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CHAPITRE VI

SOCIÉTÉS AYANT POUR BUT DE MAINTENIR OU d'ÉLEVER LE TAUX DES SALAIRES

C'est toujours un droit de s'associer; c'est presque toujours un bonheur ; c'est souvent un dévoir. Vivre, c'est lutter. Il n'est pas absolument vrai de dire que la lutte soit surtout difficile pour les faibles, car pour apprécier la difficulté, on doit tenir compte de la force du lutteur et de celle de l'obstacle. C'est une grande pensée de la sagesse antique que plus un homme s'élève, plus il a de devoirs : ce qui revient à dire qu'il a besoin d'une plgis grande force, ayant plus d'obstacles à vaincre. Grands ou petits, nous sommes tous trop faibles pour nos devoirs. On dit que nous avons besoin les uns des autres pour supporter la vie : cela est vrai, à cause de nos souffrances; nous avons encore plus besoin les uns des autres, à cause de notre faiblesse, pour opérer le

progrès , pour triompher de l'obstacle. Nous pouvons être soldats ou généraux, suivant ce que nous valons; mais nous sommes tous dans une armée. Le mot de Thumanité est : Association.

Le sentiment de la faiblesse de l'individu a poussé tous les réformateurs à s'adresser à l'association ou à l'État , qui est une association naturelle. Il est manifeste que, quand ils proposent une association organisée et réglementée par l'État, c'est encore, en fin de compte, à l'Etat qu'ils ont recours. L'association ainsi conçue va directement contre son but, qui est de développer la liberté et d'accroître la valeur individuelle. L'association a été mal jugée de nos jours, parce que ses premiers apôtres parmi nous ont voulu l'imposer.

Il peut y avoir eu des exceptions; mais certes la grande majorité des novateurs et des chefs de secte en France, sous la Restauration et jusqu'à ces quinze dernières années, ont fait bon marché de la liberté. Ils ont voulu, suivant une expression rebattue, mais juste, nous rendre heureux malgré nous, oubliant que la liberté est aussi un des ingrédients du bonheur, et peut-être le plus nécessaire. C'est de la liberté qu'on s'est servi pour les combattre; on leur a opposé partout et toujours la théorie de la liberté ; et ce ne fut pas un spectacle sans intérêt pour les philosophes, que de voir des conservateurs, accoutumés à craindre la liberté 6n politique, se transformer tout à coup, sous l'influence de la peur,

en libéraux déterminés. Il fallut bien du temps pour comprendre que le principe de l'association et le principe de la liberté ne paraissaient opposés quô par la faute de leurs défenseurs.

Aujourd'hui, les partisans les plus décidés de l'association la veulent libre, indépendante, autonome; ils n'acceptent ni maîtres, ni protecteurs. Ils croient qu'il ne leur faut pour réussir que de l'honnêteté, de l'intelligence, de la persévérance. De l'autre côté, on a cessé de considérer l'association comme une menace et de la honnir comme un fléau. Tout au plus persiste -t-on à traiter de chimères les bienfaits promis en son nom. Sur ce pied-là on peut discuter. Il y a loin de cette compassion protectrice et bienveillante à la haine qu on avait pour elle il y a vingt ans, et même il y a quinze ans. Si l'association avait accompli, dès cette époque, en Allemagne et en Angleterre, les merveilles que nous y voyons de nos jours, il n'est pas très-sûr qu'on aurait pu les raconter en France impunément. Il y avait alors deux mondes, l'un où il fallait à tout prix être socialiste, et l'autre où il fallait être ennemi des socialistes. C'est déjà un heureux progrès de pouvoir dire honnêtement et simplement ce qu'on pense, sans faire pour cela acte de courage.

11 s'est d'ailleurs passé, depuis l'année dernière, deux faits considérables. Les articles 414, 415 et 416 du Code pénal ont été abolis, et le gouvernement élabore, en ce moment même, un projet de

loi dont le but avoué est de favoriser la création et le développement des sociétés coopératives. L'association est donc émancipée en France, ou, si elle ne l'est pas encore tout à fait, on peut dire au moins qu'elle est légalement reconnue, et qu'elle a fait son apparition dans le Code en qualité de personne civile, après y avoir si longtemps figuré comme proscrite.

On avait même présenté au Corps législatif un projet spécial sur les sociétés coopératives, et c'efst ce projet qui donne lieu à l'enquête actuelle. Régulièrement, l'enquête devrait précéder la présentation d'un projet dé loi, et ne pas la suivre. Celui-ci avait été présenté , imprimé , distribué , et même discuté en comité secret et dans les bureaux du Corps législatif avant d'être fait : il reviendra en 1866 dans des conditions meilleures. Le ministre des. travaux publics, dans la circulaire où il annonce l'enquête et demande aux préfets leur concours , dit qu'il y a trois sortes de sociétés coopératives : les sociétés de consommation, les sociétés de crédit mutuel et les sociétés de production. Cette division, qui se trouvait déjà dans l'article 51 du projet, est fort employée dans les livres sur la matière, et l'on dit assez communément que les associations de consommation réussissent surtout en Angleterre, les associations de crédit mutuel en Allemagne, et les associations de production en France. Nous verrons que les associations de production sont moins nom-

breuses et moins florissantes chez nous qu'en Angleterre et en Allemagne ; mais le principal défaut de cette division est d'être incomplète*. Sans parler des sociétés de perfectionnement intellectuel et moral (improvement societieSy wokmen's collèges, meckanics institutes, etc.), qui appartiennent à un autre ordre d'idées, elle laisse en dehors les sociétés de secours mutuels fondées sur le principe de la coopération, les trades unions, ou fédérations de métiers, les sociétés pour Tachât en gros des matières premières, les sociétés très-nombreuses et très-importantes pour l'achat et la construction des maisons {land societies, building societies). Nous croyons être plus sûrs d'embrasser tout l'ensemble du mouvement coopératif en distinguant trois sortes de sociétés, suivant qu'elles ont pour objet : P de maintenir ou d'élever le taux des salaires, 2^ d'organiser l'économie dans la dépense, ou3" de changer radicalement la condition de l'ouvrier en remplaçant le salaire par le bénéflce, et celle de l'atelier, en y substituant la république à la monarchie.

