendre, puis encore les intérêts dus au capital souscrit, intérêts qui ne doivent jamais dépasser 5 p. 100. On fait avec le surplus les dépenses autorisées par le règlement, accroissement du fonds de roulement, achat de marchandises, placements. Ce qui reste, après tout cela, subit encore un prélèvement de 2 1/2 en faveur de 1' « educational départment, »» et ce n'est qu'à la suite de cette dernière soustraction qu'on répartit aux actionnaires le r^li-quat des bénéfices au prorata de leurs acquisitions pendant le trimestre. On aura une juste idée de l'importance des bénéfices de la société, si l'on se souvient qu'après avoir pourvu à tous les services et même au paiement des actions et aux dépenses d'ap-provisionnement , on distribue encore des dividendes dont se contenteraient les sociétés de capitalistes les plus prospères.

Il a fallu prévoir le cas où le comité d'administration se trouverait trop riche. Il peut alors payer les dettes de la société si elle en a, augmenter le fonds de réserve, ou, ce qui revient à peu près au même, réduire proportionnellement le nombre des actions en commençant par rembourser les membres qui en possèdent le plus. Les dettes ne sont jamais contractées pour les affaires courantes, la loi fondamentale de toute société coopérative étant d'acheter et de vendre expressément au comptant.

Telles sont les règles principales qui ont assuré le

succès des Équitables Pionniers de Rochdaîe. Les autres sociétés anglaises qui ont réussi se rapprochent plus ou moins du type que nous venons d'esquisser. Toutes considèrent comme absolument indispensable de vendre aux non associés. C'est là en quelque sorte un point de l'évangile coopératif en Angleterre. Nous reconnaîtrons volontiers qu'il ne suffit pas d'avoir des règles bien faites, il faut avant tout avoir des homnaes. Il a fallu aux fondateurs de la première société une grande foi pour commencer, un grand courage pour persévérer, un grand bon sens pour reconnaître leurs erreurs, une véritable capacité d'hommes d'affaires pour acheter et placer à propos, une prudence consommée pour écarter toutes les discussions sociales et politiques et toutes les subtilités de sectaires qui auraient jeté la désunion parmi eux, une grande sagesse pour être restés purement et simplement ouvriers après avoir conquis l'aisance et même la célébrité. C'est que les Équitables Pionniers de Rochdaîe sont des hommes en effet, et peut-être le plus grand service que la coopération puisse rendre est-il de faire des hommes.

Ceci nous amène à dire un mot de ce que, dans les sociétés anglaises, on appelle « educational departnient, » non pas que les livres et les cours publics valent à nos yeux l'enseignement qui résulte de la pratique des affaires ou les leçons que les coopérateurs donnent et rjE^coivent tour à tour dans leurs

assemblées trimestrielles et dans leurs comités, mais ils rendent un service d'un autre genre, qui concourt puissamment à transformer les ouvriers et à élever le niveau intellectuel et moral des ateliers. Indépendamment des « im^rovement societies » et des ^mechanics institut es, »» qui ont leur vie propre, les sociétés coopératives ont leur « educational department, »» dont le budget est toujours considéré par elles comme une dépense de premier ordre qui doit être soldée avant tout partage de dividendes. Cette dépense est fixée par la plupart des règlements à 2 1/2 p. 100. Un comité spécial est chargé d'en diriger l'emploi. Il ne s'agit pas, comme on pourrait le croire, de fonder des écoles pour les enfants des associés ; l'éducation dont les sociétaires se préoccupent est l'éducation des sociétaires euxmêmes. Comme la plupart des statuts déclarent dans leur premier ou dans leur second article que « cette société est fondée pour procurer l'avancement intellectuel et moral des ouvriers, » en ajoutant, il est vrai, qu'elle procurera cet avancement M en facilitant l'acquisition à prix réduits des épiceries, du charbon et de la farine, « il ne faut pas s'étonner de les voir invariablement constituer une sorte de club littéraire, comprenant une bibliothèque, un salon de lecture pour les journaux, assez souvent des conférences publiques, et presque toujours des réunions périodiques où l'on sert du thé, où l'on chante, où l'on danse, mais où l'on fait

surtout des discours. Plusieurs de nos associations françaises ont aussi leurs fêtes, et quelques-unes, mais en très-petit nombre, ont leur bibliothèque. La société d'approvisionnement de Manchester ouvre sa lïbrary au public. Celle de Rochdale n'est accessible qu'aux associés, et comprend déjà sept mille volumes. On y trouve une quantité remarquable de journaux. La liste en est affichée dans le nading-Toom, et pour faciliter le choix des lecteurs, le nom de chaque journal est suivi d une qualification dont voici la curieuse nomenclature : Libéral, — conservative, — independenf, — neutral, — religions, — démocratie, — ligJit.YoWk de l'éclectisme sincère et sans prétention. L'inspection des registres du bibliothécaire donne les résultats suivants : On demande : P des romans (surtout Bulwer); 2® des livres d'histoire ; 3° des pièces de théâtre (surtout Shakspeare). Enfin la bibliothèque contient ordinairement les meilleurs livres de toutes les sectes religieuses. Ils sont là côte à côte sur les rayons, et ceux qui les lisent ne deviennent pas les ennemis de leurs associés d'une autre secte.

Nous avons parlé surtout de la société de Rochdale, parce qu'elle est la première en date, ce qui n'est pas un mince honneur. Il ne faut pas oublier que presque toutes les villes manufacturières du Lancashire et du Yorkshire ont leurs stores coopératifs avec des institutions analogues.

Il y a aussi des associations de consommation en

France, et même depuis longtemps. Nous avions bien avant la Révolution de 1848, la société de Grenoble, fondée par M. Frédéric Taulier, société fortement conçue, capable de rendre de grands services, mais qui s'est volontairement renfermée dans la question d'économie domestique. Le mouvement coopératif a fait naître plusieurs sociétés : deux à Paris, qui ne datent que d'hier. L'une a son siège à Passy, l'autre rue de Montmorency, n^ 36. Lyon en compte seize ou dix-huit, dont quelques-unes très-prospères. Lyon semble fait à souhait pour la coopération, il y a là beaucoup de fraternité, beaucoup de sens, beaucoup d'énergie ; mais quoi ? dixhuit sociétés, même pour une grande ville, c'est peut-être dix- sept de trop ! Aucune de ces dix- huit sociétés ne fondera un moulin et une filature de coton, comme la société unique de Rochdale. En général, Lyon résiste à l'unification. Il aime mieux des centres nombreux, qui du reste s'entendent très-bien et vivent fraternellement. C'est là un trait de mœurs qui doit avoir sa raison locale. On vient tout récemment de fonder aussi à Grenoble une seconde société coopérative de consommation, qui vend des épiceries dans son magasin de la rue Saint- Laurent, et qui, par des traités passés avec un boulanger et deux bouchers, l'un de première, l'autre de seconde classe, assure à ses associés une réduction sur le prix du pain et de la viande. Il y a des sociétés de consommation à Pau, à Pouilly-sur-

