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CHAPITRE IV

LA CKISE POLITIQUE ET SOCIALB

Plus on s'habitue à regarder ce monde comme un vaste atelier, où nous travaillons tous à des tâches diverses et à un but commun, plus on apprend à aimer le travail, qui seul fait la grandeur de l'homme, et tous les travailleurs, grands ou petits, pourvu Ç[u'ils remplissent cordialement leur devoir. Il n'y a pas, dans ce grand atelier, de fonction héréditaire ; iout y est au concours; l'énergie et la capacité marquent les rangs. Il est bien difficile qu'il ne s'y commette pas d'injustice. Quoique l'intérêt de tous soit évidemment de mettre chacun à sa place, il ne peut pas y avoir un gérant chargé d'établir et de maintenir la hiérarchie. Qui le nommerait? qui le découvrirait? qui pourrait garantir son impartialité et sa capacité? Il n'y a pas d'homme ni de réunion

d'hommes qui puisse jouer ainsi le rôle de la Providence. Il n'y a pas d'homme non plus, vraiment digne de ce nom , qui consente à soumettre sa capacité et ses actes au jugement d'un autre homme. Il faut dépendre de soi. Etre libre» c'est premiè/ement concourir avec tous les citoyens, dans une égalité parfaite, à la confection de la loi, et secondement n'obéir qu'à elle seule.

Une chose est certaine, c'est que la société a un intérêt majeur à ce que chaque place soit remplie par celui qui est le plus capable de la bien remplir. Une chose encore est certaine, c'est que chacun a droit à être mis à sa place. Il faut donc une loi qui abaisse toutes les barrières devant le mérite. A cette seule condition, robéissance est facile et l'ordre possible.

Chacun a droit d'être mis à sa place, mais personne n'est juge de la place à laquelle il a droit. Il y a tant de chances dans les luttes de la vie qu'il est impossible, même à la loi la mieux faite, de tout prévoir. Il est également impossible, même à l'esprit le mieux équilibré, de se bien connaître. Quand Lincoln était fendeur d'échalas , il était capable de devenir président de la république des États-Unis ; mais il ne pouvait pas le savoir. Il en était capable pour deux raisons : parce qu'il avait en lui-même l'énergie et le talent nécessaires, c'est ce qui constitue la capacité personnelle ; et parce que les institutions de son pays lui en donnaient le droit et les

moyens, c'est ce qui constitue la capacité politique et sociale.

Quelques pays sont encore gouvernés par des moirarques héréditaires, investis d'un pouvoir absolu, maîtres de donner une constitution à leurs peuples, ou de la refuser, ou de la retirer après ravoir donnée. Cette forme de gouvernement, aujourd'hui très-rare, était presque universelle avant la Révolution française. Il régnait alors une sorte de théorie mystique, appelée théorie du droit divin, et qui consistait à présenter les monarques absolus comme tenant leur autorité de Dieu lui-même. Le plus souvent, entre le despote et le peuple, il y avait une noblesse héréditaire , qui s'efforçait aussi de mettre ses privilèges sous la protection du droit divin. La noblesse française, en particulier, jouissait de privilèges très-étendus. Le plus considérable et le plus lourd à supporter pour le peuple était l'exemption d'impôt. Les nobles étaient aussi dispensés de servir comme soldats. En revanche, les hauts grades militaires étaient pour eux comme un supplément de patrimoine. Il en était de même de tous les haut^ emplois, à l'exception des charges de judicature, dévolues à la haute bourgeoisie. Ils n'étaient ni jugés ni punis comme les roturiers, et la plupart d'entre eux avaient même le droit de rendre la justice sur leurs terres. Quand les états généraux étaient réunis, ils y siégeaient de droit et formaient unordre à part ; mais, comme les rois étaient mai-

très de convoquer ces assemblées et ne les appelaient guère auprès d'eux que dans les temps de trouble, où l'autorité royale avait besoin de se retremper et consentait à se mettre momentanément en tutelle, on pouvait dire que la noblesse conférait des droits et n'imposait point de fonction. De plus, en vertu du droit d'aînesse, tous les cadets étaient déshérités. Un noble qui n'avait pas de place à l'armée, dans l'Église ou à la cour, vivait de ses revenus ou des bienfaits du roi, c'est-à-dire des revenus de la nation. Une coutume plus respectée que toutes les lois du royaume lui interdisait d'exercer un état. La marque essentielle d^ la noblesse, son caractère propre, était l'oisiveté. Elle disait, pour se relever, qu'elle payait sa dette à l'Etat en versant son sang pour lui. Cela même n'était pas vrai; car le noble combattait à la tête de la compagnie, et le vilain tombait dans le rang, avec moins d'éclat et autant de courage.

Une noblesse fainéante et mendiante, ne payant rien, recevant tout, dédaignant le peuple et vivant grassement du travail des autres, ce phénomène paraîtrait incompréhensible s'il n'avait pas été si universel et s'il avait duré moins longtemps. La Révolution, qui détruisit le pouvoir absolu et porta un tel coup à la théorie du droit divin que tous les efforts de la Restauration pendant quinze ans ne purent jamais la faire prendre au sérieux par personne, renversa du même coup, abattit, anéantit la noblesse française.