1 Ces deux pages portent leur date avec elles. Le projet de loi, modifié et amélioré à la siite de l'enquête, pèche encore, comme la plupart de no^ lois françaises, par l'excès de réglementation. Il n'a pu 6tre discuté dans la session de ÎB66. La meilleure iôi sur les associations sera celle (jui leur donnera la !'.berté sans réserve.

Sociétés ayant ]^ouT lut de maintenir ou d'élever le taux des salaires.

C'est une idée bien simple, que d'associer plusieurs petites forces pour en faire une grande; et c'est une opération bien difficile que de créer un bon système d'association. Aussi n'y a-t-il rien de plus ancien que les associations, et rien de plus rare que les associations à la fois équitables et puissantes. Avant tout l'association doit être libre; elle est un instrument de liberté : l'association imposée n'est qu'un insti'ument de despotisme. C'est ainsi que nous pouvons être, en vertu des mêmes principes, les ennemis des anniennes associations, et les promoteurs des associations futures. Les anciennes associations de métiers, connues sous le nom de corporations, opprimaient l'ouvrier pauvre et gênaient l'essor de l'industrie. Turgot crut les avoir détruites ; mais tout aussitôt elles suscitèrent une émeute de légistes dans les parlements, effrayèrent le roi, renversèrent le ministre, et reprirent triomphalement possession de leurs privilèges. Il ne fallut

rien moins, pour les supprimer définitivement, que la Révolution française.

Le décret de suppression avait été rendu le 15 férier 1791. Le 14 juin de la même année, dans une séance que nous avons déjà rappelée. Chapelier parut à la tribune pour dénoncer ce qu'il appelait « une résurrection des corporations. >» On peut dire au moins qu'elles renaissaient sous une forme toute nouvelle. Avant la Révolution, l'État vendait, aux patrons le droit d'exercer un métier ; et si quelque ouvrier s'avisait de travailler à son compte sans avoir obtenu et payé la maîtrise, on le traitait comme un braconnier et comme un faux monnayeur, et on l'envoyait aux galères. Telle était l'ancienne corporation. La nouvelle, dont Chapelier se plaignait, était tout simplement ce qu'on a appelé, pendant soixante-treize ans, une coalition. Les ouvriers, jugeant que les entrepreneurs (ce n'étaient déjà plus des maîtres) ne leur payaient pas un salaire suffisant, se réunissaient pour demander un salaire plus (élevé et pour refuser de travailler aux conditions de l'ancien tarif. Chapelier et la Constituante avec lui pensèrent qu'ayant dépouillé les patrons d'une autorité que l'État leur vendait, il était juste d'ôter aux ouvriers une force que la nature leur donnait; les plus honnêtes gens s'y laissèrent prendre , et soit illusion, soit intérêt, tous les pouvoirs législatifs qui se succédèrent jusqu'en 1864 laissèrent subsister la prohibition des coalitions.

Il est vrai que les premiers ouvriers qui donnèrent en 1791 l'exemple des coalitions avaient exercé des violences contre les ouvrierspaisiUles; mais cela n'excuse pas l'Assemblée d'avoir confondu l'association, qui est un droit, avec la violence, qui est un délit ; et d'avoir cru qu'elle traitait les patrons et les ouvriers de la même manière parce qu'elle ôtait un privilège aux premiers et un droit aux seconds. Au lieu de faire intervenir la puissance publique dans des querelles d'atelier, l'Assemblée aurait dû proclamer l'incompétence de l'Etat, et déclarer qu'à l'avenir les ouvriers et les patrons auraient pleine liberté de s'associer comme ils l'entendraient, et défaire entre eux toutes les conventions qu'ils jugeraient convenables. Mais on ne s'avise jamais de la liberté qu'en dernier lieu.

Le souvenir des corporations était effacé en 1803, quand la loi sur les coalitions fut rédigée. Le législateur n'était plus préoccupé de tenir la balance égale entre les anciens propriétaires de brevets de maîtrise et les ouvriers. Il ne voyait dans les maîtres que des entrepreneurs dont les droits étaient égaux à ceux de leurs ouvriers, et il se croyait équitable en punissant de peines analogues les coalitions d'ouvriers et les coalitions de patrons. Liberté pour tout le monde : un patron peut donner ou refuser du travail, proposer un tarif, le modifier, remplacer le travail à la tache par le travail à la journée, etc. ; donc il est libre. L'ouvrier de son côté peut accep-

ter, modifier ou rejeter les conditions qu on lui fait, refuser même son travail, et fixer le salaire au-dessous duquel il ne lui plaît pas de travailler ; il est donc libre, comme le patron. Tant qu'il ne s'agit que d'un seul ouvrier et d'un seul patron, l'Etat ne se charge pas de vider la querella ; il respecte dans l'un et dans l'autre, au même titre, le droit d'exercer sa profession comme il lui plaît. C'est la violence qui seule lui permet d'intervenir, ou plutôt qui l'y oblige, car il est institué précisément pour empêcher la violence ; pour garantir à chacun la jouissance paisible de son droit, c'est-à-dire de sa liberté. Jusque-là tout paraît incontestable. Malheureusement le législateur de 1803 ne se contenta pas de punir la violence; il punit aussi le simple concert sans violences, de peines à la vérité plus douces.

Ainsi ce qui était permis soit à un patron, soit à un ouvrier si chacun d'eux agissait isolément, devenait coupable dès qu'il y avait concert entre les ouvriers ou entre les patrons, le concert étant considéré comme une violence moins caractérisée ; car, disait-on, si les patrons se concertent pour abaisser les salaires ou les ouvriers pour les élever, cette résolution n'a-t-elle pas pour effet de réduire en cas de refus les patrons à la faillite, ou les ouvriers à la misère ?

