CHAPITRE III
C'est une histoire souvent faite ; maïs on ne la fera jamais assez pour montrer combien il est difficile d'arriver aux idées simples. Tout l'avenir du travail était dans ce seul mot : émanciper. Que fait l'antiquité grecque ? Elle laisse le travail aux esclaves. Que font ses philosophes? Ils démontrent qu'un homme libre ne doit pas travailler de ses mains. L'un d'eux se charge de prouver par la constitution physique de l'esclave qu'il est fait pour travailler et pour servir. Le monde romain, qui occupe la scène à son tour et qui, faisant métier d'oppresseur, a des esclaves à foison, voue ses citoyens à l'oisiveté ou à la guerre.
Tu regere imperio populos, Romane, meinouto * *
* Virgile, Enéide, liv. VI, v. 851. — Toi, roijiain, ta fonction sera de gouverner les peuples.
Ce n'est pas seulement le travail manuel qu'il condamne : ses patriciens ont chez eux, parmi leurs esclaves , des médecins , des grammairiens , des poëtes. Épictète était esclave, Térence n'est qu'un affranchi. Les deux premiers ordres de la république ne font que gouverner TEtat, combattre, rendre la justice. Les plébéiens leur disputent cette triple fonction, et ils en ont une autre, qui leur est propre au moins jusqu'à l'empire, c'est de valeter chez leurs patrons. Quelques-uns pourtant, de la lie du peuple, sont ouvriers : situation bien inférieure à celle des mendiants et des parasites. Ils entrent pour cela dans les corporations ; car les corporations ne sont pas , tant s'en faut, une invention du moyen âge : leur existence se trouve déjà consacrée par la loi des Douze tables, à laquelle elles sont fort antérieures. Il y avait sous l'empire romain trois sortes d'ouvriers : d'abord les ouvriers de l'Etat , dont le plus grand nombre étaient esclaves ; puis les ouvriers qui concouraient à l'alimentation publique, et enfin toutes les autres corporations, qui pouvaient paraître relativement libres.
Les ouvriers de l'État travaillaient aux mines, aux carrières, aux salines ; ils fabriquaient les armes, les monnaies, construisaient les édifices publics ; ils portaient les dépêches, les munitions de guerre et les approvisionnements des légions. On comptait parmi eux des condamnés chargés de lourdes chaînes, des esclaves en grand nombre, des affranchis et
des hommes libres qui, pour échapper à la misère, s*astreignaient volontairement à cette servitude. Une fois engagés, l'État ne les lâchait plus. On les marquait sur la main avec un fer chaud; on les obligeait de se marier dans leur classe. S'ils n'avaient pas d'enfants, la communauté héritait de leur avoir. Les ouvriers, ainsi traités, n'étaient plus des citoyens, et il était naturel qu'ils fussent exclus de la participation aux honneurs publics et exemptés de la milice.
Les professions nécessaires à la subsistanC/e du peuple, et soumises en conséquence à un régime spécial, se divisaient en quatre classes : les bouiangers, les bouchers, et deux professions auxiliaL-es, les naviculaires, qui transportaient les grains, et les caudicaires, qui tenaient le milieu entre les déchargeurs de blé et les portefaix. Comme les empereurs nourrissaient gratis la populace romaine , ils frappaient l'Italie d'un impôt en nature que les bouchers et les boulangers étaient chargés de percevoir et dont on distribuait ensuite le produit sous le nom peu mérité de largesses impériales. Les patrons de ces corporations étsdent donc des espèces d'officiers publics,' odieux comme exacteurs, ignobles comme ouvriers ; car la Rome républicaine et la Rome impériale ne surent jamais honorer le travail. Quelques-uns, parmi ces chefs de corps, pouvaient acquérir certaines dignités et rentrer par cette voie dans la société civile; mais l'immense majorité deme
rait exclue de tous les honneurs et attachée héréditairement à la profession. S'ils se mariaient hors de leur caste, la femme suivait la profession du mari ; s'ils n'avaient pas d'enfants, leurs biens restaient dévolus à la communauté.
En dehors de ces quatre professions et des manufactures de l'État, les ouvriers étaient censés libres. Cependant, pour avoir le droit d'exercer un métier, il fallait appartenir à la corporation qui en avait le privilège. On entrait dans la corporation par l'apprentissage ; une fois affilié, on ne pouvait plus sortir. Les rares exceptions à cette règle portaient sur de riches patrons, véritables négociants qui faisaient travailler de nombreux ateliers et ne travaillaient pas eux-mêmes. Quant aux ouvriers proprement dits, ils restaient ouvriers jusqu'à la mort et ouvriers du même corps d'état; car le passage d'un métier à un autre était, sinon impossible, au moins très- difficile. Ils étaient astreints à des règlements très-multipliés, faits dans l'origine par la corporation elle-même, mais revisés ensuite et aggravés par les empereurs, dont le despotisme s'étendait à tous les détails, surtout depuis Alexandre Sévère. Le taux des salaires fut fixé, un tarif fréquemment renouvelé indiqua pour chaque produit le maximum et le minimum de la vente. Les infractions furent réprimées par une pénalité hors de proportion avec les délits, selon la coutume des gouvernements en décadence, qui deviennent volontiers cruels. Les
exigences du fisc prirent sous les derniers empereurs des proportions énormes ; le commerce aurait succombé sous ce fardeau, s'il n'avait pas été en même temps sapé de tous côtés par mille causes de ruine. Outre le droit d'entrée, les annuités, les frais de banquet et de culte, il fallait payer l'impôt écrasant du cJirysargyre, inventé par Constantin : c'était une taxe proportionnelle aux bénéfices, qui s'acquittait en une fois tous les quatre ans. Toute profession lucrative la devait, même les prêteurs sur gages et les prostituées. Le désir d'échapper aux corvées et à la milice, et la nécessité de gagner sa vie dans un temps de ruine universelle auraient à peine suffi pour peupler les ateliers, sans les dures lois qui rendaient les professions héréditaires.
Telle était donc, sous les empereurs romains, la triste condition des classes ouvrières. Ce n'était pas l'esclavage proprement dit, et môme le nombre des esclaves diminuait de jour en jour depuis que la guerre n'en fournissait plus ; c'était cependant une servitude très-effective. Dans les derniers temps surtout, quand l'empire se pi^fcipitait vers sa raine et qu'il n'y avait plus ni sécurité dans les transactions, ni police dans l'Etat, les professions industrielles étaient tombées si bas qu'elles ne livraient plus à la consommation que des produits grossiers et en petit nombre, et que les fabricants, patrons et ouvriers, écrasés par les impôts, enlacés dans les mille liens d'une législation minutieuse et
v:xatoire, ne continuaient à travailler q<;e. sous le coup des amendes et des punitions corporelles. Il va sans dire que la situation ne s'améliora pas à la suite de l'invasion germaine. Les Romains appauvris et démoralisés, les indigènes réduits en servage, les vainqueurs barbares vivant de rapines dans leurs forteresses, oublièrent rapidement, non-seulement les arts, mais les procédés matériels des industries les plus vulgaires.
L'auteur d'une curieuse et excellente Histoire des classes ouvrières en France^ M. Levasseur, divise en six périodes l'histoire de nos classes ouvrières à partir de l'invasion germaine. Il y a d'abord la période même de l'invasion, qui s'étend jusqu'au dixième siècle, et pendant laquelle les ouvriers libres disparurent presque entièrement entre les serfs, qui suffisaient à tous les besoins de leurs seigneurs , et les moines , qui seuls travaillaient avec quelque intelligence et dont les produits accaparaient le marché. Vient ensuite l'époque de la féodalité et des croisades, du dixième au quatorzième siècle. C'est w moment où .les corporations se reconstituent presque toutes sur les données de la corporation romaine, mais avec une certaine autonomie et dans un esprit de résistance contre le despotisme des seigneurs. La guerre de Cent ans forme une troisième période, signalée par une décadence et une détresse générale. Les arts et l'industrie renaissent au seizième siècle, pour être bientôt étouf-
fés par les désastres de la Ligue. La cinquième période embrasse les règnes de Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, et la sixième enfin nous conduit de la mort de Louis XIV, en 1715, jusqu'à la convocation des États généraux, en 1789.
