‹ Le travail obligatoire dans les Colonies africainesChapitre 16 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La personnalité de l'indigène et ses

caractères distinctifs

Il semble presque banal aujourd'hui de proclamer la nécessité d’avoir sur l’indigène des notions précises et, cependant, cette vérité fut longtemps méconnue. À l’époque où les théoriciens de la colonisation prônaient la politique d’assimilation, on parlait couramment d'adapter les indigènes à notre niveau de civilisation, à notre mentalité, à nos conceptions, à nos habitudes de travail. C'était renverser l’ordre des facteurs : on l’a compris aujourd'hui. À nous, qui avons assumé la charge redoutable de guider les populations attardées des territoires coloniaux, il appartient de nous pencher vers elles avec sympathie, comme l’homme mûr se penche vers l’enfant pour le prendre par la main. Mais il fut un temps, dont le souvenir est encore (présent, où l'Euro-

‘péen aux colonies eût cru déchoir en s’intéres-

sant à l’indigène autrement que pour en tirer profit. Montesquieu nous traduit ironiquement l'état d'esprit de ses contemporains : « Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête, et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre. On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être sage, ait mis une âme, surtout un âme bonne, dans un corps tout noir. [1 est impossible que nous supposions que ces gens là soient des hommes, parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes des chrétiens » (3). A l'abri d'une telle conception, on pratiquait la traite des Noirs sans aucun scrupule et sans encourir le moindre blâme. Le mot colonisation ne recouvrait alors qu'une exploitation purement matérielle des ressources locales, au profit de la métropole, par une politique économique, commerciale et douanière appropriée. Les buts poursuivis, exclusivement utilitaires faisaient perdre de vue « l’homme ». De plus, un préjugé eut cours assez longtemps suivant lequel les peuples indigènes étaient semblables à ceux de la métropole; ils devaient donc en particulier s’accommoder des mêmes méthodes d'administration (4). Une erreur analogue confondait tous les habitants des tropiques et tendait à les soumettre au même traitement, malgré la multiplicité et la diversité des races auxquelles ils appartiennent. Mais heureusement, les idées ont progressé et de nouvelles conceptions se font fait jour grâce au progrès des études sociologiques et ethnologiques. On peut dire que les missionnaires les premiers donnèrent l'impulsion, du jour où ils différencièrent leurs méthodes d’apostolat suivant les pays de mission, les harmonisant avec la diversité nuancée des milieux, se faisant pour ainsi dire « chinois » en Chine et « arabes » en pays Musulmans. Aussi la politique d’assimilation a-t-elle vécu; elle ne trouve plus aujourd’hui de défenseurs : l'expérience

(3) MonTESQUIEU : Esprit des Lois, Livre XV.

.(4) Voir les paroles d'un auteur belge, M. VAN DER KERKEN, cité par M. FAYET, Op. cit. page 105.

nous à appris à nous défier des formules, des généralisations hâtives et des recettes qui guérissent partout et toujours. La conception du Blanc, être supérieur, appartenant à une race élue a dû s’effacer devant ce que l’expérience et les études ethnologiques nous révélaient, à savoir qu’il n’est pas à proprement parler de « sauvages ». « Il n’y a pas de peuples tables rases, sur quoi l’on puisse élever une construction dé fantaisie, pas de peuples terres vierges, où l’on puisse transplanter n'importe quel arbre. Le plus sauvage clan a son passé — parfois très lointain, riche en traditions, et en expériences —, sa race avec ses dispositions innées, son lieu, son climat et son travail » (5). La carte du monde nous présente une grande diversité de peuples dont chacun a sa civilisation ici plus développée, là plus restreinte, chétive, voire même presque absente. Gardons-nous, pour en juger sainement, de ne considérer dans le mot civilisation que son contenu matériel : « telle peuplade dont les techniques ne dépassent guère le niveau de l’âge des cavernes possède des institutions sociales d’une rare complexité. Le milieu physique, soit qu’il offre d’exceptionnelles facilités de vie et n’exige pas de grands efforts d'invention, soit au contraire qu’il limite par sa rudesse l’activité des groupements, est pour beaucoup dans l’infériorité de l’organisation matérielle. Mais, s’il est capable de dévier ou de ralentir la vie mentale, il ne parvient jamais à la paralyser tout à fait. Mais voilà, une coutume est plus difficile à connaître qu’une âme ou qu'un outil. Il faut une longue fréquentation et quelque dépense de sympathie pour la découvrir, pour en comprendre le sens et la portée.. » (6). Les civilisations sont extrêmement variées, qu'il s'agisse des mœurs et coutumes, des traditions familiales ou sociales, des institutions, des arts, des croyances ou de l’état économique, qu'il s'agisse d'éléments pure-

(5) J. Fozzrer : Le Droit de colonisation, page 308.