Une telle argumentation, quoiqu'elle ait paru longtemps très-solide et qu'elle soit au moms spécieuse, est pourtant erronée en droit et eu fait.

Elle est erronée en droit ; car la puissance publique ne peut réprimer un acte que quand il tend à blesser un droit reconnu par la loi. Or, la loi ne reconnaît ni le droit au travail, ni le droit de contraindre un ouvrier à travailler; on peut donc se concerter pour refuser de travailler ou pour refuser de faire travailler sans blesser aucun droit, et par conséquent sans encourir aucune peine.

Elle n'est pas moins erronée en fait ; car elle suppose entre l'ouvrier et le patron une égalité de situation *qui n'existe pas. L'ouvrier qui refuse isolément de travailler, ne porte aucun préjudice au patron, parce qu'il n'y a jamais ou presque jamais d'ouvrier indispensable : le patron fera faire la besogne par un autre ; il attendra s'il le faut ; il fera, s'il le faut, venir de loin un autre ouvrier ; au pis aller, il subira une perte d'argent nécessairement minime. L'ouvrier expulsé, qui, le plus souvent, n'a pas de réserve, qui ne gagne que le nécessaire et le gagne au jour le jour, se trouve immédiatement, lui et les siens, en face de la misère. S'il n'y a qu'un atelier dans la localité, il meurt de faim avec sa famille; s'il y en a plusieurs, et qu'ils aient assez d'ouvrage pour lui en donner, ils peuvent le refuser néanmoins, sans qu'il en résulte aucune présomption de concert contre les patrons, tandis que l'abandon simultané du travail par tous les ouvriers d'un même atelier sera toujours considéré par les tribunaux comme le résultat d'un plan concerté. D'ail-

leurs, sous Tempire de la législation de 1803, de celles de 1824 et de 1849, qui toutes défendent le concert, un ouvrier qui quitte 1 atelier, le quitte seul ; un patron qui ferme son atelier renvoie tous ses ouvriers du même coup. Sa seule volonté sans aucun concert a tous les effets d'une coalition. Où est la parité?

Il ne faut pas répondre que les différences qui viennent d'être énumérées sont dans la nature des choses, et que la loi n'est pas chargée de les effacer ; car c'est elle-même qui, en intervenant hors de propos par les articles aujourd'hui abrogés, ajoutait une inégalité nouvelle à celles qui résultent de la différence des conditions.

La véritable égalité ne consistait donc pas à imposer la même défense, mais à accorder la même liberté. C'est ce qui a été fait, quoique incomplètement, par la loi de 1864. A partir de ce moment, on est entré dans la vérité par la' simple suppression de trois articles de loi. On serait presque tenté de dire d'une façon générale que nous avons beaucoup trop de lois, et que le progrès s'accomplit moins souvent par une loi nouvelle que par l'abolition d'une loi ancienne.

La loi même de 1864, dont le principe est excellent, parce qu'elle supprime une législation inutile et injuste, n'a d'autre défaut que de ne pas supprimer assez. Elle est fort inutilement compliquée d'une pénalité contre les actes de violence, comme

si la violence pouvait jamais être permise ou que la législation ordinaire ne fût pas suffisamment armée contre les perturbateurs de la paix publique et de la liberté privée. Renouvelant ainsi sans nécessité des prohibitions qui se trouvent partout dans le Code pénal S elle devait au moins mettre dans ses définitions une telle netteté que tout le monde sût exactement ce qui était défendu et ce qui était permis. Au lieu de cela, elle se sert, comme à dessein, du mot de manœuvres frauduleuses, qui laisse une telle marge à l'appréciation du juge qu'un pouvoir ainsi défini ressemble à un pouvoir arbitraire. On en peut dire autant de la nouvelle rédaction de l'art. 416 qui punit « l'interdiction de travailler imposée par suite d'un plan concerté. » La loi gagnerait assurément à ne contenir que ces trois mots : a les articles 414, 415 et 416 du Code pénal sont supprimés. » Seulement, il faudrait à cette loi ajouter une loi analogue, ou plutôt, pour parler exactement, il faudrait compléter cette suppression par une autre. En effet, le droit de réunion et le droit d'association qui sont sans limites en Angleterre, n'existent pas en France ; or, il paraît au moins étrange, du moment qu'on donne le droit de se concerter, de ne pas donner celui de se réunir et de s'associer.

Comment se concerter sans se réunir? Les ou-

i Cf. dans le Moniteur universel du 29 avril 1864, le Discours profloxicê par M. Jules Simon au Corps législatif.

vriers se voient à l'atelier, à la promenade, dans les lieux où ils prennent leurs repas. Ils peuvent sans doute y converser, mais ils ne peuvent y délibérer. L'absence du droit de réunion les oblige à se réunir en secret ou à se concerter par délégués. Dans le premier cas ils violent la loi, dans le second ils se donnent une organisation et des chefs : est-ce là ce qu'on a voulu? et ne vaudrait-il pas mieux, dans l'intérêt de la société comme dans celui des ouvriers, leur permettre de s'assembler publiquement et paisiblement ?

Qui de nous, parmi les plus calmes et les plus instruits, oserait prendre parti sans de mûres réflexions sur la question de savoir s'il y a lieu, oui ou non, de commencer une grève? Ne parlons pas des intérêts élevés et généraux de l'industrie nationale qui peut être détruite, des conséquences d'une grève pour les autres branches de commerce ; on ne pense pas à tout cela, quand on croit défendre ses droits et quand on lutte pour le pain de ses enfants. En restreignant la question à ce qu'elle a de plus iinmédiat et de plus personnel , elle est encore hérissée de difficultés. Les économistes les plus exercés ne sont pas d'accord sur le principe de la fîxatioH des salaires. Doivent-ils varier avec le prix des matières premières, ou avec le prix de vente, ou avec le chiffre des bénéfices? S'ils diminuent avec les bénéfices, il semble juste qu'ils croissent progressivement avec eux. Dès lors, ils courent les