Cette division est bien justifiée par les caractères généraux de chaque époque, et il est intéressant de voir comment les mouvements politiques, entraînant l'industrie à leur suite , tantôt lui font faire des progrès rapides et tantôt la ramènent comme d'un seul bond à un siècle de distance. Mais il faut bien convenir que les commencements de cette histoire ne constituent qu'une science conjecturale, qu'ils sont surtout intéressants pour les érudits, qu'ils racontent les mouvements de l'industrie en France dans un temps où la France n'avait pour ainsi dire aucune industrie, et que la législation industrielle ne commence à être connue par des documents authentiques qu'à partir du douzième siècle. Nous renoncerons donc à suivre M. Levas- | seur dans ses distinctions ingénieuses et savantes , et l'histoire de l'industrie se résumera poui^ous en deux périodes : les corporations relativement maîtresses d'elles-mêmes au douzième siècle et les corporations soumises pieds et poings liés au pouvoir royal à partir de la constitution définitive de la monai'chie. L'histoire des classes ouvrières faite à ce point de vue est l'histoire de la servitude. C'est une histoire longue et compliquée. Celle de la liberté
es LE TRAVAIL
tiendrait en deux lignes, car la liberté du travail n'a duré qu'une heure, et aujourd'hui même, après soixante-dix ans de révolution, peu d'esprits ont assez de fermeté pour la comprendre et de résolution pour la demander.
La première remarque à faire, c'est qu'il j g peu de différences et beaucoup d'analogies entre les règlements du dix-huitième siècle et ceux du douzième siècle, entre ceux du douzième siècle et ceux des corporations romaines sous les empereurs. Cette réglementation de l'industrie a pu se conserver sans trop de changements pendant un espace de vingt siècles, parce qu'au lieu de prendre souci des progrès de l'activité humaine, elle n'a jamais eu d'autre but que de sauvegarder des intérêts égoïstes.
On entend souvent répéter que l'établissement de corporations nouvelles au douzième siècle et la réorganisation des corporations anciennes qui avaient subsisté dans le pays malgré l'invasion germaine ont été malgré tout utiles à la cause de la civilisation e^de la liberté. Jl est très-vrai que, dans les siècles à demi-barbares où les seigneurs, vivant dans leurs forteresses comme des loups dans leurs tanières et ne connaissant d'autre droit que celui de la force, contraignaient les lides, les colons, et ceux que par un triste abus du langage on appelait encore les hommes libres, à travailler pour eux sans aucune rémunération et sous le nerf d'un in-
tendant, il n'y avait en réalité, ni industrie, ni commerce, ni propriété, ni vie privée, ni possession de soi-même. Toutefois, de ce que lerétablissjnent des maîtrises a coïncidé avec une sorte- de recrudescence de l'industrie, il n'en résulte pas le moins du monde qu'on soit en droit d'attribuer ces quelques indices de prospérité renaissante à l'embrigadement des ouvriers sous une multitude de lois préventives et sous des maîtres privilégiés. Il serait plus exact de dire que cet esprit de monopole, signe distinctif des corporations, a été en tous temps aussi funeste à l'indépendance des ouvriers qu'aux progrès de l'industrie. En examinant les règlements avec quelque attention, on voit partout l'effort des patrons pour concentrer le commerce et l'industrie dans leurs mains, et nulle part une résistance organisée contre le despotisme des seigneurs. Sans doute il y a dans toute association une force en quelque sorte naturelle, et les petits ne peuvent lutter contre les grands qu'à la condition de se serrer épaule contre épaule ; mais c'est dans la commune et non dans la corporation, qu'il faut cliej?cher la pensée d'affranchissement. Le caractère de toutes les chartes communales est d'armer le tiers contre les nobles, et le caractère de toutes les maîtrises est de protéger les maîtres établis contre les ouvriers étrangers, et même contre les apprentis. Ce n'est donc pas assez de dire, comme la plupart des historiens, que ces institutions jalouses sont devenues
promptement un obstacle : elles l'ont été dès le premier jour. Une association quia pour but la résistance est nécessairement compréhensive ; elle appelle à soi tout le monde et n'a jamais à son gré assez d'adhérents, parce que c'est le nombre qui fait sa force. Au contraire,* tous les règlements de maîtrise ont pour principe et pour caractère l'exclusion.
D'abord, pour devenir ouvrier ou maître, il fallait nécessairement passer par l'apprentissage : ce n'est que beaucoup plus tard, quand les rois firent du trafic du brevet de maîtrise une des branches de leur revenu, qu'on inventa « les maîtres sans qualité, » c'est-à-dire les maîtres qui n'avaient pas été apprentis. On voit qu'il suffisait, pour fermer la carrière et pour transformer l'exercice de la profession en monopole, de rendre rare et difficile l'accession à l'apprentissage. De là les précautions minutieuses qu'on retrouve dans tous les règlements pour diminuer le nombre des apprentis, et pour rendre l'apprentissage également long, difficile et onéreux. }■ De toutes lès corporations existantes au quatorzième siècle, neuf seulement avaient le droit de prendre un nombre illimité d'apprentis; les fileuses de soie, les tisserands de Saint-Denis pouvaient en avoir trois; les foulons, les merciers, les couteliers de lames et les couteliers de manches, une des trois corporations de patenôtriers, pouvaient en avoir deux ; partout ailleurs il n'y en avait qu'un seul. Les
places d'apprentis étaient donc très-recherchées, très- difficiles à obtenir ; elles étaient elles-mêmes un commencement de privilège. Il est vrai qa'ilyavait | bien quelques exceptions, et qu'on pouvait prendre un apprenti de plus quand la femme et le fils aîné «avaient le métier, ou même, dans certaines corporations, à la seule condition d'engager en même temps que l'apprenti un nouvel ouvrier pour le surveiller et l'instruire. Ce n'est pas qu'on mît en ligne de compte l'intérêt de l'apprenti. Jamais il ne s'agit du nouveau venu dans cette législation égoïste : tout est fait pour le patron, et surtout pour le patron le plus riche. Ainsi le nombre des apprentis pourra s'accroître si le nombre des ouvriers s'accroît, c'està-dire si l'atelier est plus important et les affaires plus nombreuses ; il pourra s'accroître encore si la femme et le fils du maître savent le métier, c'est-àdire s'ils ont besoin d'un auxiliaire. L'exception ne prouve donc rien, elle est dans l'intérêt du maître ,* toute cette législation est sans entrailles. L'extrême limitation du nombre des apprentis limitant du même coup le nombre des ouvriers, réduisait les patrons à n'avoir qu'une boutique au lieu d'une manufacture ; c'était là une rude condition : les riches faisaient très-naturellement des efforts pour y échapper. Si les règlements avaient eu des préoccupations paternelles pour les apprentis, on y lirait la stipulation des devoirs du maître, ce qui manque presque complètement et presque partout ; car il est cons-
tant que Tenfant, une fois livré par sa famille et lié par son contrat, n'était guère qu'un valet dans la maison de son patron et un commissionnaire dans son atelier.
La limitation du nombre des apprentis ne rassurait pas assez les corporations contre l'extension des maîtrises ; on imposait à l'apprentissage des conditions très-dures. Il fallait payer un droit d'entrée, donner pour rien son temps et ses services. C'était peu de chose pour le fils du maître, qui restait dans la maison paternelle ; mais pour des ouvriers à qui l'épargne était interdite par l'exiguïté de leur salaire, le fardeau de l'apprentissage était bien lourd. Il n'y avait pas à compter sur l'humanité d'un patron ou sur les facultés précoces d'un enfant, puisque tout était déterminé d'avance par une règle inflexible. Les merciers et les potiers d'étain avaient seuls la liberté de régler de gré à gré avec les parents la durée de l'apprentissage ; dans toutes les autres corporations, les statuts contenaient des stipulations formelles. Ainsi l'apprentissage était de quatre ans chez les cordiers, de six ans chez les batteurs d'archal, de dix ans chez les cristalliers. Les maîtres n'étaient pas libres de se contenter de moins; il ne fallait pas que l'intérêt particulier rendît l'accès de la corporation trop facile; on permettait seulement de racheter une ou deux années d'apprentissage, l'argent étant un obstacle aussi sérieux que le temps. Et ce qui achève de prouver que l'esprit des règle-
ments est purement et simplement un esprit de monopole, c'est que la durée de l'apprentissage. ne se mesure pas sur la difficulté du métier. Des trois corpôratiens de patenôtriers, qui faisaient le même travail avec des matériaux différents, l'une ne demandait à l'apprenti que six ans de son temps, pendant qu'une autre en exigeait douze. Il fallait aussi acheter par douze ans d'apprentissage le droit d'exercer le métier facile de tréfileur d'archai.
Voyons maintenant ce qui concerne la condition des ouvriers, qui portèrent d'abord le nom de valets et prirent plus tard celui de compagnons, quand ils commencèrent à former entre eux des confréries pour se séparer des maîtres et se défendre contre leur despotisme. Leur nombre n'était pas limité, par la raison qu'il fallait pour être ouvrier avoir passé par l'apprentissage ; mais plusieurs corporations avaient prévu le cas où un riche fabricant voudrait accaparer Jtous les profits de la profession en embauchant un trop grand nombre d'ouvriers à la fois. Au reste, les règlements variaient de ville en ville et de corporation à corporation. Quelquefois l'apprentissage fait dans une ville ne donnait pas le droit de travailler dans une autre. Dans la plupart des professions, l'apprenti, après avoir achevé son temps, ne pouvait devenir ouvrier qu'en subissant une sorte d'examen ou en faisant un cJief-dJ œuvre. Presque toujours il fallait payer un droit d'entrée pour obtenir son premier livret. On prescrivait en
outre un costume convenable; certaines corporations importantes exigeaient que tout valet eût « au moins cinq robes en bon état ; « le mot donne la date. Il est évident que des corporations défendues par un long apprentissage, par l'obligation coûteuse du chef-d'œuvre et de nombreuses exigences fiscales, étaient inaccessibles aux dernières classes de la population, et qu'un valet-ouvrier était déjà un privilégié.