LES SOCIÉTÉS DE CONSOMMATION g^

Loire, à Montereau, à Saint-Étienne, à Elbéuf, à Alger, à Guebwiller, à Dieuze. Il y en a une trèsimportante au Havre, une à Marseille, moitié société de consommation, moitié société de crédit mutuel, la Société provençale d'approvisionnement, de consommation et de crédit ; une autre à Mulhouse, qui n'a point de magasins spéciaux, et qui s'est assurée, par des traités avec les fournisseurs, des remises de 5, 6 et 7 p. 100. La société de Mulhouse perçoit directement ces remises et les capitalise au profit des acquéreurs qui font partie de l'association. C'est à peu près, par des moyens différents, le même mécanisme qu'en Angleterre. Cependant jusqu'ici la plupart de nos sociétés coopératives ont été créées uniquement pour faciliter l'économie ; elles sont un but : Rochdale est un moyen. Ne les dédaignons pas pourtant; le tout est de commencer. Puisque les ouvriers français visent surtout aux sociétés de production, qu'ils n'oublient pas qu'il leur faut d'abord un capital, qu'ils doivent avant tout le demander à l'épargne, et que l'épargne ne peut se faire utilement que par les sociétés de consommation taillées sur le patron de Rochdale. Qu'ils n'oublient pas surtout une chose : ce sera notre dernier mot. Toute réforme doit commencer par la réforme morale, toute association doit être fraternelle. C'est une gi*ànde gloire pour une institution de ne pouvoir vivre et se développer qu'à force de probité^ 4e générosité et de courage. Qu'ils

se souviennent aussi que le peuple a deux moyens de s'élever et de s'affranchir : l'association et l'instruction. Les premiers bénéfices d'une société coopérative appartiennent de droit aux bibliothèques et

I aux écoles.

ùhHétés pour la construction des maisons*

Si les sociétés coopératives de consommation commencent à être répandues en France, les sociétés coopératives de construction de logements y sont encore presque inconnues. Elles offrent peut-être le moyen le plus efficace pour réduire les dépenses et amasser un capital. La réforme des logements, soit qu'elle ait lieu par la voie coopérative, qili est la plus sûre et la meilleure, ou de toute autre façon, est certainement, dajis un avenir prochain, la ruine du cabaret, et le cabaret est, du consentement de tous, le plus grand ennemi du progrès matériel et moral.

Cette plaie du cabaret est abominable; c'est la maîtresse plaie, dont toutes les autres ne sont, que la conséquence. Le cabaret détruit la force physique de l'ouvrier et sa force morale. A côté de toutes les usines, les cabarets foisonnent, à moins qu'il n'y ait, comme cela arrive très-souvent, un cabaret préférti

qui détruit toute concurrence ; alors celui-là est encombré les jours de paie; les salles regorgent, les jardins, les cours; on boit jusque dans la cave. Un grand nombre d'ouvriers ne font que traverser la rue pour aller de la caisse où ils ont reçu leur salaire, au cabaret où ils le perdent, ils y reviennent le lendemain, le surlendemain, jusqu'à ce qu'ils n'aient plus ni argent ni crédit. La femme et les enfants, pendant ce temps-là, souffrent du froid et de la faim. Ils rôdent autour du cabaret comme des ombres, espérant être aperçus, et se disant qu'après tout un père devrait être capable de pitié ou de remords. Mais ce n'est plus un père, ce n'est même plus un homme. S'il n'est que ruiné et malade au sortir du cabaret, et s'il n'a pas donné ou reçu un mauvais coup, la famille doit s'en féliciter. Un ivrogne qui entre dans un cabaret n'est jamais sûr de ne pas entrer en prison le lendemain. On a fait beaucoup de livres de morale et de médecine sur ce vice ignoble ; les livres de médecine valent mieux, parce qu'ils sont pleins de faits irréfragables. Voici la description d'un homme empoisonné par l'alcool, telle qu'elle est donnée par le docteur Morel dans son Traité des dégénérescences : « Les principaux symptômes de l'intoxication alcoolique sont le tremblement des pieds et des mains, la diminution des forces, la paralysie, les soubresauts des tendons, les crampes et les spasmes douloureux. Dans une période plus avancée, les convulsions et les accès

LES SOCIÉTÉS d'habitations 243

épileptiques *. » Le même médecin ajoute ^ : « La tendance au vol est un phénomène bien digne d'être cité dans les maladies que nous décrivons. Je l'ai invariablement observée, et l'entité abstraite désignée sous le nom de monomanie du vol, ne peut en aucun cas expliquer une pareille situation. » Le docteur Magnus Hus, dans son traité intitulé AIcohoUsmus cJironicus, fait le calcul suivant : « Il se fabrique en Suède 200,000,000 de litres d'eau-devie; l'exportation est à peu près nulle. Le nombre des habitants est de trois millions. En défalquant les enfants, la plupart des femmes et les classes qui, par position et par devoir, se maintiennent dans la modération, il reste une population d'environ 1,500,000 individus consommant de 80 à 100 litres d'eau-de-vie par an et par personne. »» Il est juste de dire que la situation est moins effrayante aujourd'hui , et cependant on voit encore, dans les provinces reculées, les mères calmer leurs enfants au berceau en leur donnant à sucer un tampon de linge trempé dans l'eau-de-vie. En France même, il y a des villes où les femmes rivalisent d'ivrognerie avec les hommes. A Lille, à Rouen , on en signale de tellement empoisonnées , que leurs nourrissons s'y habituent et refusent de prendre le sein d'une femme sobre. « Dans les mon-

1 Traité des dégénérescences physiques^ intellectuelles et moralu dâ l'espèce humaine^ par le docteur Morel. Baillère, 1857.

2 i6»d., note de la page 137.

tagnes des Vosges, dit le docteur Morel, les enfants boivent de l'eau-de-vie. Le dimanche à l'église, l'air est littéralement empesté par l'odeur d'eau-de-vie de pommes de terre. Il n'y a pas dans ces montagnes de causes plus fréquentes d'idiotisme et d'imbécillité, car en général les habitations sont saines et la qualité des eaux excellente *. » Le plus grand malheur, c'est que les ivrognes engendrent des enfants idiots, de sorte que la punition se poursuit de génération en* génération, du père coupable et dégradé aux enfants innocents. « Il n'est pas nécessaire que les descendants des parents livrés à Talcoolisme chronique commettent les mêmes excès pour nous offrir le type d'une dégradation collective. Les uns viennent au monde imb*éciles ou idiots, les autres ne vivent intellectuellement que jusqu'à un certain âge ^. » Dans les villes de manufactures, les maires sont obligés de prendre des mesures contre les cabarets qui donnent de l'eau-de-vie aux enfants; <îar il y a des ivrognes de quinze ans comme il y a des ouvriers de huit; et ils donnent, au physique et au moral, un bien triste spectacle. Est-ce la débauche précoce, est-ce l'hérédité qui étiole nos populations et qui obligera dans quelques années le ministère de la guerre à abaisser lejniveau de la taille exigée pour le service? Que fait-on pour combattre ce fléau? Quelques sermons qu'on n'écoute