mômes chances que le capital et changent entièrement de caractère ; car ils peuvent conduire à la fortune et n'assurent plus le pain quotidien. Quelque parti que l'on prenne en théorie, il faut tenir compte dans la pratique des nécessités de la concurrence, des besoins matériels et moraux des ouvriers, et de la situation générale, soit du marché des affaires, soit du marché du travail. Après le salaire, vient la question tout aussi compliquée des heures de travail. Les patrons insistent pour la longue journée, à cause de l'amortissement des frais fixes, et les ouvriers pour la courte journée, à cause de la nécessité d'étudier et de penser, besoin, hélas! nouveau, mais à coup sur sérieux et respectable. Diminuer la durée de la journée, c'est comme si on décimait la population, prétendent les uns; — non, disent les autres, car le travail prolongé épuise les forces; et l'expérience leur donne raison, partout où elle a été sérieusement faite et sérieusement constatée. Aura-t-ondans les ateliers des journaliers ou des tâcherons? Quels seront les tarifs du travail à la tâche? Quand , par qui, sur quelles bases les tarifs serontils modifiés? Qui sera juge en dernier ressort des mal-façons? La durée de la journée sera-t-elle limitée par la loi ou par un règlement local? Sera-t-elle laissée, comme le taux des salaires, aux libres conventions des parties? Le patron sera-t-il maître de changer à son gré la nature de son outillage et ses procédés de fabrication, de permettre le marchan-

dage, d'ii;itroduire dans ses ateliersf des ouvrier^ sans qualité, d'y mêler des étrangers aux nationaux, d'y appeler les femmes, d'augmenter le nombre de ses apprentis, de changer les conditions de l'apprentissage? C'est déjà, comme on ne le sait que trop, une, grosse affaire de mettre les économistes d'accord sur ces points scabreux, eux qui les discutent à leur aise au fond de leur cabinet, sans être troublés par l'animation de la lutte et sans avoir à craindre ni la faillite, ni la faim. Que sera-ce s'il s'agit de s'entendre entre gens élevés dans des milieux différents, pénétrés de prétentions inconciliables, entêtés à les soutenir, enclins par position à juger leurs adversaires avec sévérité, ne connaissant le plus souvent qu'un seul côté, du problème, menacés les uns dans leur honneur, les autres dans leurs intérêts les plus pressants, aigris par d'anciennes querelles ou poussés par un faux amour-propre à ne se relâcher sur rien? Que de force d'esprit, que de temps il faudrait dans des conditions pareilles pour discerner ce qui est juste, possible, utile, pour peser les raisons, étudier les faits, prévoir le lendemain ! Il n'y a pas de résolution plus grave, ni qui exige plus de maturité et de réflexion. C'est pourtant cette résolution que, par la faute de la loi, on est obligé de brusquer. Point d'assemblées entre ouvriers, ni de pourparlers avec le patron; point d'enquête sur les faits,, ppint de reçouri^ ^u^f aiipis e^fpériniônté^t Q'^^t la

colère au lieu de la réflexion qui décide. On prend son parti sur le premier moment, avant même d'avoir songé aux moyens de persévérer et de soutenir la gageure. Il suffit souvent de quelques ouvriers qui ont posé le casus delli; les autres suivent par un sentiment d'honneur, pour ne pas abandonner des camarades. Et cependant, une grève, à -le bien prendre, c'est une guerre. Quelle imprudence, une déclaration de guerre sans délibération préalable! Il se peut certainement qu'une délibération n'eût rien éclairci ; mais on avouera aussi qu'elle eût donné au moins une chance de s'entendre : pourquoi la rendre impossible? On croit que toute réunion publique des ouvriers est un danger; mais il faudrait le prouver ; il faudrait expliquer pourquoi ce qui est si simple et si inoffensif en Angleterre est si redoutable en France; surtout il faudrait montrer qu'il y a plus d'inconvénient pour l'ordre dans une réunion publique que dans l'obligation de tout décider sans rien étudier, ou de remplacer la délibération au grand jour par une délibération secrète.

On fait cette objection pratique au droit de réunion, que la République de 1848 a fini par en avoir peur. Mais c'est encore une de ces objections d'esprits sans portée, qui ne tiennent aucun compte des concomitances. On pouvait en 1848 craindre beaucoup de choses qu'il n'est pas trop raisonnable de redouter en temps de paix. Cette république si sou-

Vent mise en cause a eu, entre autres malheurs, celui de ne pas vivre. Il n*est pas bien établi qu'elle ait duré plus de huit mois; c'est moins de temps qu'il ne lui en fallait pour se fonder. Le gouvernement à cette époque courait tous les matins la chance d'une guerre civile. Son armée était incertaine et un peu dispersée ; ses finances n'étaient pas prospères ; la population avec laquelle il avait à compter à toute heure était au moins hésitante ; l'Assemblée nationale, qui possédait à la fois le pouvoir constituant, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, en était encore à chercher sa voie et à s'étudier ellemême. Enfin la moitié au moins des ateliers étaient vides, ce qui jetait tous les jours plus de deux cent mille oisifs dans les rues et dans les clubs. Oui, cela est vrai, le gouvernement eut peur du droit absolu de réunion dans ce moment de crise. Cela ne prouve pas que les ouvriers, qui ont le droit de se concerter, puissent se passer du droit de se réunir, et cela prouve encore moins qu'ils ne puissent pas, sans danger pour l'ordre, se réunir en assemblée publique.

Nous savons que l'administration s'est montrée partout, et principalement à Paris, très-empressée d'accorder aux ouvriers qui en ont fait la demande la permission de se réunir. Ces réunions ont été nombreuses ; elles ont toujours été très-calmes et toujours très-utiles. L'Empereur, à l'ouverture de la session de 1866, a solennellement promis que les

réunions d'ouvriers seraient désormais autorisées, ^ condition qu'on ne s'y occuperait pas de matières politiques. Puisque l'administration a constaté : 1° l'innocence, et 2** l'utilité de ces réunions, et puisqu'elle a, d'ailleurs, comme garanties, la publicité et la répression, pourquoi ne reconnaît-elle pas formellement le droit? Une réunion, même tumultueuse, ne peut avoir aucun danger, du moment qu'elle est publique et que la loi veille ; une interdiction préventive , prononcée par un agent subalterne, peut causer de Tirritation et avoir des conséquences fâcheuses. Quand sera-t-on enfin convaincu que Tordre est toujours du même côté que la liberté?