Triste privilégié, il est vrai, car le monopole créé au profit des maîtres et organisé par eux réduisait tout sous leur joug et mettait tous les membres de la communauté à leur discrétion. Chaque matin, sous peine de forfaiture, les ouvriers non, engagés se rendaient sur la place assignée à leur corporation, et là les maîtres les embauchaient à la journée, au mois ou à l'année. Le contrat fait ne pouvait être rompu de part ni d'autre. Les règlements fixaient le commencement et la fin de la journée de travail, le temps de chaque repas. Les ouvriers ne pouvaient, dans un moment de presse, se refuser à un travail de nuit. Sortis de l'atelier, ils n'échappaient pas au règlement; ils devaient rentrer dans leur logis à heure fixe, assister le dimanche à la messe. Quoique régulièrement reçus compagnons, il leur était défendu sous des peines sévères de travailler en chambre et pour une pratique ; il fallait être embauché par un maître du métier ou demeurer oisif et attendre en mourant de faim une chance meilleure.
Enfin toutes les contestations étaient réglées par les prud'hommes qui, maîtres eux-mêmes, étaient bien loin d'être des juges impartiaux entre patrons et valets. Il n'y avait qu'un seul cas où le droit du valet fût très-nettement défini, parce que, dans le fond, il s'agissait moins de son droit que du maintien dés privilèges de la corporation : si le maître employait par aventure des ouvriers régulièrement reçus, mais reçus dans une autre ville, ou, ce qui était plus grave encore des ouvriers sans qualité (sans livret), il pouvait être cité par ses valets devant les prud'hommes du métier. Un règlement va jusqu'à punir d'une amende le maître qui se fait aider par ses voisins, par ses confrères, maîtres comme lui dans la même corporation, ou par sa propre femme.
Despotiquement gouverné par les maîtres, obligé d'attendre d'eux le travail, à peu près incapable d'arriver à la maîtrise, l'ouvrier chercha des armes dans l'association ; c'est l'instinct des faibles. Il créa j au quinzième siècle, contre la corporation officielle, la confrérie. La confrérie existait déjà pour les patrons, mais ce n'était qu'une association de prières assez mal vue par l'Église et par le gouvernement, qui redoutaient des affiliations trop nombreuses et par conséquent trop puissantes. La confrérie entre ouvriers eut un autre caractère; ce fut, sous un prétexte religieux, l'organisation de la grève. Le croirait-on? le privilège se glissa jusque dans ces
réunions des yictimes du privilège ; les confréries imitèrent tant qu elles purent les corporations et se firent exclusives à leur exeniple, tant il est vrai qu'on apprend mal la liberté à l'école de' la servitude. Il faut entrer dans la liberté de plain-pied et à tous risques, car la servitude n'engendre que les révolutions et l'anarchie. Les ilotes du travail, à qui la maîtrise était interdite ou peu s'en faut, se consolaient en opprimant à leur tour les ouvriers étrangers au compagnonnage.
Mais c'est surtout dans la constitution de la maîtrise que triomphe l'esprit du monopole. Tout apprenti ou compagnon qui veut devenir maître doit d'abord, dans les corporations où le nombre des maîtrises est limité, attendre une vacance; puis il fait sa déclaration aux gardes ou jurés du métier, qui lui indiquent le sujet de son chef-d'œuvre. Si la corporation est déjà nombreuse, ou si elle redoute pour un motif quelconque l'arrivée de nouveaux concurrents, les jurés se gardent bien d'indiquer un sujet facile. Ils choisissent une oeuvre compliquée, qui demande beaucoup de temps et beaucoup d'argent, et qui, une fois faite, ne puisse pas être placée dans le commerce. Ils prennent les précautions les plus minutieuses pour empêcher le candidat d'être aidé, et vont quelquefois jusqu'à le renfermer seul dans un atelier pendant des semaines entières. Il faut qu'il fasse lui-même toutes les parties de son chef-d'œuvre, car, dans les ateliers où le maître
n'emploie que deux ou trois personnes, la division du travail est inconnue. Par exemple, celui qui veut être barbier-chirurgien doit composer un onguent, raser et coiffer un pauvre, saigner un homme ; mais auparavant il s'arme d'un marteau, et battant le fer sur l'enclume, il forge lui-même la lancette dont il va se servir. Quand- le chef-d'œuvre est exécuté, c'est encore aux gardes du métier qu'appartient ie droit de l'accepter ou de le refuser; donc le candidat est deux fois dans leur main, par le choix du sujet, et par le jugement de l'épreuve. Il va sans dire que tout devient aisé pour un fils de maître; le chefd'œuvre se fait dans l'atelier du père, sous ses yeux, avec ses conseils; les jurés ne sont que des amis de la famille, déjà des confrères; tout s'aplanit pour lui; tout devient facile et bienveillant, tandis que les étrangers ou les ouvriers, fils d'ouvriers, qui veulent monter au rang de maîtres, ne trouvent que des rivaux et des ennemis dans leurs juges.
Avec le temps une modification assez piquante s'introduisit dans le régime des corporations. Chaque corporation se divisa en trois bandes, les Jeunes, les modernes, les anciens. Les anciens se créaient un privilège contre les modernes, qui s'en créaient un contre les jeunes. Il fallait, pour passer d'une bande à l'autre, une certaine ancienneté et un sac d'argent. lues jeunes ne furent ni électeurs ni éligibles; les modernes ne furent qu'électeurs; l'autorité dans chaque corporation se trouva ainsi concentrée entre
les mains d'un petit nombre d'anciens. Le règne de la routine n'en fut que mieux assuré.
Jusqu'ici la corporation s'est montrée uniquement préoccupée de son intérêt ou du moins de l'intérêt des patrons : le mot de privilège revient à chaque ligne des statuts, l'esprit de privilège se sent dans toutes les stipulations ; mais voici maintenant où les maîtres, les privilégiés, sont pris dans leurs propres lacs, car ils ont beau se bien défendre, exclure durement les étrangers, malmener les apprentis et les valets; il faut que ce joug qu'ils ont forgé pèse aussi de tout son poids sur leurs têtes. On a vu ce que faisait la jalousie des maîtres contre les étrangers et contre les ouvriers ; on va voir ce que peut faire contre chaque maître la jalousie de la corporation. D'abord il faut à la corporation un trésor : tout le monde ne prospère pas; elle puisera donc largement dans la bourse de chaque associé pour remplir la bourse commune. Ensuite, il lui faut de la sécurité ; elle prendra donc des mesures sévères contre les inventeurs. Le premier homme de génie venu, en créant une nouvelle méthode, pourrait faire sa fortune et ruiner du même coup ses anciens; le règlement y mettra bon ordre. Ainsi donc, exaction, réglementation, voilà les deux instruments de torture qui, pendant cinq siècles, vont rendre l'industrie captive.
Sans doute on déguisera sous le nom de charité l'organisation abusive de' la bourse commune, et
SOUS le nom de loyauté du commerce la réglementation absurde qui , portant dans l'industrie les préoccupations inquiètes de la théologie, condamne une découverte comme un crime. Et personne ne peut nier qu'il n'y ait partout du bon dans le mauvais; mais ici le mauvais domine; il éclate. Voyons, pour commencer, le chapitre des exactions. Le maître a donc fait son chef-d'œuvre, les jurés l'ont reçu. II faut maintenant « acheter le métier du roi, »» payer un droit à la communauté et une redevance à quelque officier de la couronne : au panetier, s'il s'agit d'un boulanger, au fnaître de la garde-robe s'iks'agit d'un fripier, etc. Ces différents droits, dans certaines corporations, représentent jusqu'à trois cents journées de travail; ils ne dispensent nullement le nouveau maître de payer encore, sous divers noms et sous divers prétextes, au roi, à la corporation, à l'Eglise, des sommes dont l'évaluation est quelquefois arbitraire. Il faut aussi qu'il subisse l'obligation du banquet : le banquet est la consécration de la maîtrise. C'est une institution plus ancienne que le chef-d'œuvre, dont l'obligation ne fut guère généralisée qu'au quatorzième siècle : celleci remonte jusqu'aux corporations romaines. Il n'y a rien qui soit plus sévèrement exigé et plus minutieusement réglé par les statuts, parce qu'on rattache au banquet des idées de confraternité intime et peut-être même quelques idées superstitieuses, à la manière antique. A la fiii' du dix-septième siècle le
total des frais s'élevait à Paris, pour chaque maître drapier à 3,240 livres. Le bon sens veut qu'au moment où un artisan s'établit à son compte il ait devant lui quelques avances; c'est le contraire que veulent les règlements de maîtrises. Les frais de chef-d'œuvre, les droits d'entrée et le banquet absorbent en pure perte deux ou trois années de revenu. Donc la maîtrise n'est accessible qu'aux riches.
