DEUXIÈME PARTIE
Les principes directeurs
d’une politique du travail obligatoire
Au seuil de la partie la plus importante de notre étude, il est utile, croyons-nous, de jeter un regard sur le chemin parcouru. Si nous faisons le point, nous sommes amenés à constater ceci : le recours à la contrainte en matière de travail indigène apparaît, d’une part, comme une étape, sans doute dangereuse, mais nécessaire dans le développement économique, social, moral de certaines populations et, d'autre part, comme un fait qui a pénétré profondément la législation et la pratique administrative des colonies tropicales. Après cette double constatation, le problème du travail obligatoire n’est plus que de déterminer les conditions et les limites de la contrainte admissible, sans perdre de vue la nécessité de s’acheminer vers un régime de travail librement consenti. Les inconvénients et les dangers d’un régime de travail contraint sont indéniables; il serait vain et très dangereux de les ignorer, l'expérience l’a montré, et leur examen nous aidera plus sûrement à fixer les principes directeurs de la politique que nous allons chercher à élaborer. L’application brutale et imprudente de la contrainte est capable d'entraîner une crise sociale profonde. Sur le terrain colonial, à propos du chapitre de la main-d'œuvre, une foule de questions s’enchevêtrent et se compénètrent « questions de couleur, de race, de climat, d'hygiène, de mœurs et d'usage, de liberté humaine et de développement social, questions des grands tarvaux indispensables (4) ». Nous sommes transportés au cœur même du problème colonial qui tient presque tout entier dans ce fait essentiel : la rencontre de civilisations très différentes,
(4) M. le Sénateur BÉPRENGER, Rapport au Sénat, cité par Fayer, Op. cit, p. 9.
séparées par des siècles de progrès matériel et surtout de deux races marquées l’une et l’autre d’une hérédité qu'elles ne peuvent renier, ni supprimer et qui assure à l’une, il faut le reconnaître qu’on le veuille ou non, une prédominance de fait. Faute d’une connaissance approfondie des problèmes soulevés ou pour en avoir méconnu certains aspects, des erreurs ont été commises, de fausses manœuvres exécutées. Des initiatives malencontreuses, trop intéressées ou trop hâtives et insuffisamment préparées ont entraîné parfois en matière de recrutement des conséquences funestes pour les populations qui en firent les frais. On est allé ainsi à l'encontre du but même de la colonisation auquel il faut toujours revenir, le bien de l’indigène et de la colonie.
Il y eut là matière à critiques violentes pour les esprits peu enclins, par nature ou parti pris, à magnifier l'œuvre coloniale des grandes puissances. Des journalistes qui semblent être sans cesse à l'affût des scandales et affaires tapageuses, des voyageurs, des enquêteurs de toute provenance, après quelques semaines, au plus quelques mois passés à la colonie, croyant avoir tout vu, nourris d'informations squvent superficielles, nous rapportèrent de la vie des indigènes des peintures dont l'horreur n'avait rien à envier aux descriptions de l'Enfer de Dante. Cette littérature, qui repose généralement sur un fond de vérité, semble s'attacher à relever les tares inévitables, les détails malsains, ou à exploiter la curiosité et la sensiblerie de lecteurs non avertis et toujours prêts à s’apitoyer. Tel abus réel, tel fait regrettable est alors grossi, accapare l'attention et, par une généralisation hâtive presque inconsciente, tend à présenter la colonisation sous un jour défavorable. On peut nous objecter évidemment que cette littérature n’est que la contre partie de celle des rapports officiels qui tendent naturellement à ne présenter les évènements que sous leur beau côté. Toujours est-il que nous ne saurions trop nous élever contre ceux qui, par de tels procédés, s’efforcent de monter en épingle des
