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CHAPITRE V

GRANDEUR ET DÉCADENCE DU PATRO^îAQE

Les savants disputeront pour décider si, dans la Bible et dans l'Évangile, la part du pauvre est le droit du pauvre, ou seulement le devoir du riche.

« Vous ne cultiverez point votre terre la septième année, et vous la laisserez reposer, pour que les pauvres de votre peuple mangent, ut cornedant pauperes poptdi tui^, «

« Quand vous ferez la moisson, vous ne couperez pas l'herbe jusqu'au pied ; vous ne ramasserez ni les épis dans vos champs, ni, dans votre vigne, les grappes et les grains tombés à terre; mais vous les laisserez prendre aux pauvres et aux étrangers. Je suis le Seigneur votre Dieu ^. »

>£xod«, XXIII, 11.

> Uvit. XIX, 9 et 10. /&. XXIII, 2d.

« Chaque septième année, vous renoncerez à exiger vos dettes... et il n'y aura parmi vous ni pauvre, ni mendiant*. »•

« Chaque troisième année, vous donnerez les dîmes de ious vos fruits au lévite, à l'étranger, à l'orphelin et à la veuve, afin qu'ils mangent dans votre maison, et qu'ils soient rassasiés ^. »

Ces préceptes sentent bien le droit de celui qui reçoit. L'Écriture ajoute : « Ne refusez pas de prêter parce que l'année de la remise, c'est-à-dire la septième année, est proche^. » Évidemment, c'est un droit du pauvre. Quant au devoir du riche, il est .écrit à toutes les pages de la Bible»

Il en est de même de l'Évangile. Le premier précepte est : Aimez-vous ; le second : Aidez-vous.

« Si vous voulez être parfait, allez, vendez tout ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres *. »»

« Vendez tout ce que vous possédez, et faites l'aumône^. »

« Donnez à tous ceux qui vous demandent, et ne redemandez point votre bien à celui qui vous ï emporte ^. »

' Deut. XV, 1, 2, 3, 4; 3 Deut. XXVI, 12 et 13.

» Deut. XV, 9 et 10.

« Saint Matt. XIX, 21.

» Saint Luc, XII, 33.

•SftiûtLuo,YI,30.

« Prêtez sans intérêt. Mutuum datôy nihil indè sperantes *. »

Mais peut-être que ce texte : « Mutuum date, nihil inde sperantes, /» ne veut pas dire : «Prêtez sans intérêt. » On a fait des volumes pour le prouver, et des volumes aussi pour prouver le contraire. Nous laisserons ces détails aux théologiens. Le sens général est assez manifeste.

•« Donnez ce que vous pourrez, dit saint Paul ^. Que votre abondance supplée à leur pauvreté, afin que l'égalité soit produite, ut fiât œqualitas, selon ce qui est écrit de la manne : Celui qui en recueillit beaucoup, n'en eut pas plus que les autres; et celui qui en recueillit peu, n*en eut pas moins. »»

Et Bossuet, commentant ces paroles, déclare que l'Apôtre « donne des assignations aux nécessiteux sur le superflu des opulents ^. «

Le refus de faire l'aumône est un crime capital, puisqu'il est puni du dernier supplice : « Allez, maudits, au feu éternel, parce que j'ai eu faim dans les pauvres, et vous ne m'avez point donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez refusé à boire *. n

L'Église catholique est partie de là, et il n'est sorte de bonnes œuvres qu'elle n'ait faites et qu'elle

1 Saint Luc, VI, 35.

2 II aux Cor. VIII. 14 et 15.

" Sermon pour le dimanche de la Septuagésime, * Saint Matt. XXV, 41, 42. Cf. Sermon de Bossuet sur l'aumône, pour 1« lundi de la première semaine de carême.

ne fasse encore tous les jours, donnant de l'argent et des vêtements aux pauvres, des secours aux malades, des consolations aux affligés, recueillant les vieillards et les infirmes, instruisant les petits enfants. C'est une justice qu'il faut rendre, et qu'on rend sans la marchander, à l'Église et aux fidèles. Au milieu même du scepticisme le plus universel, le respect pour les sœurs de charité est resté le même qu'au temps de saint Vincent de Paul.

Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement qu'on a compris que c'était un grand art de bien donner, et un grand art aussi de bien recevoir. Épictète et Sénèque sont pleins de beaux préceptes sur l'exercice de la générosité et sur la reconnaissance. Il n'est pas un docteur de l'Eglise chrétienne qui, sur de tels sujets, ne soit admirable et profond. Cependant il a fallu, pour tracer à l'assistance publique et privée ses devoirs et ses bornes, que l'imprimerie, le journalisme, la centralisation, l'égalité civile et politique, les chemins de fer, la poste et la télégraphie, nous aient appris à tenir compte de l'effet total, et à ne pas croire que la grande maladie de la faim sera guérie, parce que deux ou trois cents personnes auront donné du pain aujourd'hui à deux ou trois mille mendiants.

Il n'y a pas de pays en France où il y ait plus de mendiants qu'en Bretagne ; il n'y en a pas où l'on répande les aumônes avec une charité plus inépuisable. Est-ce parce qu'il y a beaucoup de mendiants

que Ton donne beaucoup, ou si c'est parce que Ton donne sans compter ou sans se fatiguer que le nombre des mendiants s'accroît tous les jours? Pour qui cette question fait-elle un doute? L'aumône commence par appeler les mendiants, et elle finit par les créer. Elle devient rapidement pour les riches un plaisir et presque un besoin ; pour les pauvres, une habitude et une industrie.

L'aumône de hasard, distribuée à tout venant, entretient le vice et la paresse, provoque l'hypocrisie et le vol, n'est dans celui qui donne qu'ostentation et sensiblerie. L'aumône organisée se croit bien autrement utile ; elle est ravie de sa forcé et de son discernement. Elle prétend ne donner qu'aux vrais misérables, faire de ses dons un remède, et profiter de la circonstance pour placer de bons conseils. Tout cela est merveilleux. Reste à savoir si cette bonne âme distinguera, en effet, la plaie réelle de la lèpre simulée, si elle déjouera l'hypocrisie de la misère et celle de la reconnaissance, si enfin ses directions et ses conseils, en supposant qu'ils soient bien suivis, vaudront la peine de l'être. Il ne suffit pas d'être charitable pour être raisonnable. Entre celui qui a de l'argent et celui qui en manque, ce n'est pas toujours le premier qui est capable de guider le second. Cette aumône qui se dit organisée, et qui dédaigne l'aumône de hasard, choisit dans un si petit cercle qu'elle ne difîere pas beaucoup de ce qu'elle dédaigne. Elle n'est pas plus

habile pour dépister la fraude, que les spéculateurs en misères humaines pour l'inventer ; elle ne fait la plupart du temps qu'aiguiser et développer leur génie. Elle n'aboutit, avec toutes ses finesses, qu'à leur créer un revenu fixe, dont ils écrivent le montant sur leur agenda et qui les dispense d'une somme égale de travail. Elle fait un tort réel à l'ouvrier laborieux et honnête qui rougirait d'accepter un secours ; car elle donne à l'ouvrier assisté le moyen d'abaisser ses prix, et par là le tarif commun de la main-d'œuvre. C'est une erreur qui devient une faute, et une bonne action qui a tous les effets d'une mauvaise.

Supposez l'aumône faite par la charité privée, par un clergé, par une société charitable ou par l'État : la conséquence est toujours la même. 11 y a de plus, pour les associations ou les corps politiques qui prennent à la totalité ce qu'ils donnent aux individus, ce malheur particulier que, toutes les fois qu'ils se trompent dans leurs largesses, le cadeau fait à un seul équivaut à la spoliation de tous. Personne ne prend au sérieux Mirabeau déclarant que les riches sont des fonctionnaires chargés de gérer une fortune et d'en distribuer le revenu; et pourtant ce même raisonnement se reproduit dans tous les pays, à toutes les époques et dans la discussion de tous les budgets, quand il est question de doter les prélats ou les souverains. On tombe naturellement dans cette erreur parce qu'on se trompe sur

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la nature de Taumône. Il est aussi absurde en pratique de faire l'aumône, qu'il le serait en théorie d'admettre des exceptions aux lois de la nature.

Il s'entend que la société ne peut laisser mourir de faim ni les orphelins abandonnés, ni les malades et les vieillards sans amis et sans famille. Il en est de l'assistance comme de l'action même du pouvoir public : elle est légitime partout où elle est nécessaire et seulement où elle est nécessaire. Même dans ces cas extrêmes, la société doit agir avec réserve et ne pas fournir de prétexte à la lâche'té d'une famille ou à l'inertie d'un citoyen. Tout ce qui dispense l'homme de vouloir, le dégrade et l'appauvrit.