Ecrasé par ces premiers frais, le nouveau maître prend aussitôt sa part des charges de la communauté. Il acquitte les redevances annuelles, il contribue pour sa quote-part à l'extinction des charges de la corporation. S'il y a une confrérie, il entre dans les frais du culte ; s'il se fait une procession, un cortège, une partie de la pompe retombe à sa charge. Il paie la taille et la capitation , les dixièmes et les vingtièmes , et toute cette foule d'impôts sans règles, sans assiette fixe, sans contrôle, que les prodigalités du roi, les besoins toujours croissants d'une politique essentiellement vénale et l'avidité des traitants faisaient peser sur le tiers état. Il paie comme fabricant des droits sur la matière première, comme marchand, des droits d'étalage. S'il éte^d ses affaires, les péages absorbent la majeure partie de ses bénéfices. Rien que pour le court trajet qui sépare Bercy du quai de la Grève, le muid de vin n'acquitte -pas moins de seize droits difi'érents, et cela au milieu du dix-septième siècle. En 1659, une balle de camelot de Lille pesant 232 livres payait en divers
endroits pour arriver à Lyon 203 livres 15 sous 3 deniers, sans compter les deux droits de douane de Valence et les 6 deniers pour livre. Tout devient contre le chef d'industrie occasion de fiscalité : le mariage du roi, la naissance d'un prince, la guerre, la paix. Il n'y a pas d'événement public qui ne fournisse au roi ou au seigneur un prétexte pour le rançonner. Il est d'ailleurs gêné dans sa fabrication par un amas confus de règlements qui portent sur la matière, sur les quantités, sur la méthode; dans sa vie intime, par des lois somptuaires; dans son travail, par l'obligation d'avoir un atelier ouvrant sur la rue, d'éteindre sa forge ou sa lumière à des heures déterminées; dans sa vente, par la marque de fabrique, la marque du commerce, les halles privilégiées, le tarif; dans ses transactions, par l'interdiction presque générale, et assez constante, du prêt à intérêt*; dans son crédit de -commerçant, par le contrôle perpétuel des gardes du métier, du prévôt, des échevins, du procureur du roi et des parlements. Comment résister à toutes ces causes de ruine? Il n'a qu'une ressource, le monopole. Il est presque excusable de le maintenir avec un soin jaloux, puisque sans cet appui il périrait. Il faut que les gardes du métier et tous les maîtres avec eux, soient sans cesse attentifs à ne pas accepter de nouveaux venus,
1 En 1547, le conseil de ville rejeta le projet de l'établissement d'une banque à Paris, « parce que ladite banque était contre la loi do Dieu, Autorisant Tusure. >
à ne pas permettre d'empiétements d'une corporation sur une autre, à réprimer sur-le-champ les tentatives d'un collègue qui voudrait accaparer la vente par le bon marcHé ou par la meilleure production. Les conséquences directes de ce système sont donc de fermer aux pauvres les ressources du travail et du commerce, de faire naître l'antagonisme entre les corporations, entre les maîtres dans la même corporation, de maintenir la routine dans la fabrique, les prix élevés dans la vente, et avec tout cela, de laisser les privilégiés à la merci de l'arbitraire royal et du pouvoir discrétionnaire des magistrats.
Maintenant, comme il y a un bon côté en toutes choses, confessons de bonne grâce que les corporations ne laissaient pas tomber les veuves et les orphelins dans le besoin. Oserons-nous ajouter que cela faisait partie de leur égoïsme, et que ces mêmes jurés qui répandaient dans le sein de la communauté des charités si abondantes dénonçaient au procureur du roi et faisaient mettre aux galères un malheureux père de famille qui, n'ayant pu acheter une maîtrise, se cachait dans un grenier comme un faux monnayeur, pour fabriquer une paire de souliers?
On a dit, pour expliquer cette réglementation excessive qui ôtait aux fabricants toute liberté et à l'industrie tout avenir, que l'État, du moment qu'il autorisait le monopole, acceptait la responsabilité
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des produits et se trouvait engagé à surveiller et à diriger la fabrication. Cela est parfaitement vrai; mais il est vrai aussi que l'intérêt du consommateur n'a pas toujours été le principal objet du législateur dans la réglementation de la fabrique. Il serait, en vérité, fort étrange qu'après avoir construit de toutes pièces le monopole, après l'avoir défendu avec tant d'habileté contre l'ennemi du dehors et l'ennemi du dedans, le législateur des corps de métiers se fût transformé tout à coup en protecteur désintéressé de la loyauté du commerce. Dans une foule de prescriptions minutieuses qui ne laissent au fabricant aucune initiative et qui réduisent l'exercice d'une industrie à l'application d'un mécanisme aveugle, il est impossible de ne pas reconnaître purement et simplement la peur de l'innovation, même heureuse. C'est la médiocrité qui prend de loin ses mesures pour entraver l'essor du génie. On a, par des années de travail, par de grands sacrifices pécuniaires, acheté le droit de vendre au public à un prix élevé une étoffe médiocre, mais fabriquée dans toutes les règles ; il ne faut pas que le premier venu, en offrant à l'acheteur une trame plus serrée, une couleur plus brillante ou plus solide, ou simplement en lui donnant à moindre prix la même trame et la même couleur, puisse frustrer les autres maîtres des bénéfices sur lesquels ils ont compté, et que la corporation doit leur garantir, puisqu'elle les leur a vendus. Quand on se place à ce point de vue, toute décou-
verte industrielle devient en quelque sorte un vol fait à la communauté. S'il est juste et convenable que le droit de faire des chaussures s'achète comme une métairie, il doit être juste aussi que la moitié du peuple aille pieds nus, et que les inventeurs des souliers à bon marché soient condamnés aux galères. Sans doute on doit reconnaître que quand Etienne Boileau rassembla autour de lui les gardes de la plupart des métiers et transcrivit leurs statuts en quelque sorte sous leur dictée, il donna quelque fixité à cette législation incohérente, et put faire en cela quelque chose d'utile; que quand saint Louis, Louis XI, Henri IV, Louis XIV modifièrent les règlements d'une ancienne corporation ou donnèrent des règlements à une corporation nouvelle, ils se préoccupèrent sérieusement d'empêcher la sophistication des marchandises. Tout pouvoir central a des vues générales par le bénéfice de sa position, et c'est pourquoi la loi doit toujours être faite par un pouvoir central. Si le roi avait favorisé l'égoïsme d'une corporation au détriment du service public, il aurait agi contre lui-même. D'ailleurs les règlements s'amélioraient, parce que tout s'améliorait. Il faut se souvenir que de Louis IX à Louis XIV la civilisation fait de rapides et immenses progrès. Était-il possible que l'industrie restât statlonnaire pendant que l'instruction se répandait, que les vieux préjugés s'évanouissaient, que les besoins du luxe dans les hautes classes et
du confortable dans les classes inférieures allaient toujours croissant? Les historiens exaltent à l'envi les services rendus à l'industrie par les trois ou quatre grands rois qui ont laissé leur trace dans la législation des corporations ouvrières. Ne seraitil pas plus juste et plus vrai de dire qu'ils ont à peine marché avec leur temps, qu'ils ont copié presque servilement les règlements du moj^en âge en conservant le principe entier et en n'élaguant pas même toutes les dispositions inutilement vexatoires? Et n'est- il pas permis de penser que si les états généraux avaient été régulièrement convoqués, et que le soin de transformer cette partie importante du service public leur eût été confié, cette autorité toute différente, et qui n'avait de commun avec le pouvoir royal que d'embrasser la totalité de la nation, aurait introduit dans la législation des arts et métiers plus de vues d'ensemble, et l'aurait remaniée avec plus de désintéressement et de résolution ?