On n*a pas essayé depuis de la faire revivre; on s*est contenté de reprendre les titres. Et pourquoi non? Si ce sont des hochets, cela n'offense personne; si ce sont des noms de famille, il est raisonnable que les familles les conservent. Mais quant à la noblesse proprement dite , quant à l'existence parmi nous d'une classe privilégiée, c'en est fait, cette institution a vécu; elle appartient à l'histoire, où elle ne fait pas trop belle figure. Tout citoyen est sujet à l'impôt, tire à la conscription, est jugé dans les mêmes formes par les mêmes juges, paye sa dette à la société dans la même monnaie, a les mêmes droits d'occuper toutes les places pourvu qu'il s'en montre digne. En un mot, nous ne connaissons plus, depuis quatre-vingts ans, de privilège légal, et quoiqu'il ne faille jamais désespérer de rien, on peut bien jurer que le régime des castes ne refleurira plus et que la source du sang bleu est à jamais tarie.

Qui ne sait que l'égalité fut complète peu de jours après "avoir été conquise, que le peuple fut presque aussitôt souverain de fait, et qu'à peine délivré du vasselage et de la corvée, il fit et défit à son gré les lois et les gouvernements? A la vérité, cela ne dura guère. Le peuple, enivré de cette émancipation subite, mêla la vengeance à la justice, et les gens sages pensèrent qu'il fallait le mater comme autrefois. On ne lui proposa pas de courber de nouveau la tête sous une armée de nobles mendiants; pour cela, il ne l'aurait pas souffert, car il a la haine

tenace ; mais on lui reprit toutes ses libertés, qu*on paya d'un morceau de pain et de beaucoup de gloire. Le peuple se laissa faire.

Qui dabat olim Inipeviura, fasces, legiones, omnia : nuricse Continet, atque duas tantum res anxius optât : Pan cm et circenses i.

Les riches et les lettrés se réveillèrent les premiers. C'est tout simple : étant plus instruits, ils comprenaient mieux leurs droits et en sentaient plus amèrement la privation. Ils voulurent la liberté de 89, dont ils se sentaient capables, et ne voulurent pas la dictature de 93, dont ils auraient pu être victimes. On le comprend ; mais, pour reconquérir la liberté en évitant la terreur, que firent-ils? Ils organisèrent une liberté restreinte dont ils eurent le monopole. Combien un tel reproche étonnerait et offenserait les vieux libéraux qui ont souffert sous l'Empire, lutté sous la Restauration, triomphé et gouverné sous la dynastie de Juillet! Mais ce n'est pas un reproche. Ils ont été courageux, intelligents, bons patriotes. Ce qu'ils ont fait était utile à son heure.

Ils avaient même raison en principe , puisqu'ils voulaient la liberté et l'ordre. Leur erreur était de payer l'ordre trop cher, de le voir où il n'était pas, de l'imposer au lieu de l'organiser.

* Juvenalis Sat, X, lib. IV, v. 78 sqq.

Ils concentrèrent dans les mains de la bourgeoisie toutes les forces politiques et sociales, se consolant par cette pensée que la bourgeoisie n'avait rien de commun, ni dans sa constitution ni dans son caractère, avec l'ancienne noblesse ; qu'elle n'était pas une classe fermée, privilégiée, oisive. En cela, ils avaient tout à fait raison. La bourgeoisie est honnête, sans être précisément vertueuse ; elle est sensée et intelligente, sans grande distinction dans les goûts et dans les idées, dévouée à l'ordre par calcul et par intérêt , un peu routinière, libérale cependant et n'aimant pas à être trop gouvernée. A prendre le mot au pied de la lettre, elle n'est pas privilégiée, car elle paye l'impôt , elle tire à la conscription , elle est soumise à toutes les lois comme le dernier des prolétaires, et ne peut invoquer, en aucun cas, aucune exception légale. Enfin, et surtout, on insistait sur ce point que la bourgeoisie n'est pas une classe. Pour être noble, en France, il fallait être né noble, être anobli par le roi ou avoir acheté une charge qui anoblissait ; mais le mot de bourgeois implique-t-il rien de semblable? Il ne signifie même pas chez nous, comme dans plusieurs pays de l'Europe, un membre de la corporation de la cité; c'est un nom un peu élastique auquel ont droit ceux qui veulent le prendre, et qu'on applique ordinairement à tous ceux qui ne vivent pas du travail manuel. Quand nous étions divisés en classes, il n'y avait guère