(6) G. HARDY : Introduction à la vie coloniale; Temps colonial du 24-7-1931.

ment matériels tels que l'habitation, le vêtement, les outils : les sociétés indigènes nous représentent des civilisations (7) différentes de la nôtre, tantôt plus rudimentaires, parfois plus compliquées, produits avant tout de la race, du milieu géographique, des conditions économiques. |

Si, cependant, ces idées ont fait leur chemin parmi les théoriciens et les praticiens de la colonisation, il s’en faut que l'opinion publique moyenne en soit avertie; pour elle, l’indigène, c'est encore bien souvent l'être bizarre dont on contemple au Jardin d’Acclimatation avec une curiosité amusée, les trémoussements échevelés ou l’accoutrement étrange. Reconnaissons qu'on n'a point toujours fait ce qu’on aurait dû pour éduquer convenablement le public; on lui a prodigué souvent des spectacles qui ne rehaussent guère l’indigène à ses yeux. Par ailleurs, la présentation isolée de certains traits de la vie indigène touchant la vie familiale, artisanale ou religieuse, l’art, la danse, risque de provoquer des sourires, faute de les avoir restitués dans leur cadre. Nous ne prétendons pas que toutes les pratiques indigènes revêtent un sens caché ou profond, mais nous voulons affirmer que sous peine de les taxer d'emblée de « barbarie », un effort de sympathie compréhensive est nécessaire pour en apprécier la signification.

Il faut savoir gré aux organisateurs de l'Exposition Coloniale Internationale à Paris d’avoir évoqué, avec tact et de façon très vivante, les diverses civilisations indigènes. Un magnifique effort fut réalisé en faveur de l’éducation coloniale du Français qui trop souvent ne connaissait de la colonisation que les termes de mise en valeur, de production, d'outillage économique, et qui maintenant a appris à connaître le véritable producteur, l’auxiliaire indispensable. Des formes d'architecture insoupçonnées et inattendues chez des « sauvages » furent révélées, des artisans au travail permirent d'apprécier les « arts indi-

.(7) Sur la distinction entre « la civilisation » et « les civilisations », voir J. FoLLier, Op. cit. pp. 283 et s.

gènes » dans leurs diverses manifestations et plus d’un

Visiteur fut surpris par la richesse d'inspiration et de présentation, empreinte d’un réel sens artistique, que dénotaient certains théâtres indigènes. |

Donc, s’opposant à la politique trop absolue (8) de l'assimilation totale, une nouvelle politique est née. « Selon une heureuse expression, on voulut faire des indigènes, des indigènes meilleurs et non plus des Européens » (9). Et l’on s'efforce de conserver et de développer l'essentiel de leur civilisation dans sa norme, suivant son fonds propre, de maintenir l’armature sociale existante, bannissant ou réformant seulement ce qui, dans les institutions ou les mœurs, se révèle contraire à la morale naturelle ou inviable au stade présent de l’évolution du monde. Il s’agit de laisser autour des racines de la plante fragile une motte solide de la terre du terroir, qu'on amendera progressivement.

Le colonisateur, à son arrivée dans la colonie, doit se dépouiller de sa mentalité européenne pour juger sainement et agir efficacement ; il ne peut prétendre tout ramener à son échelle, à ses cadres habituels de pensée, il ne peut appliquer ses conceptions dans toute leur rigueur. « Il en est des principes comme de certains produits alimentaires de choix que l’on destine à l’exportation, il faut les soumettre à un traitement préalable si l'on veut qu'ils conservent, sous des climats opposés, leurs qualités vivifiantes » (10). C’est ainsi que le travail obligatoire, en soi indéfendable, et qui dès l’abord déroute nos esprits occidentaux du XX: siècle, devient en certains cas une institution parfaitement justifiée, lorsqu'elle poursuit par exemple des fins d'intérêt général et primordial : cultures vivrières, assainissement, lutte contre les

(8) Il ne peut être question de conservation intégrale de la civilisation indigène, ce serait la négation même de la colonisation et de l’action civilisatrice qu'elle comporte. Qui dit colonisation, dit par là même une certaine transformation.

(9) FAYET, Op. cit. page 109.

(10) M. OL:vIER, Op. cit. page 95.

épidémies, établissement de routes et de chemins de fer en vue de supprimer la plaie du portage. Le principe de la liberté du travail appliqué dans sa rigidité serait interprété par l’indigène comme la faculté de ne rien faire et il faudrait renoncer à tout progrès moral, social ou économique.