Au surplus, quoiqu'un pouvoir législatif issu de la nation et dans lequel le tiers état aurait eu voix délibérative , fût plus en mesure que le pouvoir royal de faire des réformes utiles , l'absence de règlements eût mieux valu que de bons règlements. L'Etat n'a ni l'aptitude ni le drojt de diriger l'industrie. Il n'en a pas l'aptitude : on a beau être le grand ministre Colbert ; celui qui sait comment fabriquer la soie, c'est un fabricant de soie, ce n'est
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pas un profond politique. Colbert, dit-on, s'entoura d'hommes pratiques. Qu'il fasse mieux, qu'il laisse les praticiens à eux-mêmes. Un jour, dans l'intention, louable assurément, d'empêcher la fraude, il fixa la largeur des étoffes de soie dans tout le royaume. En Auvergne, où l'on fabriquait des pavillons et des banderolles étroites, il fallut, comme ailleurs, se conformer à l'étalon. Les acheteurs furent contraints de rogner l'étoffe et de perdre l'excédant ; les fabricants durent livrer à vil prix, ce qui entraîna le chômage et une ruine générale. Le ministre fut près de quatre ans à reconnaître son erreur. Au fond, l'État n'a pas plus le droit de diriger l'emploi de ma force, qu'il n'a celui de dépenser mes revenus à sa fantaisie. Cette tutelle en toutes' choses suppose toujours l'absolue incompétence du sujet et l'absolue compétence de l'État; mais c'est une double faute; car, d'un côté, tout homme tient de la nature le droit, le devoir et le pouvoir d'être libre; et, de l'autre, l'État n'a de délégation que pour maintenir le bon ordre. Il est évident que Colbert réglant le nombre de fils et la dimension des étoffes, et Louis XV exigeant des billets de confession, obéissent au même principe dans deux matières bien diverses. On peut, si l'on veut, nous n'y contredisons certes pas, regarder Louis IX comme un saint et un héros, Henri IV comme le modèle d'un grand roi, Colbert comme le bienfaiteur et le fondateur à nouveau de Fin-
dustrie française ; mais ce n'est pas dans ce qu'ils ont fait pour les corps de métiers qu'il faut aller chercher leur grandeur. Ils n'ont été là préoccupés que de l'argent et des intérêts de l'absolutisme. Leur gloire, ce n'est pas d'avoir réglementé, c'est d'avoir créé. Quand Henri IV et Colbert prenaient la résolution de doter la France d'une industrie nouvelle, et que, pour y parvenir, ils n'épargnaient ni l'argent, ni les encouragements de toutes sortes, ni leur sollicitude de chaque jour, il ne faut pas rechercher si, parmi les moyens employés, on avait le plus souvent recours à la création de privilèges ; si l'État se transformait parfois en fabricant, s'il puisait largement dans le trésor commun au profit de quelques chefs d'industrie qui enrichissaient le pays en s'enrichissant eux-mêmes. Il vaut mieux reconnaître que, quand les citoyens sont endormis par des habitudes passives, quand la législation les prend constamment sous sa tutelle sans leur permettre de compter sur eux-mêmes et de devoir quelque chose à leur propre initiative, l'obligation \ étroite du pouvoir est de produire à leur place, puisqu'il en est seul capable et qu'il s'est, comme à plaisir, entouré d'impuissants. Ce qui serait, au point de vue des idées libérales, un renversement de l'industrie, était un trait de génie dans Colbert. Il est même permis d'aller plus loin, et de dire que, dans la France moderne, tant qu'on n'aura pas jeté les fondements de la liberté et de l'activité iudivi-
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duelle en créant la grande commune et en donnant Fessor au véritable esprit d'association, on devra applaudir aux grandes entreprises de l'Etat, puisqu'elles sont nécessaires à la prospérité publique, et impossibles aux faibles ressources des individus, réduits à l'isolement et, par conséquent, à l'impuissance ; mais il ne faut pas prendre pour une règle générale ce qui n'est que la conséquence d'une législation incomplète ou mal entendue. Colbert n'a encore de statue sur aucune des places de la capitale; si jamais on élève cette statue, qu'on se garde bien d'inscrire sur le socle les corporations fondées ou réglementées. Il ne faudra pas faire cette injure à l'immortel Turgot et à l'immortelle Assemblée constituante. ^
On peut résumer ainsi l'action de nos rois sur le réginae des corporations depuis Etienne Boileau jusqu'aux prédécesseurs immédiats de Turgot. Ils ont orée des corporations nouvelles afin d'enrichir leur trésor et d'étendre leur police. Dans les anciennes corporations, ils ont modifié la nature des charges, et remplacé presque partout le prud'homme électif par le prévôt de nomination royale. Ils ont attiré au trésor une partie des amendes, des cotisations et des redevances qui précédemment appartenaient à la communauté. Dans certains cas, ils ont transformé les industriels en véritables fonctionnaires publics. Ils se sont substitués à l'action régulière du commerce en
fixant eux-mêmes le taux des salaires et le tarif de la vente. L'ordonnance de 1567 défend de vendre le plus gros chapon plus de sept sous et le plus gros poulet plus de vingt deniers. SI le marchand n'y trouvait pas son compte , il ne vendait pas ; de même pour les marchandises fabriquées. Les rois par ces expédients ne faisaient qu'organiser le chômage et la ruine. Enfin leur plus cruelle invention fut d'émettre des lettres de maîtrise qu'ils jetaient sur la place, comme plus tard les rois leurs successeurs ont émis des emprunts : il n'y eut jamais de mesures financières plus inintelligentes et plus désastreuses. Voilà quel a été le résultat de l'intervention de nos plus grands rois dans le régime des corps de métiers, et tous ces maux de détail qu'on est en droit de leur imputer sont moins regrettables que le fait même d'avoir conservé et consacré le principe du monopole industriel. Si, après cela, on a défendu aux ouvriers de travailler dans des arrière-cours où l'œil du public n'aurait pas pu surveiller leur trav^-il ; si on a interdit aux coffretiers d'employer l'aubier, qui est une sorte de bois sans solidité et sans durée ; si les meubles n'ont dû être peints et vernis qu'après la vente faite, afin que l'acheteur ne fût point trompé sur la nature de la marchandise qu'on lui livrait ; si la largeur du lé d'étoffe, le nombre et la qualité des fils ont été réglés, toutes ces précautions, tous ces règlements inventés dans l'intérêt de l'acheteur et
qui pour la plupart ont tourné contre lui, sont une mince compensation des maux que nous signalions tout à l'heure, et sur lesquels il ne sera pas inutile d'insister.
Dès que les rois comprirent que la supériorité d'honneur qu'ils avaient eue pendant plusieurs siècles sur leurs grands vassaux allait devenir une domination effective, leur tendance fut de tout soumettre à leur autorité, non pas eii détruisant les corps privilégiés, comme on le fit en 1789, mais en les multipliant au contraire", en les poussant les uns contre les autres, et en les réduisant tous à un état de dépendance vis-à-vis du pouvoir royal. Ainsi les rois firent à la féodalité une guerre d'extermination, mais ils se gardèrent bien d'ôter à la noblesse ses droits honorifiques et même ceux de ses droits utiles qui ne leur portaient pas ombrage. La noblesse, qui avait limité et pour un temps anéanti leur pouvoir, devint un instrument pour eux après cette transformation. Ils agirent de môme avec les gouvenreurs de provinces, qu'ils réduisirent peu à peu à une vaine représentation, en faisant passer aux intendants tout l'effectif de l'autorité ; avec les parlements, d'abord soutenus dans des prérogatives qui supplantaient les états généraux, puis combattus dans leurs efforts de résistance, et finalement réduits au rôle de cours de justice; avec les communes, encouragées au douzième siècle dans leur lutte contre les seigneurs,
puis transformées très-promptement et très-rudement en simples rouages administratifs d'un ordre inférieur; enfin avec les corporations d'ouvriers , dont on fit des succursales de la police, en supprimant ou en faussant les élections, et en remplaçant partout les élus du métier par des hommes à la dévotion de l'intendant. Cette réforme faite, réforme très - concordante avec les améliorations que la royauté accomplissait en même temps, il n'y eut plus aucun péril, il n'y eut, au contraire, que des avantages à enrégimenter les quelques ouvriers qui, dans les faubourgs des capitales et dans les villes de second et de troisième ordre, s'étaient maintenus dans une sorte d'indépendance. Quand ce prétendu bienfait de la royauté leur fut vendu trop cher, ils en sentirent l'amertume; ainsi lorsque Colbert créa la corporation des limonadiers de Paris, personne n'acheta d'abord la maîtrise ; comme cela ne faisait pas l'affaire du ministre, qui avait compté sur le produit, il résolut d'obliger tout le monde à jouir de ses bienfaits ; et par une ordonnance du
14 décembre 1675, il décida que les limonadiers seraient contraints par huissier à se présenter immédiatement devant leurs syndics et à payer cent cinquante francs et les deux sous par livre avant le
15 au soir. 11 était rare cependant qu'on eût besoin d'avoir recours à de telles sévérités ; le plus souvent, il faut en convenir, les ouvriers allèrent d'eux-mêmes au-devant du joug, parce que le plus
noble et le plus fécond des sentiments humains, le sentiment de l'indépendance personnelle, se trouvait éteint en France par le Ipng despotisme des seigneurs, que remplaça presque sans intervalle l'habile et puissant despotisme des rois, et parce que, dans l'impossibilité d'être quelque chose par soi-même et de se résigner à n'être rien, tout le monde courait après un semblant de dignité et voulait avoir un rang dans les processions, un titre sur son enseigne, une prétention à faire valoir contre le voisin. Les créations de corporations furent de deux sortes : tantôt on ne fit qu'appliquer un ancien règlement à une localité nouvelle, tantôt on créa de toutes pièces la corporation, le règlement et même l'industrie. Henri IV, quoiqu'il y eût alors sur le marché des lettres de maîtrise de vingt créations différentes, voulut que tous les artisans de toutes les villes du royaume fussent organisés en corporations : ce n'était que l'extension de règlements anciens. Plus tard , on créa la corporation des gainiers, des ouvriers en cuir bouilli, des limonadiers, des cuisiniers, celle des écrivains publics, celle des apothicaires, etc. Le nombre des corpo» rations, qui était de soixante à Paris en 1672, s'éleva à cent vingt-neuf en 1691. Amiens avait des layetiers qui n'employaient que des fils secs, des tisserands qui n'employaient que des fils gras : l'Angleterre jeta sur le marché des layettes tissues de fils gras et de fils secs, qui, par la qualité et le
bas prix, accaparèrent du premier coup la faveur publique. Quelques membres des deux corporations, manquant à tous leurs devoirs, imitèrent les Anglais et furent sévèrement punis ; mais les arrêts des parlements ne suffirent pas pour dégoûter le public d'une étoffe qu'il payait moins cher et qu'il jugeait plus commode. Que fit-on? Au lieu de toucher à l'arche sainte des règlements existants, et de fondre en une seule les deux corporations, on aima mieux en créer une troisième, qui eut le monopole du mélange.