moins de distance entre la bourgeoisie et le peuple qu'entre la noblesse et la bourgeoisie; un commis, un ouvrier ne pouvait devenir bourgeois, c'est-àdire patron, qu'en subissant une épreuve et en achetant une maîtrise. Aujourd'hui que le dernier des ouvriers, avec du bon sens, du travail et de l'économie, est sûr de devenir bourgeois dès que cela lui fera plaisir, les lois qui accordent à la bourgeoisie la prééminence politique n'écartent que ceux qui veulent bien être écartés; elles sont donc justes, disait-on, caria communauté ne doit rien à ceux qui ne font rien pour eux-mêmes, et de plus elles sont habiles, car elles donnent le maniement des affaires publiques à ceux qui ont à la fois un intérêt à ce qu'elles soient bien conduites et la capacité de les bien conduire. Telles sont les raisons, mêlées de vrai et de faux, que la bourgeoisie se donna à ellemême pour expliquer la prépondérance qu'elle s'attribuait. Elle ne voyait pas, elle ne voulait pas voir que la participation au pouvoir législatif est un droit du citoyen plutôt qu'une simple fonction politique ; et elle se faisait de très-bonne foi les plus déplorables illusions sur la possibilité pour un prolétaire d'acquérir honnêtement le cens électoral. Les moyens employés pour assurer à la bourgeoisie le pouvoir politique furent très-simples et partout les mêmes : il fallut payer un impôt foncier assez élevé pour être éligible, un impôt moindre pour être électeur et un impôt moindre encore pour être juré.

Ainsi tout le monde n'eut pas les droits politiques, mais tout le monde put arriver à les acquérir par l'économie et le travail; cela parut suffisamment démocratique. On organisa d'ailleurs la liberté sur les bases posées en 1789; on crut 1789 revenu. L'équivoque roulait sur ceci : il n'y avait plus de classe privilégiée, mais il y avait encore un privilège.

L'argent remplaçait la naissance. On disait : Qui est-ce qui ne paie pas mille francs d'impôt? On finit cependant par céder aux réclamations de ceux qui n'espéraient pas arriver jusque-là; on se contenta de cinq cents francs pour l'éligibilité et de deux cents francs pour l'électorat. 11 est vrai qu'il ne fallut rien moins qu'une révolution, pour obtenir cette grande réforme. La révolution faite, il se trouva qu'un grand nombre de citoyens ne payaient pas deux cents francs d'impôt direct et se croyaient pourtant assez éclairés pour intervenir dans le choix de leurs mandataires. Les électeurs disaient : Nous sommes libres et vous l'êtes aussi, car vous pouvez, avec un peu de bonne volonté, prendre place au milieu de nous. Et les non électeurs répondaient : Il n'est pas vrai que la possession d'une propriété, même minime, soit la conséquence nécessaire du travail et de l'économie; il n'est pas vrai qu'elle soit la marque de la capacité.

Il fallut une révolution nouvelle pour leur donner raison. A ce coup-là, le suffrage universel étant

établi , on put croire et on crut en effet que la liberté existait pour toute la nation, et non pas, comme auparavant, pour une partie de la nation. Quand on vit qu'il y avait des mécontents dès le lendemain de la victoire, on se dit que ces gens-là étaient insatiables, qu'ils faisaient de l'opposition pour le plaisir d'en faire. Que leur manquait-il? Ils avaient tous les droits civiques depuis la première révolution, et depuis la dernière tous les droits politiques.

Ce qui leur manquait, ce n'était pas le droit, c'était le moyen d'en jouir. Il ne suffit pas, pour être réellement libre , d'avoir droit à la liberté ; il faut aussi avoir le moyen d'user de son droit, et pour cela il est nécessaire de pouvoir disposer de sa personne. L'ignorance absolue, l'obligation absolue de se livrer du matin au soir au travail manuel, sont deux obstacles très-effectifs à la possession de la liberté. Le droit est bien près de ressembler à une lettre morte quand il n'est accompagné ni de la ca pacité personnelle, ni de la capacité sociale. Cela paraissait si évident aux anciens, qu'ils fondaient sur cette observation la théorie de l'esclavage. Les mécontents de 1848 tiraient des mêmes principes une conclusion moins odieuse et plus logique : ils prétendaient avec pleine raison que, puisque la liberté est un droit, elle doit aussi dévenir un fait, et que, par conséquent, l'extinction du paupérisme est la conséquence logique du suffrage universel.

Le peuple est grand logicien et grand radical. Il

ne tourne pas les difficultés, il les tranche ; il n'ajourne pas les solutions, il les brusque. Il aurait pu s'élever lentement, mais sûrement, par la liberté : il crut qu'il valait mieux prendre sa place sur-lechamp, dût-il la prendre de force. C'est ainsi que dans sa passion profonde d'égalité, il se tourna contre la liberté et invoqua la dictature, ne comprenant pas encore qu'un dictateur, quelle que soit son origine, est un maître, et que, sous un maître, l'égalité est aussi impossible et aussi chimérique que la liberté. Le peuple d'ailleurs ne pensa pas, comme on l'en accusa bien injustement, à ébranler la famille; il ne mit pas en question le principe de la propriété. Ce qui est vrai, cependant, et regrettable, c'est que, sans attaquer le principe même de la propriété, sans songer à la détruire, il en critiquait les applications, et, si on peut ainsi parler, la politique, avec une amertume et quelquefois avec une injustice qui provoquait la résistance.