On se dira : Qu'a de commun l'aumône avec le travail? Rien ne diffère plus du mendiant que l'ouvrier. Il est vrai; mais l'assistance ne distingue pas, ou du moins l'assistance qui se dit éclairée, l'assistance organisée : il lui suffit que l'on soit pauvre. Au pauvre qui demande, elle donne l'aumône avec addition de directions et de conseils ; au pauvre qui ne demande pas, et qui fièrement refuserait, elle offre au moins ses conseils et sa protection. Elle veut être habile et prévoyante pour lui ; elle se charge, souvent sans arrière-pensée , de diriger ses affaires et de le gouverner lui-même. Elle croit de bonne foi qu'étant plus riche que lui, elle doit nécessairement être plus habile et plus vertueuse. Cette assistance sans aumône est propre-

ment le patronage, et elle a de grands charmes pour ceux qui l'exercent. Elle les persuade de leur infatigable bonté et de l'infaillibilité de leur jugement, et elle leur donne des patronnés, pour remplacer les sujets, les vassaux et les clients, que notre état social ne comporte plus.

Rend-elle autant de services aux protégés qu'aux protecteurs? C'est suivant les temps et les cas

Supposez des esclaves : comme ils n'ont aucun droit et aucune culture intellectuelle, ils ont besoin de protection, et ils l'implorent. Supposez des serfs : s'ils sont assez éclairés pour sentir le joug, et pas assez pour essayer de le secouer, ils acceptent la protection sans la demander : ce n'est qu'au jour de la revendication désespérée du droit, qu'ils la repousseront comme un outrage à la dignité d'homme; voilà, en trois mots, toute l'histoire. Le moine qui mendiait pour nourrir les mendiants pouvait être sublime au moyen âge : aujourd'hui il serait ridicule ; le grand seigneur de 1789 qui avait demandé les états généraux, et qui plus tard, ayant refusé le vote par tête, se voyait traité d'ennemi du peuple, ne comprenait pas cette colère, et criait de bonne foi à la, noire ingratitude. Il y a souvent entre celui qui veut protéger et celui qui ne veut pas être protégé un malentendu qui n'est qu'un anachronisme. L'un retarde, — l'autre avance!

Il faut juger chaque chose et chaque homme à sa date, et ne pas imiter les faiseurs de Morale en oc-

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tion qui, en racontant l'histoire de quelque Grandisson du siècle passé, et en la louant, comme d'ailleurs elle le mérite, la proposent pour modèle aux jeunes garçons de notre temps, ce qui est le moyen de les rendre parfaitement ridicules. Madame Roland rapporte, dans ces étonnants Mémoires écrits entre le tribunal révolutionnaire etl'échafaud, qu'ayant, dans son enfance, accompagné une vieille parente chez une amie de haut parage, elle fut invitée à dîner à l'office. Elle en fut tout irritée sur le coup, parce qu'elle vivait en avance de son temps, et ne comprit que plus tard, quand elle se rendit compte des relations et des situations, qu'elle avait pris une politesse pour une impertinence. La jeune fille se sentait trèsblessée, et lavieille dame se trouvait très-généreuse. Cette historiette représente assez fidèlement ce qui se passa plus tard entre Louis XVI et le peuple qu'il appelait son peuple. A présent qu'il n'y a plus de noblesse et de roture, c'est quelquefois le capital qui, dans les meilleures intentions du monde, invite le travailleur à dîner avec ses gens. Mais il faut faire comme madame Roland : comprendre, sourire, et pardonner.