S'il est vrai, comme l'assure M. de Tocqueville, que toute la politique intérieure des rois de France se résume dans ces deux mots « diviser pour régner », les corporations secondèrent admirablement leurs vues. Ce n'étaient que compétitions, saisies et procès interminables. Un forgeron ne pouvait faire une clef, ni un ébéniste une serrure, ni un tailleur la réparation d'un vieil habit, ni un fripier un habit neuf. Les fripiers, tenus en bride par les ', tailleurs, qui les empêchaient de se servir d'étoffes neuves, se vengeaient sur les femmes de leurs adversaires quand elles s'avisaient de faire un point ou de coudre un bouton aux chausses de leurs maris. Les savetiers s'attirèrent une mauvaise affaire ) avec les cordonniers, parce qu'ils s'étaient permis de faire des souliers neufs pour leurs femmes et ' leurs enfants. Les lormiers, fabricants de mors et d'éperons, firent défendre aux selliers d'exposer en
vente cette partie du harnacliement cl*un cheval. Il y avait pour ainsi dire une guerre permanente entre les foulons et les teinturiers. Un arrêt du parlement décida, après un procès de trois siècles, que les tailleurs ne pourraient employer pour la doublure d'un pourpoint une étoffe ayant déjà servi, parce que ce serait empiéter sur le privilège des fripiers. Les merciers, vendant un peu de tout, avaient des procès avec tout le monde. Les gantiers leur firent défendre de recoudre les gants; il leur fut seulement permis de les enjoliver par des broderies. Ils n'en purent avoir que trois douzaines- empilées sur le comptoir, et deux paires dans la montre. Ce fut pendant près dé cent ans un crime punissable de trois mille livres d'amende, et en récidive de la privation de la maîtrise et de l'emprisonnement, que de mêler la soie au castor dans la fabrication des chapeaux. Toutes ces querelles, qui dévoraient une partie de la fortune des corporations, avaient pour déplorable conséquence d'entretenir le chômage. Comme on ne pouvait faire partie à la fois de deux corporations, dans tous les métiers qui n -occupent leur homme qu'une saison il y avait disette de bras dans le bon moment et disette d'ouvrage le j reste de l'année. C'est seulement en 1762 que les habitants des campagnes obtinrent la permission de filer et de faire de la toile , encore cette autorisation fut -elle restreinte aux seules localités où il n'y avait pas de tisserands. Un chaussetier, homme de
génie, inventa un j6ur de remplacer les cordons qui rattachaient les braies au pourpoint par des aiguillettes. Le public fut de son avis et trouva les aiguillettes plus commodes et plus élégantes. Les gardes du métier firent un procès qui dura quinze ans, et c'est en 1398 que le public eut pour la première fois la permission de nouer ses chausses comme il l'entendait. Les boutons couverts d'étoffe n'eurent pas moins de peine à s'établir; les boutonniers d'or et de nacre et les boutonniers-ciseleurs poursuivirent à outrance ces boutons économiques. Le parlement lui-même les vit de mauvais œil et permit aux officiers de police de les couper, dans la rue, sur les habits de ceux qui les portaient. Ce fut une bien autre affaire pour les toiles peintes. Le fabricant fut puni des galères. Une femme, pour porter de la toile peinte, put être mise à l'amende sur simple procès-verbal , et les commis de barrière eurent le droit de lui arracher sa robe, de la déchirer sur son corps. Quand enfin, très-peu de temps avant la Révolution, il fut sérieusement question de permettre l'usage de ces malheureuses toiles, ce fut un toile général dans toutes les fabriques, et les trois corps de métiers d'Amiens déclarèrent « qu'au seul bruit de cette nouvemité (vous croiriez entendre des théologiens) tout le royaume frémissait d'horreur. » On sait que la Comédie-Française ôta la parole aux acteurs forains, que l'Opéra leur défendit de chanter, et qu'ils furent réduits h
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la pantomime. Ces longues querelles à propos de comédies mirent aux prises le grand conseil et le parlemc it , et condamnèrent du même coup les théâtres forains à se taire et le public à s'ennuyer. L'affaire devenait plus sérieuse quand il s'agissait des intérêts delà « très-salubre faculté de médecine. » Molière a beau être plaisant quand il parle de l'obligation de mourir dans les règles; dès qu'on a lu seulement trois procès-verbaux des prima meivsis de la Faculté, on comprend tout ce que cette plaisanterie avait de tragique. Un bon procès encore est celui que firent aux chirurgiens de robe courte ou barbiers, leurs confrères les chirurgiens de robe longue. Ces derniers étaient presque des savants, et ils avaient le privilège de suivre les cours de la Faculté de médecine ; mais les chirurgiens de robe courte," qui étaient exclus de l'école , n'en avaient pas moins le droit de faire toutes les opérations de chirurgie. Les docteurs-régents ouvrirent leurs amphithéâtres à tous ceux qui avaient accès au lit des malades; c'est ce qui souleva d'indignation la corporation des chirurgiens de robe longue. Ils ne contestaient pas à leurs hum|)les confrères le droit d'exercer la chirurgie, mais ils leur déniaient hautement celui de l'apprendre. Nous parlions tout à l'heure d'une plaisanterie de Molière qui change presque de nature quand on se rappelle les règles de la Faculté de médecine ; voici une injure de Boileau qui ne peut être bien comprise si l'on ignore la
constitution des corps de métiers sous Louis XIV : « Soyez plutôt maçon... », dit-il à Perrault. C'est qu'en effet, jusqu'à la création de l'Académie des beaux-arts , les architectes , les sculpteurs et les peintres étaient maçons. Ils faisaient partie de la corporation de Saint-Luc, érigée en 1391, et ils y étaient confondus avec les badigeonneurs. Il fallut même, pour acheter une émancipation incomplète, mettre dans la nouvelle académie les prud'hommes du corps de métier, et le peintre Lebrun eut pour collègues des ouvriers qui maniaient le marteau et la truelle.