- Le capital, se sentant menacé, loin de faire des concessions, se prépara à une défense désespérée qui rendit l'attaque plus furieuse. La faute des uns était de trop refuser, et la faute des autres de trop demander, ou de ne pas savoir exactement ce qu'ils demandaient. A ces causes de troubles se joignait chez les ouvriers un sentiment naturel, quoique fondé sur une erreur, et qui ne pouvait pas ne pas naître le lendemain d'une révolution démocratique. Ils venaient de conquérir les droits politiques les

plus absolus : ils étaient donc, hors de Tatelier, égaux à leurs patrons ; égaux en droit, mais supérieurs en fait, puisqu'ils avaient le nombre. Dans Tatelier, au contraire, ils étaient ce qu'ils avaient été la veille , des salariés , soumis au règlement, obligés à Tobéissance et à la déférence. L'habitude des mœurs démocratiques leur aurait appris à la longue que la subordination des fonctions dans l'égalité des droits est l'essence même d'un gouvernement populaire ; mais c'est une leçon un peu dure pour les subordonnés, et qui ne se comprend guère dès le début d'une révolution.

L'histoire dira un jour qu'on se battit pour un malentendu. Ce fut la plus cruelle des guerres civiles, car ce ne fut pas seulement une guerre entre concitoyens, mais une guerre entre républicains. Et de même que dans les guerres civiles ordinaires on déplore comme le spectacle le plus funeste de voir aux prises deux armées parlant la même langue, il fallait ici s'avouer à soi-même que la révolution et le progrès comptaient dans les deux camps des amis également dévoués. C'est toujours un affreux malheur, quand deux intérêts sont en présence, qu'ils ne puissent pas délibérer en commun et en appeler à la raison. C'est comme si, dans les rapports de peuple à peuple, on supprimait les ambassadeurs. Quand on ne raisonne jamais qu'entre soi et sur ses propres griefs, on finit infailliblement par les exagérer jusqu'à l'absurde. En toutes choses.

on ne peut attendre la paix que de la libre discussion par la parole ou par la presse. Il faut se voir pour se comprendre. Il faut se comprendre pour s'aimer.

Le premier devoir de ceux qui veulent rendre la discussion calme et sincère, c'est d'en ôter ce que la colère seule y avait introduit. Il faut d'un commun accord mettre à part comme dans une arche sainte ce qui est le principe même, la force, la consécration et la douceur de la société humaine : les droits et les devoirs de la famille. Il faut reconnaître hautement et explicitement que les droits de la propriété transmissible et héréditaire sont inviolables ; qu'elle est de droit naturel, que sur elle repose le droit écrit, qu il n'y a, sans l'inviolabilité de la propriété, ni liberté pour les citoyens, ni prospérité pour le pays. Il faut enfin établir en droit et en fait, comme règle générale, que le bénéfice doit être proportionné à la capacité et au travail. Après toutes ces réserves faites sans qu'il en coûte rien aux sentiments et aux opinions de personne, de quoi s'agit-il au fond? Il s'agit de déterminer par libre convention entre les parties la part que l'industrie fera au capital, et la part qu'elle fera au travail. Ce n'est pas même, quand on y regarde de près, une question de principe, c'est une question de mesure.

Il est faux que la lutte entre le capital et le travail soit une lutte de principe. Qu'est-ce, en effet,

que le capital? C'est le travail d'hier. Et qu'est-ce que le travail? C'est le capital de demain. Leurs intérêts ne paraissent opposés que quand le capital oublie son origine et le travail son avenir. Ce sont les colères qui créent les difficultés. On crie d'un côté qu'on est spolié, et de l'autre, qu'on est esclave. Les patrons ne peuvent pas être spoliés, puisque leur propriété est garantie par la loi, par toute la force des pouvoirs publics, et par la probité des ouvriers. Les ouvriers ne sont pas esclaves, puisqu'il n'existe plus pour personne aucun privilège, ni dans l'ordre politique ni dans l'ordre civil. La loi a même pris soin d'empêcher tout esclavage volontaire et temporaire *.

Il n'en est pas moins vrai que pour donner aux ouvriers la jouissance effective des droits qui leur sont assurés légalement, il faut opérer dans leur situation une transformation nouvelle, qui leur donne la capacité personnelle et la capacité sociale. Qui fera cette. transformation? C'est à cette question de fait, ou, si l'on veut, de méthode, que toute cette grande et redoutable lutte vient aboutir. On a dit : C'est l'État; — de là tout le mal. Nous disons : C'est l'ouvrier, par la liberté !

Par quel art ou par quel miracle l'État détruiraitil le paupérisme? Crée-t-il des trésors? Non, c'est le travail seul qui est producteur. Comment trans-

1 Art, 606. 1142, 1780 du Code amU

formerait-il le travail en y intervenant ? Se char^ gerait-il par hasard d'en fixer la durée, les conditions, le salaire? Le peut-il? Connaît- il toutes Tes industries et toutes les places? Peut-il être présent dans toutes les crises? Peut-il forcer le capital à se livrer et l'ouvrier à travailler? Mettra-t-il la main sur le capital, supprimant la liberté dans sa source? Se fera-t-il entrepreneur lui-même, confondant ainsi tous les pouvoirs et régnant sur l'atelier comme sur le forum? Il n'y a au fond de ces chimères que la ruine et la servitude. C'est dans la liberté et par elle, par elle seule, que l'égalité est possible.