1 Traité des dégénérescences physiques, etc., page 373, = /ï>j(i., page 120.

LES SOCIÉTÉS d'habitations 245

pas, quelques arrêtés municipaux qu'on n'exécute pas, quelques lamentations qu'on ne lit pas, ce n'est pas assez pour justifier une société qui laisse une telle peste grandir, comme si l'industrie la traînait à sa suite par une conséquence fatale. Au lieu de prêcher et de punir, il faut guérir, et pour cela il faut commencer par connaître la cause du mal. Personne ne peut croire, personne n'oserait dire que les malheureux qui vont au cabaret se ruiner et s'empoisonner ont une excuse. Cependant, songez aux douze heures que ces ouvriers ont passées dans l'atelier, douze longues et fatigantes heures, sans aucune distraction, sans avoir même le plaisir de voir leur ouvrage croître et s'achever sous leurs mains, car l'ouvrier de fabrique n'est qu'un rouage, il ne peut s'intéresser à ce qu'il produit. Après ces douze heures, si épuisantes, si monotones, suivez-le dans la neige et le verglas lorsqu'il sort de l'atelier.; montez ces rampes vermoulues couvertes d'ordures, qui mènent à sa chambre; entrez avec lui dans l'affreux taudis où ne l'attend pas toujours son repas parce que sa femme est ouvrière comme lui, où il ne boit jamais de vin, parce que le vin est trop cher, où il ne respire pas, parce que^'air respirable est encore plus cher que le vin, où il n'a pas de meubles, parce que la maladie et le chômage ont emmagasiné ses meubles au mont-de-piété, où il ne trouve enfin ni feu, ni couverture ni sommeil : connaissez-vous beaucoup d'hommes, parmi ceux qui déploient le plus d'élo-

quence contre Tivrognerie, qui résisteraient à l'at- . trait de cette bonne chambre bien éclairée, bien chauffée, de ces pots brillants, de ces poudreuses bouteilles, de ces gais compagnons, de cette chance d'un oubli momentané, de tous ces semblants de bonheur qui lui cachent l'absence du bonheur?

Eh bien, croyez que ce qui vaut mieux qu'un sermon, mieux qu'un règlement de police, mieux que la sévérité du patron pour arracher l'ouvrier au cabaret, c'est de rendre le cabaret inutile, en rendant la maison agréable. Supposez en effet un logement propre et salubre, quelques meubles indispensables, un foyer où l'on puisse faire la cuisine, un cellier où l'on paisse placer quelques provisions, une seconde chambre pour que les lois de la décence soient observées, presque tous les inconvénients qui éloignaient l'ouvrier de sa maison auront disparu. Sa femme pourra peut-être renoncer à la fabrique, trouver un travail sédentaire et contribuer par son inaustrie aux ressources du ménage en faisant la cuisine, en confectionnant et réparant les vêtements. Si un peu de vin est nécessaire pour remonter les forces du travailleur, elle aura dans son cellier mi baril qui fera revenir la bouteille au tiers du prix du cabaret ; même économie sur le bois, sur le charbon, sur les légumes secs. Sa présence et celle des enfants , la propreté , le confortable , appelleront l'ouvrier, qui soupirera après sa maison, comme il soupire aujourd'hui après le cabaret. Il y apportera

LES SOCIÉTÉS d'habitatçions 247

le samedi sa paie tout entière, de sorte que la recette sera augmentée, en même temps que la dépense sera diminuée. On pourrait, avec un peu d'imagination, faire toute une idylle sur ce thème : ce serait rêver ; la vie matérielle de l'ouvrier, revenu à sa maison, n'en sera pas moins très-austère, mais au moins elle sera supportable ; et comme l'influence de la vie de famille est irrésistible, la réforme morale suivra infailliblement la réforme domestique.

Maintenant est-il difficile de donner de bons logements aux ouvriers? Non, cela n'est pas difficile ; et de plus il ne leur serait pas difficile, à eux-mêmes, de se les donner. Ces deux propositions ont chacune leur importance particulière, et nous les démontrerons l'une après l'autre.

Londres est peut-être la ville du monde où l'on a fait les plus grands efibrts pour améliorer les logements. Elle en avait besoin, et elle en aura besoin longtemps encore, car dans une ville aussi immense et qui renferme une si nombreuse population nomade, il faudra bien des années pour arriver à une réforme à peu près complète. Sans parler de la saleté des ruelles, des culs-de-sac et des arrière-cours où les ouvriers vont se loger, et de l'état de délabrement des maisons privées où la police ne pénètre pas, les établissements des logeurs, malgré une surveillance attentive, ofî'rent bien le spectacle le plus douloureux et le plus repoussant qu'il soit possible d'imaginer. 11 y en a de toutes les classes, depuis

ceux qui coûtent trois pence pour la nuit, jusqu'à ceux où Ton couche pour 1 1/2 penny (15 centimes). Ces derniers entassent leurs locataires dans trois ou quatre grandes salles, où les grabats sont placés tout près l'un de l'autre sans aucune séparation. Il y a presque toujours au rez-de-chaussée un café, sorte de grande halle garnie de tables, et chauffée par les fourneaux du gargotier qui fait sa cuisine et prépare le thé et le grog au milieu de ses pratiques. On y trouve des hommes attablés toute la nuit, les uns buvant ou jouant, d'autres essayant de dormir sur un banc ou sous la table. Ce sont le plus souvent des habitués de la maison qui n'ont pas 1 1/2 penny à donner au logeur pour s'étendre sur un lit, et qu'il souffre dans cette salle basse, espérant qu'ils seront plus riches le lendemain. Dstiis les garnis destinés aux femmes, on voit chaque soir une vingtaine de ces malheureuses assises sur des bancs autour de la salle et attendant là, dans un demi-sommeil, les premières lueurs du jour pour retourner travailler ou mendier.