Quand on a commencé à organiser l'assistauce, elle faisait beaucoup de bien, et ne faisait pas de mai ; ou du moins l'idée qu'elle pût faire du mal ne venait à personne. On ne s'occupait, dans cette première période, que de trouver d'ingénieux moyens pour recueillir des offrandes, et de porter remède,

avec les sommes recueillies, au plus grand nombre possible de misères. Encore aujourd'hui, il est trèsnécessaire de construire des hôpitaux, des hospices, des asiles, des crèches, d'établir des dispensaires, de visiter régulièrement les malades ; on croit même utile de distribuer des secours à domicile, d'ouvrir pendant l'hiver des chauffoirs publics , des restaurants gratuits, de donner des bons de pain, des vêtements, des chaussures, d'établir dans les grandes villes des monts-de-piété, etc. Cependant avec les progrès de la science sociale on a compris qu'il y avait un danger dans toutes ces institutions, malgré leur origine excellente et quelques bons résultats partiels. Cela ne va pas jusqu'à ne rien faire; mais il faut faire avec discernement et se montrer, par bienfaisance, sévère dans ses bienfaits. S'il y a dans une ville un bon hôpital ouvert à tout venant, toutes les familles y portent leurs malades, même celles qui pourraient les garder et les soigner à domicile ; s'il y a un hospice, elles y internent leurs vieillards. Ce sont autant d'économies faites aux dépens de l'esprit de famille, aux dépens aussi de l'énergie du travail et de l'habitude de l'épargne. L'un se dit : Pourquoi transformerais-je ma maison en hôpital? et l'autre: Pourquoi me priver? Quand la force me quittera, je prendrai mes invalides. Ils y perdent la force que le travail donne contre la douleur, « Labor callum obducit dolori * », et la

1 Cic. Tusc. quaest, lib. II, o. 5.

bénédiction que le grabat de l'aïeul attire sur la maison. Les crèches et les asiles rendent d'immenses services aux enfants abandonnés; mais il y a des enfants qu'on n'abandonnerait pas, qui jouiraient des soins maternels, si la crèche n'était pas là, et qu'on porte à la crèche dès qu'elle est ouverte, parce qu'on se dit : Ils y sont mieux. Toujours le mal à côté du bien. La crèche est plus salubre que la maison maternelle, qui en doute? Et qui ne sait pourtant que, même pour la vie physique, rien ne remplace les soins de la mère * ? L'institution des tours, malgré tout ce qu'on a écrit, et malgré tant d'expériences en sens divers, est encore un problème redoutable. On se demande à quoi les tours servent le plus : à empêcher le crime, ou à encourager le vice? Les visites à domicile, les dons en argent ou en nature, les dons déguisés par des ventes à moitié prix, font quelquefois un peu de bien à ceux qui les reçoivent. A combien ? Un million partagé entre 400,000 personnes donne à chacune 2 fr. 50. C'est bien la peine ^! Passe pour l'opulent propriétaire qui ne veut pas souffrir de pauvres autour de son château parce que leur vue offense sa délicatesse. Que celui-là donne, puisque c'est son luxe. Il ne détruira pas la misère assurément , mais il la fera peut-être reculer.

Ce résultat même, ce chétif et insignifiant résultat

* Cf. Jules Simon, VOuvriére, 5e édition, p. 318 sqcj. 'Cf. M. V. Modeste, le Paupérisme, p. 449.

de l'aumône n*est pas certain, — à moins qu'on n'ajoute aux largesses les règlements de police et l'emprisonnement. Pourquoi? C'est que l'aumône attire toujours plus de misères qu'elle n'en soulage. Les pauvres connaissent les divers budgets de la charité dans un rayon fort étendu, et, pauvres réels ou spéculateurs en pauvreté, ils courent aux budgets les plus gros. On a dit des voleurs, avec raison, qu'un grand nombre d'entre eux dépensent plus d'habileté, subissent plus de privations et se donnent après tout presque autant de peine que les ouvriers honnêtes : il en est de même des misérables pour qui la misère est une profession. Renvoyez, dites-vous, cela à Gil Blas? Vous vous trompez ; il y a des misérables de profession dans la vie réelle, il y en a même pour qui leur profession est héréditairoi Parmi les nécessiteux inscrits sur la liste des secours annuels par l'administration de l'assistance publique à Paris, on en cite qui, de père en fils, remontent jusqu'audelà de la Révolution. Leur généalogie se perd dans la nuit des temps; et M. Husson paie aujourd'hui des rentes fondées par M. de Sartines. Faut-il s'en étonner? Au contraire, ce qui est étonnant et admirable, c'est que le fils d'un mendiant ne mendie pas. Montons d'un degré ; passons du mendiant au pauvre honteux, ou même à la famille d'ouvriers qui n'accepterait pas d'argent, mais qui prend avec plaisir des provisions au-dessous du cours, du pain, de la ' I viande à moitié prix. Quel est le service rendu? La

femme reçoit quelque secours, une douceur, comme elles disent entre femmes assistées; le mari qui le sait, travaille un peu moins ou dépense un peu plus : c'est comme si on donnait au cabaret. Cela sans doute n'arrive pas ^toujours; m.ais on avouera que cela arrive, souvent, et que les ménages qui s'acclimatent à l'aumône ne sont pas précisément des modèles, si ce n'est peut-être en humilité et en docilité. L'homme de cœur à qui on offre des secours ne manque pas de répondre : Donnez-moi du travail ! donnez-moi plus de travail !