L'égalité n'est pas l'égalité mathématique et les hommes ne sont pas des unités abstraites. Ce sont des êtres vivants et divers, dont la diversité est nécessaire à l'harmonie de l'ensemble. Tirer les fonctions au sort, c'est rendre tout le monde malheureux et l'État impossible. Ce qui importe à l'État, c'est que chaque citoyen soit à sa place, c'est-à-dire à la place que son mérite et son travail lui assignent, et ce qui importe à chaque citoyen, c'est d'occuper la place à laquelle il convient et à laquelle il a droit; de n'être opprimé ni par le privilège de la naissance, ni par celui de l'argent, ni par celui du nombre. L'égalité, en un mot, consiste à ne dépendre que de soi et à faire soi-même sa destinée. Si cela est, comment les ouvriers pourront-ils, par la liberté, mettre leur position sociale au niveau de

leurs droits politiques? C'est en usant de Tassociation et en acquérant l'instruction. Par l'instruction ils se donneront la capacité personnelle, et par l'association, la capacité sociale. Ils commenceront par vouloir, et ils finiront par pouvoir. Il y aura nécessairement un intervalle, qui sera rude ; mais on sera soutenu dans cette épreuve par le sentiment de l'indépendance et la grandeur du but à atteindre. C'est aux sectaires à promettre une émancipation immédiate, sans efforts et sans sacrifices. Pour nous, au contraire, c'est l'effort que nous prêchons; c'est la volonté persévérante que nous demandons. Il v a cette différence entre les sectaires et nous, qu'ils détruisent le paupérisme par la main de l'État, et nous par la main du pauvre. Ils donnent de la terre, de l'argent ou du travail, et ne peuvent les donner aux uns qu'en spoliant les autres et en opprimant tout le monde. Nous ne donnons que l'instruction, l'association et le crédit ; nous armons la liberté, qu'ils détruisent. Nous allons au droit par le droit, à la liberté politique par la liberté individuelle. Autant il est injuste de dépouiller ceux qui possèdent pour enrichir ceux qui ne possèdent pas, autant il est nécessaire et habile d'aider ceux qui ne possèdent pas à s'enrichir. L'État peut et doit protéger la propriété de deux façons : en la garantissant à ceux qui la possèdent, en la facilitant à ceux qui travaillent pour arriver à la posséder.

Quand on dit que le pauvre a droit à une partiede la fortune du riche sous quelque forme que ce soit, sportule, travail exigé ou démembrement des fonds de terre, on fausse la notion de la propriété, sur laquelle la liberté et la société reposent; et quand on dit que le pauvre est esclave par cela seul qu il est pauvre, on se livre à une exagération coupable. Mais il est vrai de dire que, si le pauvre est : libre, il ne jouit pas de sa liberté; et c'est en ce sens qu'on a pu légitimement prétendre que la liberté n'était que pour les riches, et que le pauvre avait surtout besoin d'égalité ; que la liberté était l'idéal de l'aristocratie, et l'égalité le besoin de la démocratie. En fait, c'est toujours de la liberté que les lettrés et les riches se montrent jaloux, et c'est à l'égalité qu'aspirent les masses laborieuses. La liberté ne leur est possible que par l'égalité, l'égalité que par l'éducation, l'association et le crédit.

Le suffrage universel a des ennemis ; il en a même parmi ses partisans. Ce sont des hommes qui ne voudraient pas le retirer, mais qui sont bien aises qu'on n'en use pas : opinion vieille comme le monde. Quand les anciens, qui étaient tous aristocrates, fondaient" par nécessité une démocratie, ils donnaient au peuple le droit de suffrage et en rendaient l'exercice difficile. C'est un jeu qui n'a jamais été honnête, et qui aujourd'hui ne serait pas sûr.

Or l'incapacité de fait dont se trouve frappée une partie de la population, et dont souffre par contre-

coup la population entière, tient à la classe ou à la personne. Comment peut -elle tenir à la classe, puisqu'à proprement parler toutes les distinctions de classes sont abolies? C'est qu'une réforme n'est jamais complète. Après 89, après 93, après la Terreur, il restait beaucoup de la société de 1788 dans celle de 1795. De même aujourd'hui nous ne devons plus avoir de classes, mais nous en avons.