faits isolés ou accidentels et par là discréditent notre pays et notre effort colonial, non seulement auprès de nos nationaux, mais encore auprès de l'opinion publique étrangère. Non pas qu'il soit dans nos intentions « de Jeter sur certains évènements, sur certains faits, une sorte de drapeau tricolore destiné à les recouvrir » (2) : Je passé colonial de la France est assez riche pour n'être pas atteint par la reconnaissance loyale des erreurs commises. Donc, loin de nous la pensée de vouloir tout approuver, tout justifier, d'ignorer les réels abus constatés; nous ne prétendons pas que tout a été bien et l’est encore; seulement, nous ne saurions davantage affirmer que tout est mal. Il v a là-bas dans nos colonies des ouvriers admirables el modestes qui, à tous les degrés et dans tous les domaines, poursuivent parfois héroïquement une besogne toujours obscure à laquelle cependant il faut rendre hommage. Au surplus, à l'égard des fautes commises, ne peut-on, sans faire preuve d'indulgence excessive et de partialité, invoquer le bénéfice des circonstances atténuantes justifiées par la complexité de l’œuvre colonial dont la matière est humaine, par les obstacles de toutes sortes, les incompréhensions et l'indifférence que rencontrent parfois dans la métropole ceux qui agissent aux colonies ? Mais c’est une raison de plus pour n’agir qu'à bon escient et très prudemment, suivant une politique toute nourrie de sympathie pour l’indigène, sans cesse inspirée par les buts fondamentaux de la colonisation, assise sur l'étude approfondie du pays, de ses habitants, de leurs traditions, basée sur la connaissance exacte des inconvénients et dangers qu’entraîne la contrainte au travail et qu’il faudra s’attacher à enrayer, enrichie enfin des expériences passées, heureuses où malheureuses.
C’est cette politique dont il nous reste à dégager les traits essentiels. Elle doit comporter deux aspects, d'une
2) M. TAITIINGER — Interpellation à la Chambre des Députés — J. Off. Débais, Chambre. 1929, page 2.320.
part, l'organisation du régime du travail obligatoire, d'autre part, l'acheminement vers un régime de travail qui ne soit plus à base de contrainte. Remarquons qu’il ne peut s'agir que d'indiquer les principes, les grandes lignes qui doivent inspirer les réglementations à édicter par les autorités compétentes, dans chaque cas particulier; on ne peut songer à élaborer un système d’application universelle ; ici, moins qu'ailleurs, il n’en existe pas. En effet, (il est à peine besoin d'y revenir) il faut faire face, d’une colonie à l’autre ou même à l’intérieur d'une colonie déterminée, à des situations extrêmement. diverses : tel système a donné d’excellents résultats à Madagascar qu'il n’est peut-être pas souhaitable de voir étendre à l’A. O. F., et inversement: C’est pourquoi notre tâche consiste à rechercher les principes d’une politique et non les bases d’une règlementation, cette politique se synthétisant au fond dans une conception à la fois réaliste et idéaliste mise au service d’une main souple, habile à se conformer aux lieux, aux temps, aux circonstances. Les détails dans lesquels il nous arrivera de descendre, par exemple en ce qui concerne l’organisation des chantiers de travaux publics, ne seront là qu’à titre d'exemple de ce qui a été réalisé ou pourrait l’être dans tel ou tel territoire.
Cette politique du travail obligatoire doit reposer sur une double donnée. D'abord, comme en toute branche de politique indigène, posons la nécessité d'acquérir uneconnaissance aussi exacte que possible de l’indigène que nous allons réquisitionner, pour le transporter à des distances parfois considérables de son village et le plier à la discipline du labeur régulier sur un chantier : connaissance de sa psychologie, de ses besoins, de ses faiblesses, des maladies auxquelles il est sujet; connaissance aussi de cette vie indigène locale que nous risquons de désorganiser par des manœuvres maladroites. Ensuite, avant d'en arriver aux principes directeurs de la politique que nous voulons définir, il nous faudra pénétrer plus avant la formule du travail obligatoire aux colonies,
la saisir dans son fonctionnement et en analyser les répercussions possibles au point de vue économique, social et moral, sur l’indigène et la collectivité à laquelle il appartient.
AR à a" ve es
ACL ER
A Ver Eee Le 1h ESS MAT PRAPT
|. PES AT Don