L'assistance, de plus en plus éclairée et organisée, le prend au mot. Elle ne donnera plus d'argent ni de pain ; elle ne croira plus supprimer l'aumône en vendant le pain au-dessous du prix de revient; non^ Kartifice est trop grossier. Elle donnera du travail, qu'elle paiera bien : grand progrès, qu'attend une déception nouvelle. En effet, si elle paie le travail plus qu'il ne vaut, c'est encore, sous une autre forme, le pain à moitié de sa valeur. Si elle le paie son juste prix, et que tout son effort se borne à faire faire un travail qui, sans cette intervention et cette bonne volonté, ne serait pas fait, elle risque de diminuer la demande d'objets manufacturés, et, par conséquent, la demande et les prix du travail. Tous ces ateliers de charité ont le même inconvénient profondément ignoré de leurs fondateurs et surtout de leurs fondatrices : les dames qui travaillent pour les pauvres ruinent les ouvrières en leur faisant con-

currence. Le moindre malheur qui puisse résulter de leurs dons à domicile, — et c'est un très-grand malheur, — c'est que les familles ayant moins de besoins, accepteront le travail à moindre prix, et que le taux général des salaires s'abaissera. Les non assistés pâtiront pour les assistés; les fiers et les courageux, pour les paresseux et les humbles. Il est vraiment bien difficile de protéger !

Et cela, chaque jour, devient plus difficile, parce que, chaque jour, la société ayant plus conscience d'elle-même, il devient puéril d'attacher une grande importance au peu de bien qu'on peut faire autour de soi dans son petit cercle, et parce que la protection, devenant moins nécessaire, devient du même coup plus dangereuse à exercer et à subir. Qu'on nous conteste, si l'on veut, toutes les craintes que l'assistance nous inspire : ceux-mêmes qui y tiennent le plus et qui la font le mieux, vous diront que son résultat le plus clair et le plus important est de rendre les pauvres dociles. Nous sommes d'accord ! Voilà la raison de leurs aumônes et de nos appréhensions. La docilité, comme la crédulité, est une vertu d'enfant. .« Malo periculosam libertatem. »» Si, à force de donner et de prêcher, on abaisse les courages, ô la triste bienfaisance, qui donne du pain, et énerve le travail !

Du temps des anciens philosophes, — ou peut-être faut-il remonter pour cela jusqu'aux sept sages de la Grèce, — on demandait quel est pour un homme

le bien le plus souhaitable, et quel est pour un Etat, ou pour l'humanité tout entière, le bien le plus souhaitable. Le bien le plus souhaitable, après la vertu, c'est une volonté forte. C'est la volonté qui résiste au monde et qui l'emploie, suivant le précepte stoïcien de transformer l'obstacle en serviteur. Donnez à un homme la richesse, les honneurs, le pouvoir, vous n'en faites pas pour cela un homme, si la volonté lui manque. De même pour un peuple: tous les biens que la fortune et la nature peuvent donner couleront de ses mains débiles. Il vaut mieux pour lui avoir été jeté sur un roc stérile, sous un tiel inclément, et être doué d'une volonté indomptable, que de vivre eiTéminé au milieu de tous les trésors de la terre. Vous voulez grandir un peuple : fortifiez sa volonté. C'est le secret des victoires de notre première République: ni fer, ni pain! Elle n'avait que des hommes.

Quoi ! ne doit-on rien à ceux qui souffrent ? Distinguons. On doit tout à ceux qui ne peuvent rien pour eux-mêmes. On ne doit aux autres que le soleil et le champ de bataille : la justice et la liberté I

« Totum in eo est, ut tibi impcres l. » 1 CIc. Tmc. quxst. liv. II, c. 22,

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