La première opération du roi pour régulariser l'industrie était, comme on vient de le voir, d'étendre à tous les artisans le régime des corporations; un autre objet de la sollicitude royale fut de transformer les fonctions électives de jurés et gardes du métier en offices achetés par le titulaire, et directement concédés par le pouvoir. On voyait là dans une seule réforme plusieurs améliorations importantes : d'abord on appliquait le principe général de la centralisation , si cher au despotisme ; on détruisait le fâcheux exemple des corps délibérants, ou du moins élisants, et se croyant des droits, une autorité, une existence propre dans le sein de l'État; on agrandissait la distance qui séparait les ouvriers des maîtres et les maîtres de leurs magistrats. Plusieurs corps de métiers se trouvèrent tout à coup placés sous des surveillants hérédi-
tciires. Quelques-uns des plus favorisés conservèrent les formes électives, mais leurs jurés furent soumis dans Fexercice de leurs fonctions au prévôt de la ville, au procureur du roi, à l'inspecteur du commerce, sans parler de la haute surveillance du parlement, qui s'étendait à peu près à tout. D'autres corporations , après avoir exercé originairement une profession libre, devinrent une sorte d'annexé de la police; les maîtres furent des officiers; ils achetèrent leurs charges, ils parurent dépositaires d'une partie de l'autorité publique : tels furent les jaugeurs et mesureurs, les chargeurs, les déchargeurs, les crieurs de vin. Ces fonctionnaires d'une nouvelle espèce vécurent aux dépens des autres corporations. Un cabaretier n'aurait pas été bien venu à ne pas faire crier son vin; le crieur de vin, qui avait sa charge à exercer, s'emparait d'un broc, le remplissait de vin aux tonneaux du marchand et en fixait lui-même le prix pour les acheteurs. De même il fallait être mesuré par les mesureurs et déchargé par les déchargeurs, malgré qu'on en eût. Il y avait des déchargeurs de plusieurs sortes, pour les blés, pour les vins. Ces derniers soutinrent de longues luttes avec les tonneliers. On en vint à créer trois corporations : celle des déchargeurs qui ôtaient les tonneaux des navires et les plaçaient sur le quai, celle des tonneliers-rouleurs qui conduisaient les tonneaux jusqu'aux charrettes, et enfin celle des chargeurs. Aucun marchand ne pou-
vait se passer de ces intermédiaires qui rappellent les caudicaires de Rome. L'administration se servait de leur ministère pour établir un contrôle sur toutes les marchandises. Elle eut vers le milieu du dix- huitième siècle une plaisante idée : elle enrégimenta les ramoneurs et leur donna un uniforme ; mais pour cette fois les Parisiens hésitèrent et ne voulurent pas , selon l'expression d'un journaliste du temps, introduire la police jusque dans leurs foyers.
Cette tendance de l'ancienne monarchie à prendre la population en tutelle et à la réduire à un rôle passif afin de n'avoir pas de résistance légale à redouter, n'a fait que s^accroître jusqu'à la Révolution, et les premiers pouvoirs d'origine révolutionnaire l'ont soigneusement empruntée à l'ancienne monarchie. Elle est devenue cette machine d'annihilation universelle qui fonctionne au-dessus de nous sous le nom de centralisation et que tant d'esprits abusés confondent avec l'unité nationale. Seulement l'organisation de la machine a été simplifiée et améliorée. Sous l'ancien régime, on multipliait les corps priviMgiés , et le gouvernement central, arbitre de leurs luttes, les laissait exercer en paix tous les droits qui ne pouvaient pas se tourner contre lui-même ; on a depuis supprimé tous les privilèges et remplacé les corporations par une armée de fonctionnaires nomades, toujours responsables devant leurs chefs et irresponsables devant
leurs administrés. Cette machine est admirable de simplicité et de force. Elle est à la vie d'un peuple ce qu'aurait été à l'intelligence humaine l'art combinatoire rêvé par Raymond Lulle, et dont le but était de remplacer les opérations de l'esprit par un mécanisme. Les modernes ont donc embelli et fortifié la centralisation, mais ils n'ont pas la gloire de l'avoir créée, et le simple citoyen était sous l'ancien régime aussi peu de chose qu'aujourd'hui.
Il faut avouer d'ailleurs que ce désir particulier à l'administration française d'enrégimenter le plus grand nombre d'administrateurs possible et d'administrer le plus possible ceux qui n'administrent pas, était puissamment secondé par les nécessités du budget. Depuis quer la politique a, comme la chimie, une meilleure nomenclature, nous n'avons que trois ou quatre impôts que nous augmentons dans les besoins de l'État, et quand l'impôt ne rend pas suffisamment, nous avons recours à l'emprunt, -ce qui s'appelle, en langue vulgaire, vivre aux dépens de ses héritiers. Nos pères ne connaissaient pas cette belle simplicité; ils avaient des impôts sans nombre, mal répartis et mal perçus, de sorte que l'enrichissement de l'Etat ne résultait pas dans une juste proportion des efforts du contribuable. En général, ils aimaient mieux créer un impôt nouveau, que d'augmenter le chiffre des impôts anciens. Cela faisait une quantité agréablement variée de fermes grandes et petites qui avaient chacune leurs privilèges, quel-
quefois même leurs justices, car la ferme des gabelles faisait très-bien mettre les délinquants aux galères. Ainsi la perception de l'impôt se faisait par des corporations, comme l'administration elle-même. Pour les créations d'offices, c'était moins un impôt proprement dit qu'un emprunt. Le roi vendait une charge ; après l'avoir vendue, il payait des gages au nouveau magistrat : c'était lui donner l'intérêt de son argent. Comme la plupart des charges emportaient l'exemption de certains impôts, la multiplication des charges était une ruine pour le trésor ; mais on y gagnait pour le moment quelque grosse somme qui permettait de faire face à des nécessités urgentes. Le chancelier de Pontchartrain ne demandait pour remplir le trésor que quelques liasses de parchemin et quelques bâtons de cire rouge. On dit qu'il créa quarante mille offices à lui seul, tous inutiles. Quinault fit à la fin du règne de Louis XVI un dénombrement des charges créées pour avoir de l'argent. Elle montaient à plus de 300^000, sans compter les brevets de maîtres. Ces parchemins trouvaient du débit, grâce à la vanité française, soigneusement entretenue dans l'intérêt du trésor. Un marchand en se retirant du commerce était bien aise de se décorer du titre de Conseiller du roi langueyeur de porcs ou de Conseiller du roi mesureur de bois de chauffage. Nous voyons sous nos yeux des titres tout aussi vains quoique moins ridicules, attirer des nuées de candidats.
Non-seulement les corporations, si nombreuses dans chaque ville du royaume, donnaient lieu à la création d'une quantité d'offices, mais les brevets de maîtrise étaient eux-mêmes pour la royauté un important moyen de finances. Les rois dans certaines occasions émettaient des brevets supplémentaires comme on émet aujourd'hui des titres de rente. Ces brevets se cotaient sur la place suivant que la demande surpassait l'offre ou en était surpassée. Il y avait quelquefois des brevets à acheter de trois ou quatre créations différentes, parce que les premiers n'avaient pas trouvé d'acquéreurs et que les rois avaient eu de nouveaux besoins. Très-souvent le même roi créait moyennant finance une corporation à laquelle il recommandait, dans le préambule de l'édit, les bonnes règles du métier, le long apprentissage, le chef-d'œuvre, l'examen de réception, et quelques jours après il émettait des brevets de nîaîtrise qu'on pouvait acheter sans autre formalité, sans rien savoir du métier et sans avoir été apprenti un seul jour. Entre autres usages dont l'industrie se serait bien passée, quand un prince du sang se mariait, le roi lui donnait pour cadeau de noces le droit de créer deux maîtres par corporation dans chaque ville. Ceux des princes qui étaient bien servis en tiraient gros ; les autres offraient vainement leurs brevets à des prix dérisoires pendant de longues années.
C'est qu'il s'agissait pour les nouveaux titulaires
de s'affilier "à un corps où ils étaient nécessairement très-mal vus, d'abord comme incapables, ensuite et surtout comme rivaux et comme intrus. Ils étaient du même coup à leurs nouveaux confrères leurs clients et leurs arguments. Comment démontrer contre les novateurs la nécessité des corporation^, contre les ennemis de chaque corporation particulière la nécessité de ses statuts, et contre les relâchés et les complaisants la nécessité des anciennes règles, des chefs-d'œuvre difficiles, des longs apprentissages, lorsque tout à coup une ordonnance renversait tout cela et donnait la science infuse pour quelques écus ! Les vieux maîtres qui pendant une longue carrière avaient mis toute leur application à conserver aux maisons anciennement établies la jouissance de leurs privilèges pouvaient-ils voir de sang-froid leurs efforts inutiles et leur commerce ruiné par des créations dont le -but était purement fiscal, et que ne justifiaient nullement les besoins de la place? Les rois, il faut bien le dire, tiraient des maîtres tout ce qu'il était possible d'en tirer par des redevances, des cotisations, des impôts, des droits de toutes sortes ; si de plus ils rendaient en quelque sorte banal un privilège si chèrement acheté, les plus solides maisons pouvaient à peine espérer de se maintenir. Il arriva fréquemment qu'une corporation achetait elle-même au roi les nouvelles maîtrises, non pour les exercer, mais pour les amortir, et le roi ne rougissait pas de cette transaction
qui perçait à jour le motif de l'institutton des maîtrises. Les boucliers de la grande boucherie de Paris (car il y avait deux corporations de bouchers) étaient des bourgeois oisifs qui avaient acheté une maîtrise et qui la louaient au premier venu pour exercer la profession sans responsabilité ni sérieux apprentissage. Il en était de même des mesureurs de blé et des déchargeurs. Jamais un déchargeur en titre ne paraissait à la halle. Les titulaires avaient là de pauvres diables qu'on appelait des plumets, et qui faisaient leur besogne à la condition de leur abandonner la plus grosse part des profits. Tant fut procédé que les corporations tombèrent d'une ruine dans une autre. Elles s'obérèrent pour éviter les concurrents ; les charges dépassèrent les bénéfices. Les maîtres restèrent par la difficulté de liquider; parmi les fils de maîtres, beaucoup aimèrent mieux renoncer que d'ouvrir une maison dans ces conditions. Aussi vit-on- un spectacle singulier et très-significatif; les commandes augmentaient, la fabrique diminuait. Un intendant de la généralité de Tours déclare que, de cent vingt métiers battants dans son ressort, on est tombé à six en un quart de siècle. Quelques corporations se firent défendre, comme dernière ressource, de recevoir des apprentis pendant un laps de trente ans, de quarante. ans. On put prévoir le moment où les rois de France, à l'exemple des derniers empereurs, seraient obligés de rendre les professions héréditaires daus
les familles. En 1696, après plusieurs créations d'offices que les corporations achetèrent pour ne pas avoir à les subir, la désertion devint si générale dans les rangs de la maîtrise qu'une ordonnance défendit de quitter le métier, et déclara nulles les démissions données depuis deux ans. N'avons-nous pas raison de dire que, quand bien même il serait vrai que les règlements introduits par les rois dans les corps de métiers fussent aussi bien conçus qu'on le prétend quelquefois, ces exactions perpétuelles, , cette organisation de là ruine compensent et au delà cet équivoque bienfait ?