Ce qui rend aujourd'hui le^ hommes inégaux, en France, en dépit de la loi, c'est l'obligation du travail manuel continu. Il faut bien comprendre qu'un ouvrier travaille douze heures par jour, et que dans la plupart des familles d'ouvriers l'obligation de gagner sa vie commence à l'âge de huit ans. Pour ce travail matériel qui commence avec la vie, dure toute la vie et remplit tous les moments de la vie, que reçoit l'ouvrier? Le nécessaire *. Il ne le reçoit pas toujours, et il reçoit quelquefois davantage; mais ce surcroît ou ce déficit sont des exceptions; la vérité, la loi générale, c'est que l'ouvrier reçoit le nécessaire en échange d'un travail constant. Cette condition paraît assez dure ; ce n'est pas à cause du

* « Je n'examine pas quel doit être le salaire de la journée de travail; je prétends seulement qu'il devait être un peu plus élevé qu'il ne l'est à présent (on murmure), et ce que je dis là est extrêmement vrai, car dans une nation libre, les salaires doivent être assez considérables pour que celui qui les reçoit soit hors de cette dépendance absolue que produit la privation des besoins de première nécessité, et qui est presque celle de l'esclavage.... » Paroles de Chapelier dans la séanc« é9 rÂMomblée o^nstituaute du 14 juin 1791.

travail, dont personne ne se plaint, ni à cause de la privation du superflu; c'est parce que dans une vie ainsi faite il ne reste pas de place pour l'étude, pour la possession de soi-même. Ce besoin d'étudier et de penser n'existe pas partout, même en France. Il faut pour réprouver une certaine élévation de sentiment, autrefois rare, aujourd'hui presque universelle, au moins dans les grands centres de population. A quoi tient ce changement? Au progrès général, aux merveilles scientifiques accomplies chaque jour sous les yeux de la foule, à l'augmentation de bien-être résultant de l'augmentation du nombre des produits manufacturés, à une instruction plus étendue et plus répandue, à l'orgueil légitime inspiré par les souvenirs de la Révolution et p^r la possession des droits politiques. Il y a d'ailleurs à présent, dans les centres importants d'industrie, un assez grand nombre d'ouvriers instruits et capables, dont la présence inspire nécessairement aux autres le goût de penser, et qui, préoccupés de l'antagonisme de leur situation comme ouvriers et de leurs droits comme citoyens, deviennent souvent des chefs de sectes sans s'en douter. Quand les ouvriers demandent la réduction de la journée de travail à dix heures, en donnant pour raison le besoin d'étudier et de penser, ils sont parfaitement sincères; c'est un besoin très-réellement éprouvé par eux, et dont Ténergie ne peut qu'aller en croissant. Il est certain qu'Us sont en iiaème

temps tourmentés de désirs d'une autre sorte, et que, plus leur intelligence est ouverte, plus la résignation leur devient difficile. Les esprits chagrins qui regrettent le passé et redoutent les complications possibles de l'avenir, voient avec peine les ouvriers agités par ces désirs d'amélioration. Ils regrettent même le goût qui se développe de plus en plus parmi eux pour l'instruction. Ils disent que l'instruction augmente les désirs d'amélioration, et que les désirs d'amélioration ne font que rendre plus douloureuse la condition présente. Cela est vrai, et l'on peut ajouter qu'il en est ainsi dans toutes les conditions humaines. Un esprit cultivé, une imagination forte engentlrent presque toujours une ambition grande ou petite ; et l'ambition est le plus souvent une peine pour celui qui en est possédé. Elle n'en est pas moins la grande source des nobles efforts; et c'est à elle que les individus et la société sont redevables de tous les progrès accomplis. Il ne s'agit donc pas de gémir sur les nouvelles aspirations des travailleurs : elles existent, on ne les supprimera pas. Elles tiennent à un progrès intellectuel dont on doit se féliciter, à une victoire politique qui fait la grandeur et la force du siècle. Elles tendent à une transformation qui améliorera la condition des travailleurs, perfectionnera le travail, augmentera la richesse commune, mettra nos mœurs d'accord avec nos lois et supprimera la plus grande cause d'agitation sociale. Il faut donc la se-

conder et la diriger, au lieu de se révolter contre elle et d'affronter un péril certain en commettant une injustice. Et comment la seconder? Quel est le remède? C'est l'égalité. L'égalité qui existe, au moins en droit, dans la politique, a passé dans le marché de l'argent et dans celui des richesses naturelles et des produits manufacturés ; mais elle n'existe pas ou existe à peine dans le marché du travail, et il en résulte que les ouvriers forment réellement une classe à part, et une classe frappée d'incapacités inconciliables avec notre droit social. C'est une évidente exagération de prétendre que la révolution faite par le peuple a profité seulement à la bourgeoisie ; et nous avons dit tout à l'heure que la bourgeoisie n'est pas une classe, ou que c'est une classe ouverte dans laquelle le peuple entre incessamment; que l'égalité devant la loi pénale est absolue; que la loi qui règle l'état civil et les successions est la même pour tous les citoyens ; que l'abolition des corporations est demeurée définitive; qu'après une attente, il est vrai, assez longue, le droit de faire partie du jury, et le droit bien plus précieux d'être électeurs et éligibles, a été étendu à toutes les classes de la nation. Mais avec tout cela, il reste vrai que le marché du travail n'est pas tout à fait émancipé aujourd'hui, et qu'hier il ne l'était pas du tout.