Les premières tentatives officielles de réforme des logements datent de la loi de 1848 sur la salubrité (puMic liealtJi Act), Cette loi fut suivie de plusieurs autres qui permirent et prescrivirent même aux administrations locales de prendre des mesures pour améliorer les habitations des classes pauvres. La loi sur les maisons garnies (common lodging àouses) votée en 1851, amendée en 1853, a marqué

LES SOCIÉTÉS d'habitations 249

une nouvelle ère pour ces tristes refuges du vice ou de la misère. On sait ce qu'ils sont aujourd'hui; qu'on juge par leur état actuel de ce qu'ils pouvaient être avant la réforme. La séparation des sexes n'y était pas même observée. Enfin, la loi sur les logements d'ouvriers {Jahourers' dwelling Act) votée en 1855 ouvrit la carrière à l'activité individuelle. Le meilleur moyen de faire le bien en Angleterre, c'est de permettre aux citoyens de le faire. Plusieurs sociétés se mirent immédiatement à l'œuvre pour exhorter et diriger: la Société pour V encouragement des arts, de l'industrie et du commerce, la Société d'agriculture, Y Association nationale 'pour le progrès des sciences sociales. Ces diverses sociétés comptent la réforme des logements au nombre de leurs œuvres les plus importantes; d'autres ont spécialement et uniquement cette réforme pour objet. Telles sont Tàe Kentish friendly association for improving the dwelling s oftlie Poor, tJie Cottage improvement Societies, enfin the Central Cottage improTcment Society, fondée à Londres en 1862. Ces dernières sociétés elles-mêmes donnent des conseils, fournissent des modèles (les premiers ont été dus au prince Albert), mais ne prennent pas sur elles d'entreprendre des constructions.

L'honneur de cette dernière initiative appartient probablement à la Société pour améliorer la condition des ouvriers y fondée à Londres en 1844, et qui a pour président lord Shaftesbury et pour secrétaire

M. Charles Payne, et à la Société métropolitaine "pouT V amélioration des logements d'ouvriers, fondée à Londres en 1845; mais il faut dire que beaucoup de sociétés analogues existaient déjà dans plusieurs villes d'Ecosse et d'Angleterre. On doit aussi mentionner les maisons spécialement construites pour les matelots (Sailors homes) Les Sailors homes sont une institution purement anglaise, qui mériterait une description à part.

La Société pour améliorer la condition des ouvriers et la Société métropolitaine ne sont pas, à proprement parler, des sociétés charitables ; elles ne sont pas non plus ce qu'on appelle une société industrielle ou financière. Ce sont plutôt des réunions d'hommes intelligents et dévoués qui, sans s'imposer aucun sacrifice et en acceptant un intérêt modéré de leur argent, emploient leur fortune à des fondations moralisatrices. Ils ont commencé par construire deux sortes de maisons, les unes pour des ouvriers célibataires, les autres pour de petits ménages. La Société, présidée par lord Shaftesbury, a maintenant huit maisons, dont trois pour hommes seuls, quatre pour familles, et une pour vingt familles et cent vingt-huit femmes demeurant seules. La Société métropolitaine a dans Londres huit établissements pour familles et deux pour hommes seuls. Elle a des succursales à Ramsgate et à Bristol.

Les réformateurs des logements ont pensé avec raison qu'ils feraient bien de s'accommoder aux

habitudes de la population dans tout ce qu elles ont d'accei^table. Les maisons qu'ils ont construites ont leurs dortoirs aux divers étages et leur salle commune au rez-de-chaussée comme les établissements de logeurs; seulement elles sont mieux disposées, mieux aérées, mieux tenues, et on n'y tolère la nuit aucun désordre. Le système adopté pour les dortoirs consiste en une double rangée de cellules séparée par un couloir, et dont les cloisons ne s'élèvent pas jusqu'au plafond de la vaste salle qui les contient. On peut à volonté les appeler des chambres ou des alcôves. Chaque alcôve contient un lit de fer et deux coffres. Le locataire a en outre une case avec son numéro dans la salle où se trouve le lavabo commun; il peut se tenir dans la journée au parloir, et faire cuire ses aliments par le cuisinier. Tout cela lui coûte trois shellings par semaine, si sa chambre est située sur le devant, et deux shellings. si elle est située sur le derrière. La maison a d'ailleurs un règlement, et un Manager investi de certains droits de surveillance.

Les maisons pour petits ménages sont plus gaies, elles ressemblent moins à une prison. Elles sont plus gaies, sans l'être beaucoup ; il est difficile d'être bien logé dans les quartiers populeux de Londres pour 6 ou 7 shellings par semaine. La Compagnie pour l'amélioration du sort des ouvriers a su tirer bon parti du petit espace dont elle disposait pour chaQ,ue logement. La maison de Streatham

street, Bloomsbury (quand on a vu une maison, on les a -vues toutes), entoure une cour carrée, sur laquelle donnent des galeries qui s'étendent sur toute la longueur de la façade, à tous les étages, et servent de promenoir et de couloir. Elle renferme cinquante -quatre logements. Chacun d'eux a son salon, qui sert aussi de salle à manger, un salon grand comme la main; mais c'est un luxe trèsnécessaire pour une famille anglaise. Un petit ré-, dait à côté de la salle sert de cuisine; tout à côté est le cabinet d'aisances, chaque ménage a le sien, et ils sont parfaitement inodores. Les deux chambres à coucher ne sont pas plus grandes que le salon. L'architecte a tiré parti de tout le terrain avec une habileté remarquable ; les charpentiers de vaisseaux ne se montrent pas plus ménagers de l'espace. A l'époque où cette maison a été visitée (juillet 1865), plusieurs locataires étaient là depuis seize ans, ce qui prouve en faveur de la maison et en faveur des locataires. On n'a pas à Londres autant de lavoirs communs qu'à Paris, où cependant il n'y en a pas assez; les ménagères lavent le linge chez elles et le font sécher dans la cour, ce qui est triste et malsain. Ces deux ordres d'établissements, les maisons pour hommes seuls et les maisons pour petits ménages, donnent des bénéfices suffisants pour des compagnies dont l'intérêt n'est pas le mobile. En 1864, le bénéfice net de la Société métropolitaine a été de 2,935 1. 12 s. 2 d., qui a

permis de payer un dividende de 3 p. 100 *. La société de lord Shaftesbury a produit un bénéfice de 4 2/3 p. 100 ^

On a fait aussi à Londres, dans les quartiers les plus populeux, une entreprise d'une autre nature. Elle consiste à louer par long bail des maisons en mauvais état, à les réparer, à les assainir et à les sous-louer à des ouvriers. Comme on procède commercialement dans cette affaire, on a soin de fixer le taux des loyers proportionnellement aux dépenses; ainsi, il n'y a pas de pertes pour les directeurs, et, par la même raison, il n'y a pas d'économies pour les locataires. Le seul avantage pour eux est d'être mieux logés pour le même prix. C'est un avantage considérable; et ce système a cela de bon,

1 The twentieth Report of the Directors of the Metropolilan Associalio7ij June 1864.

2 Voici la liste des établissements de la société, avec l'indication du revenu pour l'année 1864-1865 :

George street, Bloomsbury, for 104 single Men. 4 0/0

Streatliam street, Bloomsbury, for 54 familles.. 5 1/2 0/0

The thànksgiving Mode! Buildings, Portpool Lane, Gray's Inn Lane, for 20 familles, and 128 single AVomen, with a public Washhouse 3 1/2 0/0 ^

N° 76 Hatton Garden, for 54 single Men 5 1/5 0/0

The renovated Lodging House, 2, Charles street Drury Lane, for 82 single Men 13 0/0

The renovated Dwellings for familles, Wild Court, Driiry Lane 5 1/4 0/0

The renovated Dwellings for families^ Clark's Fîuildings, Broad street, St Giles's 9 0/0

The renovated Dwellings for families and Lodging House, for 40 single Men, Tyndall's Buildings, Gray's Inn Lane 7 l/'J 0/0

qu'il peut être appliqué partout et s'étendre indéfiniment.