Telle étant vers le milieu du dix-huitième siècle la situation de l'industrie en France, il semble que la liberté devait être demandée par tout le monde, par les consommateurs que le monopole rançonnait, et par les maîtres, écrasés sous les charges des corporations. Le gouvernement seul pouvait perdre momentanément, puisqu'ayant fait la faute de vendre le droit de travailler, il était obligé maintenant de le racheter. Cependant qu'arriva-t-il? Ce fut le gouvernement qui offrit la liberté et le commerce qui la refusa. Le public resta indécis. Telle est la force de la routine, et tel est l'enivrement que produit le monopole sur l'esprit des privilégiés. On en meurt, et l'on aim'e mieux en mourir que de tomber dans le droit commun. On vit pour la première fois le spectacle d'un ministre, Turgot, bravant l'impopularité pour contraindre une nation à être libre.
Le préambule des édits de Turgot est la condamnation implacable du régime des corporations. Jamais le bon sens n'avait parlé un langage plus ferme et plus lucide. A peine les édits sont-ils portés au parlement, que toute la magistrature croit voir l'État ébranlé; le parquet proteste, oubliant ses habitudes de soumission ; la cour refuse d'enregistrer et contraint le roi à tenir un lit de justice. Six parlements, Bordeaux, Toulouse, Aix, Besançon, Rennes et Dijon refusèrent l'enregistrement jusqu'à la fin. Les privilégiés (à qui le régime des corporations ne coûtait pas moins de douze millions par année d'après une estimation faite en 1775) montent une cabale tellement puissante qu'en moins de deux mois le ministre est renversé, les défenseurs de sa doctrine poursuivis judiciairement et condamnés par le Chàtelet. Dans les mémoires dont le public est inondé, on invoque tour à tour les droits de la propriété, les intérêts du commerce et ceux de l'humanité en faveur du privilège. Ces maîtrises que l'on veut abolir ont duré depuis des siècles : grande et solide raison chez un peuple qui regarde encore la durée comme la source la plus respectable du droit; la royauté et la noblesse ne reposent guère sur d'autres fondements. Les corporations ont été reconnues, consacrées par des ordonnances royales enregistrées au parlement et par de nombreux,, arrêts : veut-on attenter à la justice, à l'autorité royale, à la Constitution? Chaque maître a conquis
sa situation par un long apprentissage, il l'a payée au roi et à la corporation pour en jouir désormais comme d'une propriété patrimoniale en toute sécurité. On parle de le rembourser; mais avec sa finance, qu'on lui rend, lui rendra-t-on aussi tant d'années passées dans l'exercice d'une profession qui lui échappe? Cette carrière, commencée à l'ombre des lois et sous la protection des principes les plus sacrés de la société humaine, sera donc violemment détruite par un acte de pur despotisme? Dans quel intérêt veut- on consommer cette énorme injustice? Donner à tout le monde la liberté de travailler et de vendre, c'est peupler les ateliers d'incapables et les boutiques d'escrocs. Avec les gardes du métier, les jurés, les syndics, le contrôle, la surveillance journalière, on arrivait à peine à empêcher la sophistication, et l'on veut en un jour livrer l'acheteur à la mauvaise foi du producteur, déshonorer le marché de l'exportation, mettre le fabricant entre le vol et la ruine, encombrer la place de marchandises fardées pour la vente comme le visage d'une coquette, créer par l'appât d'une vente facile des besoins factices, et augmenter du même coup le luxe et la misère ! Le peuple, au lieu d'une laine solide, portera des haillons de soie; voilà toute l'image de la liberté nouvelle. Ces lamentations, parties des ateliers, remplissent le parlement et trouvent un écho jusque dans l'intimité du roi. Louis XVI, qui avait promis à Turgot de le soutenir
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et qui avait tenu un lit de justice tout exprès pour imposer les écUts au parlement (hélas ! faut-il qu'on soit réduit à invoquer le despotisme pour l'établissement de la liberté!) Louis XVI, ébranlé à son tour, hésite, recule, condamne la réforme qu'il vient de faire, retourne au régime des- corporations et des privilèges, La liberté n'avait pas duré trois mois. La Constituante, quelques années après, eut la gloire d'en finir avec les corporations.
La conséquence de toute cette histoire est bien facile à tirer. On peut dire qu'elle saute aux yeux : c'est que l'industrie ne peut que végéter sous le régime de la réglementation, et que l'état d'enfance où elle était tombée au dix-septième siècle, malgré le génie inventif de la nation et les efforts de Henri IV et de Colbert, était l'infaillible résultat de la substitution en tout et partout, pendant un grand nombre de siècles, de la réglementation à la liberté. 11 n'y- a pas de démonstration qui vaille l'histoire, quand elle parle aussi haut et qu'elle étale une accumulation de faits aussi écrasante,
Cependant, depuis la fameuse séance de l'Assemblée nationale qui a consacré l'œuvre de Turgot (15 février 17-91), deux phénomènes parallèles se sont produits dans la législation et dans la théorie, qui paraissent en contradiction avec toutes les données de la philosophie et de l'histoire. La législation a diminué tant qu'elle a pu la liberté, puisqu'elle a successivement créé les patentes, réglementé la
boulangerie, soumis les limonadiers au régime du bon plaisir, remis en vigueur les règlements anciens relatifs à l'exercice de la pharmacie et de la médecine, à l'ordre des avocats, aux notaires, aux agents de change, rétabli avec la plupart de ses attributions la direction de la librairie et de l'imprimerie, dont il est naturel de rapprocher la censure dramatique, créé pour les colporteurs une législation préventive dont on connaît la sévérité, conservé le monopole du tabac, des cartes à jouer, organisé toute une administration pour surveiller la vente des armes et de la poudre, celle des drogues, celle des boissons et des denrées alimentaires, limité les heures de travail dans les ateliers, rendu au gouvernement le droit de permettre ou, de défendre l'exportation, d'imposer même dans certains cas ses tarifs, fixé par une loi le taux de l'intérêt de l'argent, etc. On peut voir l'énumération de toutes ces mesures restrictives dans un livre publié il y a déjà quelques années, mais qui n'a pas vieilli, la Liherté du travail, par M. Dunoyer. C'est là qu'il faut se donner le spectacle de tout le chemin que notre législation a fait en arrière depuis la séance du 14 juin 1791, où Chapelier, confondant l'association volontaire, qui est une des conditions de la liberté, avec les corporations, qui sont la forme môme de la servitude, fit porter par l'Assemblée nationale un décret qui, s'il était obéi, réduirait toutes les forces individuelles à l'isolement et conséquemment à
Timpuissance. Il semble parfois que l'esprit humain ne paisse se tenir dans la vérité, et qu'il ait comme un besoin d'exagération qui le pousse d'un excès dans un autre. La même assemblée qui a détruit les corporations a émis la première cette idée bizarre, consacrée depuis par les articles 414, 415 et 416 du Code pénal, que les coalitions sont comme un retour détourné aux corporations. Ce n'est qu'en 1864 que la loi sur les coalitions a été détruite; encore les législateurs de cette époque ont-ils eu peur de leur œuvre : ils ont multiplié les précautions contre la liberté. On dirait, en vérité, que, ^ pour un grand nombre d'esprits, les associations imposées et les associations libres sont une seule et môme chose, tandis qu'elles sont précisément le contraire l'une de l'autre. En effet, l'association imposée ou corporation est la négation même de la liberté, et l'association volontaire, qu'on l'appelle coalition ou coopération, est l'instrument de la liberté.