En Angleterre, où les ouvriers ont le droit de se réunir où et quand ils le veulent, comme tous les citoyens sans distinction de profession et de rang, personne ne songe à empêcher les réunions, ni même à s'en effrayer *. Il n'en est pas de même des associations. On les permet, parce que c'est

1 Art. 4 de la loi du 6 juillet 1825. « Il est entendu et arrêté que cet acte ne soumet à aucune peine ceux qui se réuniront dans le seul but de se consulter sur le taux des salaires et de déterminer les prix qu'ils auront à demander ou à exiger en paiement.de leur ouvrage, ou bien sur le nombre d'heures de tra-^ail qu'ils donneront au chef de leur manufacture, atelier ou industrie ; ceux qui feront entre eux un arrangement soit écrit, soit verbal, pour fixer le taux des salaires ou les heures de travail. Les personnes ainsi réunies dans le but ci-dessus indiqué, ue seront passibles d'aucune poursuite ou pénalité pour aucun de ces faits, aonob^ta,ut l^s loi? (9t stotuts ^lù éta1jU]:^ieu]^ ^e contraire. »

une maxime de droit chez nos voisins que toutes les associations sont permises; mais, quand elles ont pour but de donner de l'argent aux ouvriers sans ouvrage, on les redoute. A-t-on raison en cela? C'est une question à débattre. L'expérience se fait en Angleterre sur une bien vaste échelle ; elle n'en est pas plus facile à étudier et à juger.

Mais, avant d'aller plus loin, il importe de s*expliquer nettement sur la nature, la légitimité et les effets de la grève. Il va sans dire qu'une association dont le but principal est de fournir des ressources aux ouvriers sans ouvrage est au fond dçstinée à faciliter les grèves et à en assurer le succès. C'est donc par la grève qu'il faut commencer notre étude. Depuis l'abolition des articles 414, 415 et 416 du Code pénal, la grève est de droit légal en France, comme elle l'est en Angleterre depuis le rappel des lois de coalition en 1824; elle est aussi de droit naturel, ce qui revient à dire que notre législation actuelle est, en ce point, conforme à la justice. Voilà le premier point, qu'on ne doit pas perdre de vue. Le droit bien établi, est-il utile d'en user? La. distinction est lumineuse; elle parait puérile à certains esprits, qui trouvent ridicule de réclamer un droit dont on ne se servira point; mais, au contraire, cela arrive tous les jours, et, sans aller plus loin, la possession d'une arme de guerre est un droit, l'usage d'une arme de guerre est un malheur. Gr, qu'est-ce que le droit de faire greva?

C'est une arme. On Ta rendue aux. ouvriers, et on a bien fait. Maintenant qu'ils l'ont reçue, ce qui peut arriver de mieux pour l'industrie , pour la société et pour eux-mêmes, c'est qu'ils ne s'en servent pas. Il n'y a qu'une voix sur ce sujet. Patrons, ouvriers, hommes politiques, citoyens paisibles, tout le monde est d'accord. Les raisons sautent aux yeux. Nous disions tout à l'heure que le droit de grève est une arme; nous pouvons dire à présent que la grève est une guerre. Il y a plus, c'est la pire des guerres, une guerre civile. Elle est meurtrière , au pied de la lettre ; car les ouvriers en grève se réduisent eux-mêmes à la condition d'une ville assiégée ; et, comme il arrive dans toutes les guerres civiles, indépendamment de ce qu'ils souffrent directement, ils ne 'peuvent pas faire de mal à leurs adversaires sans en ressentir le contre-coup. Leur triomphe même, s'ils triomphent, est le signal de leur ruine ; car la forteresse dans laquelle ils entrent, ils ont commencé par la démanteler. Au surplus, leurs triomphes sont bien rares, et ils sont toujours éphémères quand ils n'ont pas pour eux l'évidence de la justice. Ils ont beau s'associer; ils luttent à armes inégales, parce qu'ils luttent contre la faim. Il n'y a pas un homme qui ne le sache dans les ateliers et même dans les ateliers en grève.

Maintenant., supposons que toutes les voies de conciliation aient échoué, que la situation ne soit pas tenable, et qu'enfin, à leur corps défendant.

les ouvriers se soient vus réduits à arrêter le travail. Cela, certes, arrivera moins souvent, à présent que les ouvriers ont le droit de faire grève , car on respecte un homme que l'on sait armé , mais enfin cela arrivera. Voilà donc l'atelier fermé et les ouvriers sur la rue. Il s'agit de vivre. Ont-ih une réserve? Ce n'est guère leur usage. Prenons qu'ils en aient : combien vaut-elle? En d'autres termes, combien ont-ils devant eux de journées de salaire économisées au moment où ils se retirent? Dironsnous huit journées? C'est excessif; cependant, pour exagérer, mettons en quinze. Supposons qu'ils se mettront, eux et les leurs, à la demi-ration, comme des naufragés sur un radeau : ils vivront pendant un mois, si c'est là vivre. Au bout d'un mois, il ne leur restera plus de ressources, mais il ne leur restera plus de forces, et l'atelier, s'ils y retournent, paraîtra hanté par des spectres. Ce calcul-là est si facile à faire que, s'il n'y avait que cela, patrons et ouvriers vous diraient dès la première heure combien durera la grève. On jouerait à coup sûr, ce qui probablement supprimerait le jeu ; mais, à ce compte, les ouvriers seraient bel et bien des esclaves.