On se rappelle la séance du 14 juin 1791 où Chapelier vint dénoncer à l'Assemblée constituante des

coalitions ayant pour but, disait-il, « de recréer les corporations anéanties en formant des assemblées d'arts et métiers, et de forcer les entrepreneurs de travaux à augmenter le prix de la journée de travail, w L'assemblée adoptant ses vues rendit immédiatement un décret dont voici les dispositions principales.

« Art. 1. L'anéantissement de toute espèce de corporations de citoyens de même état et profession étant une des bases fondamentales de la constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque forme et sous quelque prétexte que ce soit.

Art. 2. Les citoyens de même état ou profession, entrepreneurs, ceux qai ont boutique ouverte, les ouvriers et compagnons d'un art quelconque, ne pourront, lorsqu'ils se trouveront ensemble, se nommer de président ni de secrétaire ou syndic, tenir des registres, prendre des arrêtés ou délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs. »

Il résulte des paroles mêmes de Chapelier que les coalitions avaient eu recours à la violence, soit contre les patrons, soit contre les ouvriers qui refusaient de se coaliser. Ces violences étaient assurément condamnables ; elles appelaient la répression de la loi. Le tort de Chapelier était de confondre une coalition violente avec une coalition pacifique. Des ouvriers qui se réunissent librement et volon-

tairement pour défendre leurs intérêts, ne rétablissent pas en agissant ainsi les corporations, puisque les corporations n'étaient rien moins que volontaires. « C'est, dit-il, aux conventions libres d'individu à individu, à fixer la journée pour chaque ouvrier. >» On a vu par une longue expérience ce que c'est qu'une convention libre d'individu à individu, quand l'un de ces individus est le patron et l'autre un ouvrier isolé. Chapelier était excusable de s'y méprendre dans un moment où l'émancipation était toute récente. Mais la méprise a duré jusqu'en 1864. On se demande quelquefois si, en dépit de la dernière loi, elle n'existe pas encore.

Le droit de coalition, enfin reconnu, est rendu bien périlleux par la loi qui interdit les réunions non autorisées. Cette difficulté n'existe pas pour les patrons dont le nombre atteint rarement le chiffre de vingt, et qui ont toujours à leur disposition tous les moyens les plus faciles de se voir et de se concerter. Mais elle est considérable pour les ouvriers. Entre autres conséquences, elle les force à agir par délégués, et quand la coalition est finie, le délégui^ reste sans aucun appui désigné à la rancune des patrons qui peuvent aisément lui faire perdre son état. On ne dit pas qu'ils le fassent. Beaucoup de patrons sont animés d'un sentiment fraternel pour leurs ouvriers et leur font tout le bien dont ils sont capables. Mais les lois doivent tout prévoir, et celles qui ne prévoient pas la malignité humaine sont de

mauvaises lois. Cette nécessité de recourir à des délégués oblige les ouvriers à se laisser gouverner, et ce n'est pas toujours par les plus intelligents ni surtout par les plus calmes. C'est une chose étrange, que les lois restrictives augmentent presque toujours les périls en croyant les prévenir. Il serait peut-être habile de laisser aller le droit de réunion la bride sur le cou; en tous cas, cela serait juste. Il y a longtemps qu'on a démontré que la liberté de réunion est pour les ouvriers ce qu'est pour les autres classes de la société la liberté de la presse. Ils ne peuvent point écrire dans les journaux, et ils ne peuvent point en faire ; car il faut être riche pour déposer un cautionnement et fournir aux premières avances d'un journal. Ils sont donc très-isolés, quoique très-accumulés ; la loi leur refuse tous les moyens d'agir en commun. C'est peut-être une fausse prudence.

Les ouvriers subissent encore, comme ouvriers, d'autres incapacités infligées par la loi. Ainsi le maître est cru sur parole pour la quotité des salaires, pour le paiement du salaire de l'année échue et pour les à-compte donnés sur l'année courante*. C'est lui qui fait toutes les inscriptions réglementaires sur le livret que chaque ouvrier est tenu d'avoir, et dont l'obligation, en vertu de la dernière loi %

* Code civil, art. 1781.

*Loidu26juin 1854.

s'étend même aux ouvrières. Les contestations ne sont point ordinairement portées devant le tribunal de commerce, dont on pourrait craindre la partialité, puisqu'il est composé de commerçants nommés par des notables commerçants. Elles sont jugées par les prud'hommes, institution excellente , trèspopulaire, qui pourtant, il faut bien le dire, ne fait pas une part égale 'aux deux parties, quoique la loi les compose en nombre égal de patrons et d'ouvriers. En effet, les contre-maîtres et les chefs d'atelier comptent parmi les ouvriers ; et le président, qui peut être choisi en dehors des éligibles, est nommé directement par l'Empereur *. Enfin nos lois, qu'on est sur le point de réformer, apportent beaucoup d'entraves à la création des sociétés industrielles ^. Ces entraves gênent sans utilité l'industrie française ; elles gênent encore bien davantage les ouvriers, qui regardent la possibilité de s'associer comme la pierre angulaire de leur avenir. Toute cette législation a besoin d'être revue et le sera. Une réforme en amène une autre, et c'est même un malheur que les réformes se suivent si lentement. Cette lenteur calculée passe sous le nom de sagesse : c'est plutôt folie. Il y a de la folie à ne pas comprendre que ce qui était bon avant le suffrage universel n'est que dangereux et illogique après; et que

1 Loi du 4 juin 1853.

' Code de commerce, art. 19.

la loi du 25 mai 1864 a pour conséquence nécessaire la révision de la loi du 4 juin 1853. On ne s'y tromperait pas en matière d'éducation; ce qui est bon pour un enfant ne convient pas à un homme.