Plusieurs sociétés considérables se sont fondées à Londres depuis ces dernières années. L'une construit^ie petites maisons dans les quartiers éloignés et les autres de très-grandes maisons dans les quartiers populeux. The improveà indnstrial Bwellings Company limited avait au 31 décembre 1865 un capital souscrit de 37,000 livres. Cette compagnie a eu d'abord pour président lord Stanley, qui est maintenant remplacé par l'alderman Waterloo, C'est à M. Waterloo qu'on doit le premier groupe de maisons bâti à Finsbury, et c'est le succès de cette tentative qui a déterminé la création de la société actuellB. Elle possède quatre établissements entièrement achevés et habités, à Wapping, Southwark, Bagnigge- Wells et King's Cross. Elle s'occupe en ce moment même d'en élever un à City garden Row, City Eoad. La prospérité de la compagnie est telle que, dans la dernière assemblée d'actionnaires qui a eu lieu "à Mansion-House le 10 février 1866, on a parlé de porter le capital social à deux millions de livres, d'obtenir un prêt du gouvernement à 3 1/2 p. 100, et de coter les actions à la Bourse. On songe aussi à abaisser le taux des actions à 5 livres, pour en placer parmi les ouvriers. Onjugera du caractère des habitants de ces nouvelles maisons par ce fait significatif que sur un total de locations s'élevant à 1,700 livres, la perte a été de

29 S. seulement. Les ouvriers- se montrent trèsempressés de profiter des logements relativement confortables qui leur sont offerts. A Stanley-Buil' dings, King's Cross, dont les cinq corps de bàtiiiients ne sont pas entièrement achevés, il y a déjà cent logements occupés, et plus de 700 personnes attendent leur tour pour remplacer les locataires à mesure qu'il se retireront. Les maisons de la Société sont, comme nous dirions en France, de véritables casernes ; mais il n'y a pas de règlement, et c'est le règlement qui, chez nous, effraie les ouvriers et les éloigne. Ces nouvelles constructions, il faut l'avouer, sont très-bien entendues ; bons escaliers , dégagements faciles, et toujours, comme dans les maisons de lord Shaftesbury, une grande habileté à faire tenir beaucoup de pièces dans un petit espace. Il y a même une certaine coquetterie dans les appartements; de jolis papiers, de grands placards, de larges fenêtres. Les cours sont nulles ou insuffisantes. On a cru remédier à ce défaut, qui est capital, en ménageant une plate-forme sur le toit de la maison. S'il ne s'agissait que de respirer un bon air et de jouir d'un beau point de vue, cette promenade du sixième étage aurait son mérite ; encore ne faudrait-il pas, comme on le fait le plus souvent, la transformer en séchoir. Somme toute, on fait beaucoup à Londres, on y déploie beaucoup de bonne volonté ; nos architectes et nos organisateurs de sociétés pour la réforme des logements auraient

beaucoup à y apprendre. Un point surtout mérite d'être loué sans réserve : c'est qu'il y a toujours de l'eau à tous les étages et dans tous les appartements; cela fait partie du prix de location. Voilà certes une réforme bien entendue. La propreté devient ainsi peu à peu une habitude, et bientôt un besoin. Chez nous, au contraire, l'eau, et par conséquent la propreté, est un luxe.

La France est entrée résolument, depuis plusieurs années, dans la voie de la réforme. Avant 1850, on construisait des cités ouvrières ; ces essais ont été presque partout malheureux. C'est tout au plus si l'on pourrait citer cinq ou six de ces casernes ou de ces couvents qui aient trouvé grâce devant les ouvriers. Le famiMstère de Guise peut, à cet égard, passer pour une exception. Au lieu de chercher à réunir, on s'efforce maintenant de séparer, et c'est un progrès important, puisqu'il est dans le sens de la liberté individuelle. Nous pourrions citer beaucoup de maisons construites à Paris, tantôt par philanthropie, tantôt par spéculation, les efforts des grandes industries isolées pour procurer autour d'elles à leurs ouvriers des logements salubres; mais puisqu'il ne s'agit pas ici de statistique, et que nous voulons seulement indiquer le meilleur système, nous nous contenterons de résumer en quelques mots la description si souvent faite des cités ouvrières de Mulhouse. Nous avertirons d'abord que ce mot der cités ouvrières est mal choisi, et

LES sociéTÉs d'habitations 257

qu'il n'y a rien de commun entre les casernes construites ailleurs sous ce nom, et les petites maisons isolées vendues aux ouvriers par la Société de Mulhouse.

La Société mulhousienne des cités ouvrières fut constituée en juin 1853, au capital de 300,000 fr., repi^ésenté par 60 actions de 5,000 francs. Il y a aujourd'hui 20 actionnaires, 71 actions et un capital de 355,000 francs. L'État a donné 300,000 francs, qui ont été employés en travaux d'utilité publique, tels que rues, trottoirs, égouts, fontaines, plantations d'arbres, bains et lavoirs, boulangerie, etc. La société a contracté d'abord un emprunt avec le Crédit foncier; mais, cet emprunt étant onéreux, elle a cherché et trouvé à Bàle et à Mulhofise des prêteurs moins exigeants.

Avec ces diverses ressources, la société a pu bâtir 700 maisons, qui contiennent aujourd'hui une population de plus de 5,000 âmes.

Il y a plusieurs types de maisons : rangées de maisons adossées deux à deux et précédées d'un jardin; ce type est le moins favorable, parce qu'il ne permet la ventilation que d'un seul côté ; rangées de maisons entre cour et jardin ; enfin maisons par groupe de quatre, au milieu d'un jardin divisé luimême en quatre parties. Cette dernière dispositioi? est celle qui a prévalu.

Les quatre maisons n'en forment extérieurement qu'une seule. Ce sont quatre logements séparés par

des murs de refend et n'ayant entre eux aucune communication. On peut se les représenter en imaginant un carré régulier divisé en quatre carrés plus petits. Il résulte de cette disposition que chaque logement a une double façade, ce qui permet d'établir une ventilation puissante. Les maisons, suivant le prix, sont à un étage ou n'ont que le rez-de-cliaussée. L'architecte, M. Muller, a tiré de l'espace dont il disposait le meilleur parti possible ; tout est prévu pour l'hygiène, pour la décence, pour l'approvisionnement. La maison avec son jardin couvre 160 mètres carrés.

La Société mulliousienne ne tire pas son importance et sa célébrité de la bonne construction et de l'excellent ageiïtement de ses maisons. Elle la doit à trois causes : les maisons sont isolées, elles ont chacune un jardin, l'ouvrier en est propriétaire.