11 n'en va pas ainsi : les ouvriers en grève ne vivent pas sur leurs économies individuelles; ils vivent sur un fonds commun ; en un mot, ils sont associés. Que la loi le veuille ou nç le veuille pas, c'est un fait et un fait inévitable. R^ste à savoir ce que sera cette association : si elle naîtra avec la grève, si elle sq

reEfermera dans un atelier, dans un corps d'état, dans une place, si elle étendra ses ramiâcationsdans tout un empire, surtout si elle aura une existence légale.

Ces associations, conçues en prévision de la grève, sont ce qu'on appelle en Angleterre des Trader' Unions. L'Unionisme, comme on l'appelle encore, a des ennemis acharnés et de chauds par-f tisans. Pour les uns, c'est une attaque en règle contre les droits de la propriété, et pour les autres, la défense légitime des droits du travail.

S'il s'agit seulement du droit, il est évident que le droit du travail et celui de la propriété sont également sacrés ; que la loi doit les faire respecter l'un et l'autre ; qu'elle est instituée pour les défendra contre toute agression et toute violence. Qui doute de ces principes? Qui les conteste? Ce ne sont pas les ouvriers associés. Si une voix s'élevait dans les lodges pour attaquer la propriété, elle serait étouffée par des réclamations unanimes. Il n'est pas moins évident que la loi doit laisser et à la propriété et au travail leur libre expansion, qu'elle ne peut refuser la faculté de s'associer ni aux capitalistes ni aux travailleurs. Comment oserait-on dire qu'elle protège leurs droits , si elle leur interdisait la mutualité, qui en est la consécration ? Le travailleur surtout n'est libre qu'à la condition d'avoir le droit de s'associer, et puissant qu'à la condition d'user de ce droit. Une armée de nains peut vaincre un géant;

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mais si les nains sont réduits à lutter l'un après l'autre contre le géant, il est clair qu'ils seront battus. L'association est donc de droit, car elle est nécessaire à l'égalité et à la justice. Avouons qu'une association peut être légitime en elle-même et cesser de l'être par ses conséquences. Si l'association des travailleurs avait pour résultat nécessaire de déposséder les capitalistes de leurs biens ou de détruire la fortune publique, elle cesserait d'être légitime en principe ; car une chose qui aboutit nécessairement à un but illégitime est illégitime en principe; et si elle aboutissait éventuellement à ces mêmes conséquences, elle cesserait d'être légitime toutes les fois qu'elle y tendrait ; car il y a deux façons d'être contraire à la loi, d'abord par sa nature et ensuite par sa tendance.

Mais l'association des travailleurs n'a pour but ni la destruction des machines, ni la dépossession des propriétaires actuels du capital ou des ateliers. Quand elle agit, non pas précisément (Contre les capitalistes, mais contre certaines prétentions des capitalistes, elle le fait dans les conditions mêmes de la lutte des capitaux entre eux, c'est-àdire qu'elle est une concurrence. Cette concurrence n'a rien d'analogue à une jacquerie. Elle pourra transformer l'industrie, et il est probable qu'elle finira par la transformer en substituant presque partout l'association au salariat; mais elle la transformera à ses risques, sans violence, par une lutte

loyale, et sans changer la constitution de la propriété, qui n'est pas, quoi qu'on en dise, solidaire avec celle de l'industrie.

Il est bien difficile de donner une idée nette des Trades' Unions, parce qu'elles sont très-nombreuses et que leur organisation est extrêmement diverse. En Angleterre même , elles ne sont pas bien connues. Presque toutes affectent la forme de sociétés de secours mutuels : secours en cas de maladies, secours aux familles en cas de mort, etc. Elles- y ajoutent deux ou trois mots : secours en cas de chômage. C'est ce qui leur donne caractère, et c'est aussi ce qui les empêche de participer aux avantages accordés aux sociétés coopératives par le Friendly Societies Act. Ces trois mots suffisent pour que M. John Tidd Pratt, Registrar of friendly Societies, refuse sa signature, sans laquelle aucune association de mutualité ne saurait avoir d'existence légale. Le premier trait des associations de métiers ou Trades Unions est donc de n'avoir point d'existence légale. Cela ne les transforme pas en sociétés secrètes. Elles vivent, au contraire, très-publiquement; elles font leurs affaires au grand jour. L'absence d'enregistrement ne les rend passibles d'aucune peine; elles j perdent seulement quelques avantages accordés par privilège aux sociétés amicales {Friendly Societies). Comme la liberté engendre la diversité, il y a des associations éphémères et des associations durables; il y en a de riches et

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de pauvres, de sages et de turbulentes. Les unes sont comme resserrées dans un petit espace ; d'autres, comme celle des mécaniciens, ne comptent pas moins de trente mille associés. Tantôt c'est un atelier qui fournit à lui seul le personnel d'une association; tantôt c'est une place, un comté, un corps d'état répandu dans tout le royaume. Les ouvriers d'un même atelier peuvent appartenir à des sociétés diverses; et cela arrive, par exemple, quand des mécaniciens, des puddleurs, des tailleurs de limés, des fabricants de ressorts travaillent ensemble sous le même patron. Les unions du même métier peuvent être isolées et indépendantes les unes des autres ou réunies, amalgamaied, et dans ce cas chaque section iprancli) envoie un délégué à un conseil supérieur; mais ce conseil supérieur n'est investi d'aucune dictature ; il centralise les informations et les votes, voilà à peu près toute sa fonction ^ quelquefois, en matière de finances, il sert d'intermédiaire ou de cïearing-liouse aux unions fédérées {amalgamated). Chacune d'elles a son président, son bureau, son lieu de réunion, son autonomie. Tous les officiers et les délégués au conseil supé- ., rieur sont élus au scrutin par le suffrage universel. Ce sont toujours des ouvriers. Ils ont un traitement qui ne dépasse pas le salaire qu'ils gagneraient en travaillant; ils rentrent dans les ateliers en sortant de charge. Un comité central et permanent est formé d'environ cinquante délégués, appartenant

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aux corporations les plus diverses. Ce comité, qui siège à Londres, n'a aucune autorité : c'est une agence ; il reçoit et transmet des informations ; il sert de moyen de communication rapide. Tout cet ensemble, qui fonctionne avec assez de régularité, ne constitue pas une hiérarchie. L'autonomie de chaque union , de chaque branche , de chaque individu reste entière. Toutefois, on ne peut se dissimuler que la hiérarchie , qui, en fait , n'existe pas, est possible ; que tous les éléments sont prêts, et qu'il suffirait d'une volonté énergique et d'une circonstance pressante pour réunir tous ces corps indépendants en une corporation unique.