Telles sont quelques-unes des inégalités, si le mot n'est pas trop fort, qui tiennent à la classe. Il y en a d'autres qui tiennent aux personnes : elles proviennent du défaut d'éducation. En vérité, il semble qu'il soit tout naturel d'obliger tout électeur à savoir lire : c'est une thèse d'ordre ; d'où vient qu'on la prend si souvent pour une thèse subversive ? On comprend ceux qui veulent que le droit attende la capacité; mais quand le droit existe, ne pas exiger que par tous les moyens possibles on y joigne la capacité , c'est avoir bien envie de livrer la société au hasard. D'un autre côté, le peuple souverain va se plaindre; car enfin, il ne faut pas qu'on lui fasse de sa couronne un hochet. Il veut faire en connaissance de cause son métier de grand électeur. Il ne comprend rien à la contradiction à laquelle on le condamne. Est-il mineur, ou est-il souverain? C'est quelque chose sans doute que de jeter un bulletin dans l'urne; encore faut-il pouvoir le lire. Plus il se voit près de la liberté, plus il est impatient de ce reste de barrières qui l'en sépare. Il se demande comment il ne se ressentirait pas un peu dans son chez-sôi de l'avantage d'être gouverné par ses élus. Il ne veut pas escalader la propriété de force;

mais il voudrait qu'on tendît une échelle à ceux qui se sentent capables de monter. Ce sont surtout les 'vieillards qu'il faut entendre quand ils ont souffert soixante ans de leur ignorance. En sera-t-il de même de leurs fils? Le monde de la science sera-t-il fermé pour eux, comme le serait pour nous l'Océan s'il n'y avait pas de vaisseaux? Ils sont nés ouvriers ; c'est un état honorable , quoique austère ; que leur fils prenne après eux la scie et le rabot, à la bonne heure ; mais si dans cet ouvrier il y a un homme de génie, savant ou artiste, la société ne viendra-t-elle pas à son aide pour faire jaillir l'étincelle? On dit bien que le talent se fait toujours sa place : ce sont propos de gens arrivés, qui trouvent que tout est bien parce que tout est bien pour eux. Le talent qui ne sait pas lire n'arrive à rien. Il n'arrive même pas toujours à se connaître, et c'est tant mieux; car il souffrirait et il se vengerait. Mais qu'on mesure ce que devient la justice avec un tel système, et ce que la société perd!

On a cherché une formule simple pour la distribution de la richesse. Il y en a deux célèbres : A chacun suivant son besoin, — A chacun suivant son mérite. La seconde est plus équitable que la première, car l'idée de récompense est fondée sur l'idée même de la justice, et elle est un élément nécessaire de la vie sociale. Toutes deux ont le tort et le malheur d'aboutir au despotisme, car elles remplacent l'action de la loi par l'action administrative. La dis

tribution équitable de la richesse doit être fondée sur la loi, ce qui implique l'existence et la sécurité de la propriété transmissible. La propriété transmise ne devient une injustice sociale que quand l'organisation sociale met des obstacles invincibles à l'acquisition de la propriété par le travail, comme elle le faisait du temps des fiefs, des majorats, du droit d'aînesse et des maîtrises. Mais ce n'est pa5 assez protéger le travail, c'est-à-dire la propriété en voie de formation, que de lui donner des droits abstraits dont il ne peut user; il faut lui donner tous les secours qui n'impliquent pas l'ébranlement de la propriété acquise : le libre marché du travail , le droit de réunion et d'association, l'éducation primaire et l'éducation professionnelle; en un mot, l'égalité véritable, l'égalité de fait. Puisque les droits politiques ont pris les devants sur la capacité politique, et qu'il ne faut pas songer à retourner en arrière, il ne nous reste plus qu'à créer au plus tôt la capacité, ou en d'autres termes à compléter la liberté par l'égalité.

La Société française est agitée depuis soixantequinze ans par la lutte de la liberté contre l'égalité et de l'égalité contre la liberté. La Révolution ne sera achevée que quand l'identité de ces deux principes sera reconnue.

Chacun d'eux est nécessaire à Tautre. La liberté sans l'égalité est le privilège, c'est-à-dire le contraire du droit; l'égalité sans la liberté est l'oppression du

droit par la force, soit que la multitude se réserve le pouvoir ou le délègue à un dictateur. Pour que le corps social repose sur la justice, il faut que la loi garantisse la liberté par la propriété , et l'égalité par rémancipation effective du travail.

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