Le système des maisons isolées n'est pas partout praticable, parce qu'une maison isolée n'a qu'un rez-de-chaussée, ou tout au plus un rez-de-chaussée et un étage ; or, quand le terrain est cher, on est bien forcé d'en diminuer le prix par la hauteur donnée à l'édifice. Quand on en est réduit là, il vaut mieux consacrer dans une grande maison un étage ou deux à des logements d'ouvriers et mettre par exemple le rez-de-chaussée en magasins, le premier, ou suivant le cas, le premier et le second en logements bourgeois. Ces grandes casernes bâties tout exprès pour être, comme on dit, des cités ou-

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vriêres, ont beaucoup d'inconvénients. D'abord, puisque nous supposons que le terrain est cher, c'est une absurdité au point de vue économique de ne pas tirer le plus grand parti possible des étages ordinairement occupés par la classe riche. En second lieu^ au point de vue hygiénique , il n'est pas bon d'accumuler les petits ménages; moins il y a de cuisines et de personnes dans une maison, et plus elle est salubre; il est donc très- sage de mélanger les petits logements avec les appartements plus vastes. En morale, il vaut mieux aussi mélanger les divers éléments de la société que de les parquer séparément. Enfin, quand on fait des maisons destinées exclusivement aux ouvriers , on est amené presque invinciblement à réglementer, ce qui est inutile, désagréable, et, par-dessus le marché , funeste à la location, car les ouvriers abhorrent le règlement. On ne peut pas les en blâmer. Ils sont esclaves du règlement à la fabrique, il est trop juste qu'ils soient maîtres dans leurs maisons. La règle est donc celle-ci, sans hésitation : s'il est impossible d'avoir une maison par ménage, il ne faut pas construire de casernes; il faut se contenter d'approprier les étages supérieurs des maisons aux convenances des petits ménages. Mais toutes les fois qu'on peut revenir à l'isolement , il est mille fois préférable. Il l'est à tel point que, dût-on imposer à l'ouvrier une assez longue course, il serait plus avantageux à lui d'être logé à part à une demi-lieue

de la fabrique, que d'avoir sa cellule dans une fourmilière à la porte même de l'atelier. Plus le chezsoi est complet, plus la vie de famille a de chances de se développer. Une course en plein air après le travail est bonne pour la santé, et au besoin ou pourrait essaimer des colonies de travailleurs en leur facilitant le trajet au moyen d'omnibus à prix réduits.

Quant aux jardins, c'est une affaire capitale. Il n'y a rien à démontrer à ce sujet. Sedan, Mulhouse, Marq-en-Barœul (maison de MM. Scrive), Baccarat, etc., fournissent des démonstrations sans réplique. Les jardins sont pour tout le monde de bons professeurs de morale ; ce sont les meilleurs amis d'un ouvrier caserne, fatigué pendant la journée entière. A Paris, une des grandes passions du pauvre est d'avoir au moins un pot de fleurs sur sa fenêtre. La vue des fleurs est aussi douce pour l'àme que pour les yeux. Le travail de la terre, — quand il est modéré, bien entendu, — est à la fois attrayant et fortifiant. On n'a pas tant besoin de luxe, ni de vastes appartements. Une des maisons de Mulhouse, entourée de son jardin bien planté et bien odoriférant, avec un beau paysage à l'horizon, n'est-ce pas assez pour le confort d'un homme de bon sens?

Modus a^ri non ita magnus, îïortus ubi... 1.

1 Ilorat. lib. II, sat. VI.

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Reste le dernier point, c'est-à-dire la transformation de l'ouvrier en propriétaire. Vous allez voir comment procède la Société mulhousienne.

Le prix de revient d'une maison est en ce moment de 2,650 fr. pour une maison à rez-de-cliaussée, et de 3,300 fr., ou quelquefois 3,400 pour une maison à étage. La société ne veut faire aucune perte ni aucun bénéfice sur ses ventes ; elle cède ses maisons au prix de revient, en prenant 5 p. 100 de la somme redue jusqu'à parfait payement. Il est vrai qu'elle est plus exigeante pour les maisons louées; elle fixe le loyer à 8 p. 100 du capital engagé. Ce n'est pas que ces 8 p. 100 soient perçus par les actionnaires, qui se sont engagés par leurs statuts à ne pas toucher au delà de 4 p. 100 d'intérêts. La différence est employée en assurances, contributions, salaires, réparations, etc. Elle vend donc ses maisons au prix de revient, par annuités et aux intérêts de^p. 100. L'acquéreur verse d'abord 300 francs. Cette somme est tenue en réserve pour être appliquée aux frais du contrat, quand le prix principal sera presque soldé, ou pour être bénévolement restituée aux acquéreurs obligés de résilier. Notons en passant que, dans ce dernier cas, la Société a l'haijitude de considérer les acquéreurs comme n'ayant été que des locataires, et de leur rendre tout ce qu'ils ont payé en sus du prix ordinaire de location. Ce versement immédiat de SOC Trancs est un peu

dur; il a pour but d'écarter les acquéreurs peu sérieux; on obtient d'en être dispensé à la condition d'augmenter de quelques francs sa rétribution mensuelle jusqu'à concurrence de 300 francs. L'acquéreur est mis en possession immédiatement; la rétribution mensuelle est de 18 ou 25 francs, suivant le prix de l'immeuble et les conventions faites. Cette somme n'est que de très-peu supérieure à celle que paierait un simple locataire, parce que le locataire paie, comme nous l'avons dit, 8 p. 100 du prix de revient, et elle sert à l'amortissement de sa dette, le compte étant établi entre l'acquéreur et la compagnie à l'intérêt réciproque de 5 p. 100. Supposons que la maison vaille 3,000 francs ; elle sera payée au bout de treize ans et quelques mois. L'acquéreur aurait payé pour son loyer, pendant ce laps de temps, s'il n'avait été que locataire, une somme de 1,700 francs, d'où il résulte que la maison ne lui a coûté, en tout et pour tout, que la somme de 1,300 francs payée en treize ans. Mettons quelques années de plus, et la maison sera littéralement achetée pour rien.

Ces conditions sont évidemment très-favorables ; elles le sont tellement qu'on a du craindre une spéculation qui consisterait à acheter la maison aux conditions de la compagnie pour la revendre aux conditions ordinaires de la place. Afin d'empêcher cette fraude, le contrat de vente stipule que, pendant dix ans à partir de la signature, la maison ne

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pourra être rétrocédée qu'avec ragrément de Tadministration.