Les chiffres sont d'ailleurs formidables. On ne les connaît qu'imparfaitement, non pas qu'ils soient cachés; les unions impriment elles-mêmes des rapports qui ne se vendent pas, mais qui circulent sans aucun mystère : seulement le mouvement est trop rapide pour que la statistique puisse le suivre. Voici quelques renseignements extraits du Trades' Union directory pour 1861. Le rapport compte 405 places, presque toutes en Angleterre, dans lesquelles il existe des To^ades'Societies. Le nombre de ces associations n'est pas inférieur à 2,000. Il n'y en a pas moins de 290 à Londres; Manchester en compte 97, Liverpool 57, Sheffîeld 60, Birmingham 42, Glasgow 50, Dublin 45. Quand plusieurs de ces so ciétés se réunissent en fédération, elles arrivent à un nombre de membres très-imposant. La fédération

des mécaniciens (amaïgamated engineers) comprend 30,000 associés^ Les maçons arrivent à 15,000. Les mineurs, les briqueti ers, les charpentiers, les fileurs de coton, les forgerons, etc., ont, pour chaque association, des listes qui varient de 5 à 10,000. Ce n'est pas assez dire que de porter à 500,000 pour tout le royaume le nombre des ouvriers englobés dans le mouvement unioniste. Encore ne doit-on pas perdre de vue que, dans les grèves, les non-associés se cotisent comme les- autres et apportent leur contingent à la masse ; de sorte qu'au premier signal de guerre l'armée des travailleurs se trouve soudainement portée au double de son effectif. L'ensemble des cotisations annuelles dépasse certainement 1 million de livres, et le fonds de réserve ne peut pas être évalué à moins. Une seule société possède en propre plus de 2,500,000 francs. Le mouvement est déjà ancien et ne fait que s'accroître. Les grèves mêmes ne l'arrêtent pas ; et les corporations, qui ont traversé dans les dix dernières années les crises les plus désastreuses, sont aujourd'hui plus nombreuses, plus riches et plus puissantes que jamais *. En présence de ce tableau, il esL difficile de ne pas rappeler que, si nous avions en France une association de 3 ou 4,000 ouvriers, riche de 30 ou 40,000 francs, nous croirions que l'édifice social est ébranlé sur ses bases.

' The Good and Evil of Trades Unionism^ par M. Frédéric Harrison, dans The fortnighllyUeview, du 15 novembre 1865, p. 34 sqq.

Cependant l'Angleterre ne s'émeut pas outre mesure d'un état de choses dont personne ne peut se dissimuler la granité. Le parlement se borne à refuser obstinément aux Trades' Unions le droit de se faire incorporer, soit sous le régime àesFrieîidly Societies, soit sous celui des United Companies. Les compagnies d'ouvriers ne sont donc pas des personnes civiles; elles ne peuvent pas acheter d'immeubles, faire directement usage de leurs fonds, nommer des dépositaires léga-lement responsables, ou poursuivre leurs débiteurs devant les tribunaux. En revanche, elles ne peuvent être elles-mêmes poursuivies, et les patrons n'ont de recours en réparation civile que contre les ouvriers individuellement, ce qui réduit à néant l'action en dommagesintérêts.

On peut dire justement que les Trades Unions, telles que nous venons de les décrire, ne sont autre chose que la grève organisée. Il reste à savoir si cette savante préparation rend les grèves plus fréquentes, moins raisonnables et plus obstinées. Mais il n'y a pas de fait d'une appréciation plus difficile, non-seulement parce que les avis se contrarient, mais parce qu'on manque de termes de comparaison, l'industrie actuelle n'ayant rien de commun avec l'industrie 'd'il y a trente ou quarante ans. Encore moins pourrait-on comparer l'état actuel de l'Angleterre avec l'état actuel de la France. Si les grèves sont plus fréquentes chez nos voisins qu'elles

ne Tout été chez nous jusqu'à présent, c'est que la suppression des articles 414, 415 et 416 du Code pénal ne date pour ainsi dire que d'hier. Elles y sont aussi plus obstinées, cela Yasans dire, la durée d'une grève étant nécessairement mesurée sur l'importance des ressources. Sont-elles plus fréquentes et moins raisonnables qu'elles ne le seraient, toutes choses égales d'ailleurs, sans l'existence des Trades' Societies? Voilà précisément la question à élucider. Quoiqu'il s'agisse de faits, les récits et les appréciations sont si variables, que nous sommes presque réduits à procéder par voie de raisonnement

Un premier point bien incontestable , et qui domine la question, c'est que les fédérations d'ouvriers n'empêchent pas l'Angleterre de tenir un rang assez enviable sur le marché européen. Cette situation de la fabrique anglaise est-elle aussi menacée que le disent les ennemis de l'Unionisme? Il est difficile de le croire, et difficile même de croire à la réalité de leurs alarmes. Quelques unions abusent de leur force et fournissent ainsi des arguments à leurs adversaires; on peut citer, par exemple, les maçons de Manchester, qui, dans l'espace de peu d'années, ont augmenté les salaires à plusieurs reprises et diminué les heures de travail; les tailleurs de limes et les fabricants de ressorts de Sheffield, dont les exigences auront peut-être pour résultat d'obliger les commandes anglaises à se diriger vers la France ou