Devenir du jour au lendemain propriétaire, presque sans bourse délier, échanger un logement étroit et malsain pour une maison agréable, commode, où Ton demeure seul, et qui est entourée d'un jardin de rapport, acquérir, pour 1,300 francs échelonnés sur un espace de treize années, une maison qui en valait 3,000 le jour où on l'a achetée, et qui en vaut davantage, par l'accroissement progressif de la valeur des immeubles, le jour où elle est soldée, ce sont là de trop grands avantages pour que les ouvriers ne les aient pas rapidement compris. Il ne faut donc pas s'étonner si, à la date du 30 août 1865, la société avait vendu 614 maisons sur 700. De ces 614 maisons, 112 étaient entièrement soldées, un grand nombre d'autres n'étaient plus grevées que de très-faibles sommes. La réussite est complète au point de vue matériel; elle l'est aussi au point de vue moral. Les cabarets désertés, l'esprit de famille partout ranimé, la santé publique améliorée, démontrent jusqu'à l'évidence que, de tous les moyens d'être utiles, les fondateurs de la Société mulhousienne ont choisi précisément le meilleur.

On peut résumer leur opération de la façon suivante : les maisons ne coûtent rien à ceux qui les vendent, puisqu'ils sont remboursés de- toutes leurs avances, capital et intérêts; et elles ne coûtent rien

à ceux qui les achètent, puisqu'ils les soldent avec le loyer qu'ils seraient obligés de payer dans tous les cas pour une maison moins commode. Il est impossible, départ et d'autre, de mieux faire à moins de frais.

Quelques grandes compagnies ont un système uu peu différent, qui aboutit au même but. Au lieu de bâtir elles-mêmes les maisons sur un plan uniforme, elles prêtent aux ouvriers recommandables, qui en expriment le désir, la somme nécessaire pour acheter un terrain et construire une maison, et se paient ensuite par des retenues sur les salaires. Telle est, par exemple, la manière de procéder de la Société de la Vieille-Montagne. L'opération financière est la même que celle de Mulhouse. La Société de la Vieille-Montagne est moins garantie; elle prend naturellement hypothèque sur le terrain et plus tard sur la maison, quand elle est bâtie ; mais elle reste à découvert au moins pour une portion de son prêt pendant le temps de la construction. Quant à l'ouvrier, comme les retenues opérées sur ^on salaire pour l'amortissement de sa dette sont égales au loyer qu'il aurait à payer, il a, comme à Mulhouse, sa maison pour rien. Il a de plus l'avantage de la placer où il veut, et de la construire comme il veut.

Le prêt consenti par la Société de la Vieille- Montagne, la maison construite avant de trouver acquéîeur par la Société de Mulhouse, constituent-

ils un patronage? En fait, les deux sociétés ne perdent rien, et par conséquent ne donnent rien ; elles n'exigent rien non plus, et laissent l'ouvrier libre chez lui comme s'il possédait sa maison par héritage. Il faut pourtant trouver des patrons de bonne volonté, ce qui n'arrive pas toujours. N'y a-t-il que les patrons qui puissent faire le miracle de créer une maison sans bourse délier? et les ouvriers n'en peuvent-ils pas faire autant sans le secours de personne? Ils le peuvent assurément, et la preuve, ce sont les sociétés d'habitations d'Allemagne, les Land^ Socie-ties et les Building Societies d'Angleterre.

Quelques mots suffiront pour expliquer le mécanisme de ces diverses sociétés, et pour prouver que le mouvement coopératif, qui peut faire d'un ouvrier un capitaliste, peut aussi en faire un propriétaire foncier avec la plus grande facilité. Il suffit de vouloir.

Les sociétés d'habitations rentrent difficilement dans la classification ordinaire de sociétés de crédit, de consommation ou de production. Elles participent à la fois des trois autres sortes ; ce sont certainement des sociétés de crédit, puisqu'elles commeucent par créer un capital pour le prêter ensuite ; ce sont, à un certain point de vue, des sociétés de production, surtout lorsqu'elles bâtissent elles-mêmes les maisons comme la société de Mulhouse, mais le plus souvent elles se contentent de prêter de l'argent à celui de leurs associés qui veut

bâtir; enfin, quand elles s'appliquent aux acquisitions de terrains, elles ont ce caractère commun avec les sociétés de consommation d'acheter en gros et de vendre en détail. Il n'en est pas moins vrai que le seul fait de l'existence de telles sociétés rend défectueuse la classification adoptée dans beaucoup d'ouvrages sur la matière, et spécialement dans le projet de loi présenté au Corps législatif en

Le système qui tend à s'établir en Allemagne consiste à créer un capital, à faire des prêts d'argent aux associés qui veulent bâtir, et à amortir la dette par annuités. La création du capital se fait par des cotisations, comme dans toute société coopérative ; mais la société d'habitations, ne faisant des prêts qu'à ceux qui veulent bâtir, et se trouvant par coi^équent immédiatement couverte, pour une partie de la somme, par une hypothèque sur le terrain, et très-promptement pour le reste par une hypothèque sur la maison qui vient d'être bâtie, opère toujours à coup sûr, ce qui lui permet de servir aux déposants un intérêt de 5 pour 100. Or, les caisses d'épargne ne donnant que 3 pour 100, la société d'habitations attire à elle toutes les économies des travailleurs pour lesquels elle devient une véritable institution de crédit foncier.

Le mouvement commence en Allemagne : il est ancien et considérable en Angleterre. Il faudrait tout un livre pour donner une idée complète des

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Zand Societies et des Building Societies; mais nous , essaierons au moins d'en expliquer le principe.

Il s*agit, comme on sait, d'avoir un capital, de le prêter et de le rembourser. On aura le capital par le procédé ordinaire des sociétés coopératives, c'està-dire au moyen de cotisations hebdomadaires ; on le prêtera aux associés, comme la Société de la Vieille-Montagne le prête aux ouvriers, et on le remboursera, comme à Mulhouse, par des versements successifs équivalents au loyer qu'on payait pour sa maison, avant d'être promu à la dignité de propriétaire *.

De ces trois opérations, la seconde et la troisième nous sont connues; la première est bien simple. Ce qui ne l'est pas autant, c'est de payer chacun une cotisation de deux francs, et aussitôt, sur cet unique fonds social, d'emprunter chacun trois mille francs.

Les sociétés pour l'achat des terrains et la construction des maisons subissent la loi commune à toutes les sociétés coopératives et à quelques autres sociétés; pour dépenser de l'argent, elles attendent d'en avoir. On ne construit pas dès le premier jour, et tout le monde ne construit pas à la fois. Sauf ces deux réserves nécessaires, tout le reste marche à merveille.

t Cf. Every Man hi« own Landlord, or how to buy a House with it9 own Rent, by Thopd. Jonee. London, 1863.

En effet, les conditions financières sont excellentes. La Lanà Society achette des terrains en gros et les vend en détail ; elle achète un désert au prix ordinaire des déserts, et grâce à la Building Society qui, sur ce désert, improvise tout un quartier, elle vend les parcelles au prix ordinaire des villes. Elle fait donc, au profit des associés, un double bénéfice; en d'autres termes, ils reçoivent . plus qu'ils ne donnent. Il en est de même pour la Bîdlding Society. Les maisons construites dans une ville industrielle pour loger les ouvriers se louent ordinairement sur le pied de 10 pour 100 du capital engagé : si la société prête son argent à 5 pour 100, le loyer de l'argent est inférieur de moitié au loyer de la maison.

Le seul embarras est de fixer l'ordre dans lequel chaque associé sera appelé à profiter des bénéfices de l'association, puisque, faute d'un grand capital pour commencer tous à la fois, ils ne peuvent passer que l'un après l'autre. Il y a plusieurs systèmes, dont la base commune est presque toujours un tirage au sort. Quelques sociétés mettent à l'encan un lot de terrain ou un prêt, et les plus pressés obtiennent ainsi de passer les premiers en ajoutant au prix réel une petite somme qui profite encore à la masse.

Sur le fond que nous venons d'esquisser et qui se retrouve à peu près partout, la fantaisie des coopérateurs a jeté une variété infinie. Il y a des sociétés

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qui se bornent à acheter des terrains, d'autres se contentent de construire des maisons, d'autres font les deux opérations à la fois ; quelques-unes ont une durée limitée, d'autres sont perpétuelles. Il y en a qui font fructifier dans d'autres affaires les fonds non encore employés au but de l'entreprise, ou qui admettent dans leurs rangs de simples prêteurs, préoccupés uniquement de trouver un bon placement pour leurs économies. Tantôt elles bâtissent des maisons pour les revendre ; le plus souvent elles se contentent de livrer l'argent en abandonnant les emprunteurs à leur capacité et à leur fantaisie. Elles ont des plans, des devis, des modèles, des architectes qu'elles tiennent à la disposition des associés; il est rare qu'elles les imposent. Toutes ces formes ^particulières ont peu d'importance pour nous : ce ne sont que les broderies de l'étoffe. Il nous suffit que les sociétés coopératives puissent faire sans aucun secours ce qu'a fait la société de Mulhouse avec une subvention du gouvernement. Toute l'opération peut être résumée dans les thèses suivantes :

Le capital peut être formé par des sociétaires sans capital. La société peut vendre des lots ou prêter de l'argent, sans courir aucun risque et sans faire aucune perte. Les associés peuvent acheter un terrain ou une maison, ou construire la maison euxmêmes, sans rien ajouter à leurs dépenses ordinaires. La propriété est si près dii prolétaire, même

le plus pauvre, qu'il lui suffit de s'associer avec d'aussi pauvres que lui, et de vouloir être propriétaire pour le devenir.

La ville d'Angleterre où les Building Societies ont le mieux réussi est peut-être Birmingham. Les directeurs d'une des plus importantes Sociétés de Birmingham, the Queen's lenejlt Building Society, s'expriment ainsi : « Nous n'avons pas plus de 10 ou 12 sociétés à Birmingham, et leur revenu annuel ne dépasse pas 150,000 livres; tandis qu'il y a 106 sociétés à Liverpool. » Cependant, si l'on en croit M. W. Chambers *, les 10 ou 12 sociétés de Birmingham l'emportent sur les 106 (il dit 180) sociétés de Liverpool. Il affirme -que les sociétés de Wolverhampton comptent 4,794 membres, qu'elles ont acheté 150 acres de terrain, accordé 1,343 prêts pour la construction de maisons, dont 900 sont déjà bâties, et que leurs recettes s'élèvent à la somme de 173,989 livres. A Coventry, la détresse des tisserands de rubans n'a pas ralenti le progrès des BuiU ding Societies. Il n'y en a pas moins de 40 ou 50 à Manchester. A Londres, elles se multiplient tous les jours. Plusieurs de ces sociétés sont fort anciennes. Celle de Salford remonte au 7 avril 1834. Leeds est ici, comme presque partout, à la tête du mouvement. The Leeds ^permanent henefit Building Society, fondée en 1848, a reçu en quinze ans 1 ,295,810

^vlUUV

rateurs a f^'* S^'^^^'^ sdenct Tracts. Building Societies,

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livres 4 shellings. Pendant Tannée 1862, elle a enrôlé 2,152 nouveaux membres, émis 5,724 actions nouvelles, à 120 livres chaque action, et reçu par semaine plus de 3,284 livres *. A Sheffield, il reste très-peu d'ouvriers qui ne soient pas propriétaires de leur maison et de leur jardin. Le mouvement a pénétré jusque dans le pays de Galles. Entre le pays de Galles et l'Angleterre, dit M. W. Chambers, on compte plus de 2,000 sociétés d'achat de terrain et de construction de maisons ; elles comprennent plus de 200,000 membres. L'argent payé aux sociétés dépasse 11 millions de livres, dont plus de 8 millions ont été transformés en propriétés 2.

On peut aisément deviner les conséquences d'un tel mouvement. Voici le témoignage de M. R.-A. Stephens, surintendant de la police de Birmingham, devant un comité de la Chambre des communes : « Il y a douze ans, il nous fallait 420 policemen ; aujourd'hui, grâce aMXJBuilding Societies, et malgré un accroissement de population de 50,000 âmes, ?27 policemen nous suffisent ^. »» A un point de vue différent, on lit dans un des derniers rapports de la Société métropolitaine : « La mortalité dans tous les établissements de l'association a été, pour

1 Prospectus publié en 1864.

' W. Chambers, Building SocielieSf p. 19

« Ibid.

Tannée qui finit le 28 juin 1864, sur une population de 2,483 personnes, de 36 décès, dont 25 enfants au-dessous de dix ans; soit 15 personnes sur 1,000, tandis que le taux des décès pour la ville entière était de 24 sur 1,000*. >»

Sauver chaque année la vie de 9 personnes sur 1,000, rendre inutiles, ou à peu près, les policemen, et avec eux les prisons et les tribunaux, fermer les cabarets, ruiner les maisons de scandale, donner aux ouvriers, après le -rude labeur de la journée, la paix et le comfort du chez soi ; dispenser les femmes de la servitude de l'atelier, les rendre à leurs maris et à leurs enfants : cela ne s'appelle pas de l'hygiène, c'est de l'économie politique bien entendue, c'est du patriotisme, c'est de la morale. Ce qui fait la force de l'atelier, c'est l'ouvrier; ce qui fait la force du pays, c'est l'homme. Avec tous nos progrès, progrès de l'hygiène, du comfort, de la raison publique, une chose nous manque : le caractère. C'est parce que la famille se relâche. Le plus grand intérêt, le plus pressant devoir, c'est de régénérer les mœurs, c'est-à-dire de rendre la famille aimable et puissante. Remplaçons le garni et le taudis par une maison où le corps et l'âme puissent respirer. Que l'enfant ait un berceau, la femme un asile, le

^ The Metropolitan Association for improving the Dwellings of the In^ dustrious Classes, — Rapport aux actionnaires, présenté à la tiû de juin 1864. -

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travailleur un foyer. Que ne ferait-on pas pour de tels résultats? Quel sacrifice ne semblerait léger? Et quel sacrifice faut-il? Il n'en faut pas. Il suffit de vouloir.

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