la Belgique. En reYanche , la plus .^nombreuse et la plus riche des associations , celle des mécaniciens , n'a pas eu une «eule grève depuis dix aiks, pendant cette période, les maîtres de forges ont réalisé des bénéfices énormes, sans que les ouvriers, qui se savent tout-puissants, aient été tentés de ;modifier les tarifs. Cette modération a plusieurs cau:Ses., lès unes accidentelles, d'autres qui tiennent à la nature même des Unions. Les présidents, les trésoriers, les secrétaires des Unions sont en général des ouvriers prudents, modérés, très-versés dans les affaires ; c'est ce qui résulte d'un rapport fait en 1860 à l'Association des Sciences sociales par un économiste de mérite, sir J. K. Shuttleworth, au nom d'une commission composée d'hommes justement célèbres dans la politique et dans la science. On aurait pu croire que des ouvriers se donneraient pour chefs les plus exaltés et les plus turbulents.; c'est tout le contraire qui a lieu. Voilà une première preuve et en même temps une première garantie de sagesse. En outre, les sections, comme nous l'avons vu, votent séparément et dans une indépendance complète à l'égard les unes des autres. Il s'agit donc, pour un atelier qui se met en grève, d'obtenir l'adhésion des autres centres industriels, sans quoi il perd les bénéfices de la fédération et se trouve réduit, comme en France, à ses propres forces. Cette nécessité a une première conséquence très-favorable à l'ordre : c'est d'empêcher les réso-

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lutions àe premier mouYement. Les sections consultées délibèrent; elles demandent non-seulement à réfléchir, mais à- examiner; des pourparlers sont .©.uyerts, des avis contradictoires se produisent. Les débats sont ordinairement publics, les journaux s'en emparent. Les patrons interviennent ; on s'entremet pour î^boutir à une conciliation ; cela dure souvent des mois et des trimestres entiers. Il ne faut pas croire que les ouvriers donnent toujours raison aux ouvriers. Sans doute, ils y inclinent en théorie : c'est leur grand et durable intérêt; mais, dans la pratique, il ne s'agit de rien moins que de donner immédiatement leur argent pour soutenir la querelle d'autrui. Ces deux motifs opposés en font des juges plus impartiaux qu'on ne le croirait au premier abord. En réalité, ils jouent presque le rôle d'arbitres. Dans la dernière grève du Staffordshire, lorsque les puddleurs • ont résolu de cesser leurs travaux, les sections fédérées, après quelque hésitation, ont refusé non-seulement de les imiter, mais de les aider. C'est un fait récent et considérable.

On sait ce qui est survenu. Les patrons ont prononcé le lock-out, c'est-à-dire qu'ils ont fermé simultanément tous les ateliers, ceux mêmes dont les ouvriers avaient refusé de se mettre en grève et de fournir de l'argent aux grévistes. Le sens de cette mesure est facile à comprendre : quel est le but des Trader Unions^ C'est de prélever sur le salaire de

ceux qui travaillent une cotisation destinée à l'entretien de ceux qui chôment. En fermant tous Tes ateliers à la fois, les patinons neutralisaient les effets de la fédération. Ils s'excusaient par la loi du talion. Ils croyaient rendre guerre pour guerre.

C'est une fausse logique, comme la loi même du talion est une fausse loi, ou pour mieux dire, une fausse application du principe de la justice. Quand les puddleurs se mettaient en grève, ils avaient ou croyaient avoir un grief contre leurs patrons. Quand les patrons , ceux qui étaient provoqués et ceux mêmes qui ne l'étaient pas, prononçaient le locTiouty ils condamnaient à la ruine et à la faim nonseulement les puddleurs^ mais un nombre trois ou quatre fois plus grand d'ouvriers absolument inoffensifs. Si c'est là la guerre, c'est une guerre d'extermination, indigne d'un peuple civilisé.

L'épreuve est-elle assez avancée pour qu'on puisse en tirer des conclusions définitives? Voilà de part et d'autre, parmi les ouvriers et parmi les patrons, des associations qui, mal dirigées, peuvent aboutir à des résultats funestes. Il existe une fédération d'ouvriers qui, si elle devenait plus régulière et se donnait un chef unique, réunirait dans la même main près de cinquante mille hommes avec un budget de plusieurs millions, qui peut.être rapidement porté au double. On répète volontiers, parmi les conservateurs, que les grèves ruinent les Uniofis; il est vrai seulement qu'elles leur coûtent cher; mais, la grève

finie, Tardeur des ouvriers est la même, et, en trèspeu de temps, ils ont réparé leurs pertes et se retrouvent plus puissants que jamais. Ce serait se tromper que d'attribuer cette ardeur uniquement au désir d'améliorer ou de 'maintenir les salaires. Quoique ce but soit très-important, surtout pour des hommes qui, n'ayant pas de capital, vivent toujours dans le voisinage de la misère, il faut compter pour beaucoup les sentiments d'indépendance, de dignité personnelle, d'amour de l'étude, qui ont fait pour ainsi dire explosion dans les trente dernières années, et qui seront peut-être la gloire du dix-neuvième siècle . Arrêter l' Union dans sa marche ascendante quand elle est fondée à la fois sur la nécessité et sur de grands sentiments, serait une entreprise impossible à réaliser par la persuasion ou même par la loi. Le loch-out pourrait devenir le signal d'une guerre sans merci, dans laquelle mille raisons assureraient en fin de compte la victoire aux ouvriers. Les deux puissances en sont venues à un point où il est difficile de croire qu'elles resteront longtemps inoffensives l'une pour l'autre, à moins que l'une des deux ne se transforme , et ce sera le capital. On invoque comme un symptôme très-rassurant la sagesse des Ofjicers dans les diverses Unions, et la modération des grandes Unions telles que celle des Engineers. Mais la sagesse des personnes n'est jamais qu'un accident et tout au plus une probabilité. Pour être à même de dicter leurs

lois, les mécaniciens n'ont qu'à vouloir. Cette situation est menaçante :

« Plus aloës quam mellis habet ^ ;

elle serait déplorable sans le mouvement coopératif, qui en contient le remède. Encore une fois, la fédération des métiers est l'organisation de la guerre : la coopération est l'organisation de la paix.

' Juveiialis îib. U. sat. Vi.

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