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Pour concevoir une saine politique du travail obligatoire, la connaissance approfondie de l’indigène s’impose au premier chef. Grâce à elle, nous avons en mains les éléments nécessaires pour organiser en connaissance de cause le régime du travail obligatoire. Grâce à elle, nous savons que les indigènes sont, suivant les milieux et les races, très différents les uns des autres. Les Noirs d’Afrique constituent, du Sahara au Cap et de l'Océan à la Mer Rouge, de nombreuses familles ethniques; à côté de tribus primitives très arriérées, il y a aussi des peuples déchus que des revers guerriers ont voués à la stagnation et à l’asservissement, mais dont l'histoire connut parfois des fastes brillants. Les réquisitions de maind'œuvre vont frapper souvent des éléments extrêmement différents, entre lesquels peuvent persister des haines ou des antipathies héréditaires et qui demain vont se trouver réunis sur des chantiers. On conçoit facilement qu’un traitement unique ne soit pas de mise pour tous ces travailleurs et que, par exemple, il soit indiqué de les grouper par race, tribu et même village. Pour obtenir d'eux un concours efficace, la même nécessité de les connaître se fait sentir de façon à pouvoir les faire travailler dans les conditions qui leur sont habituelles, à respecter leur religion qui est « l’atmosphère même de leur vie », à ne pas dérouter brutalement par nos conceptions individualistes leur mentalité, formée à l’école d’une vie essentiellement collective sous la seule autorité du chef, de façon, en un mot, à les dépayser le moins possible et à ne pas faire de l’indigène libéré de son temps de travail « un déchet inassimilable par notre

civilisation et déjà incapable de réengrener dans son groupe primitif (11) ».

Grâce aux données fournies par les sciences ethnologiques et sociologiques, nous sommes en mesure, d'autre part, de découvrir les éléments du deuxième aspect d'une politique du travail obligatoire qui, pour être complète, doit, en fin de compte, se donner pour tâche de hâter le jour où la contrainte sera devenue inutile. L'étude de la vie indigène nous révèle que l’infériorité de l'individu en tant que travailleur, sa répugnance à l'effort régulier sont imputables, dans une certaine mesure, à son état de santé précaire, résultat de la sous-alimentation, du manque d'hygiène, de l’insalubrité, de l'ignorance ; nous pourrons agir sur l’indigène dans la mesure où nous pourrons agir sur l’ambiance. Assainissons le pays, développons les cultures alimentaires, ouvrons des écoles lindigène, plus résistant en face de la maladie, du jour où il s’alimente normalement, débarrassé de ses préjugés grâce à une patiente éducation, deviendra capable d'effort et plus apte à collaborer spontanément et avec confiance à l’œuvre commune.

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Telle est la pierre d’angle sans laquelle on ne peut songer à bâtir une politique indigène féconde, dans le domaine du travail obligatoire moins qu'ailleurs. On l’à si bien compris qu'on en vient de plus en plus, semblet-il, à exiger que les fonctionnaires coloniaux puissent entrer en relations avec leurs administrés de couleur sans le truchement d’un interprète (12). Seule, en effet,

(11) R. P. ArNou dans Bulletin Catholique International du 1-11-1928, page 115.

(42) À ce propos, notons l’intéressante organisation mise sur pied par la Hollande aux Indes Néerlandaises : l'administration est doublée à ses divers étages d' « adviseurs », fonctionnaires qui ont spécialement étudié la langue, les institutions, les coutumes indigènes et qui ont pour mission de suggérer à l'administration les mesures à prendre, de lui signaler les fautes commises et les erreurs à éviter. Sur ce point voir notamment ; G. HarpyY, Op. cit., page 199.

la connaissance de la langue permettra d'éviter les. erreurs dues à l'emploi des interprètes (13), de gagner la confiance de l’indigène, et, par delà la musique des mots et la syntaxe d’un idiome, de pénétrer les replis d’un cerveau essentiellement différent du nôtre, sans risquer de brouiller ses conceptions ; en un mot, d'aboutir à cette compréhension qui, génératrice de sympathie, aura pour effet de battre en brèche la mentalité artificielle qui s’empare souvent du colonial ou du futur colonial dès qu'il quitte la métropole, et ne pourra qu'’aider à la solution de la « crise des rapports quotidiens » (14).

« C’est pour soutenir cette délicate entreprise (15), c’est pour en coordonner les résultats fragiles que l’enseignement de la géographie humaine, de l’ethnographie et de la psychologie a été largement développé dans les programmes de l'Ecole Coloniale; que l’Institut d’Ethnolo-

(143) « Le meilleur des interprètes, en règle presque habituelle, usurpe presque toujours une partie de fa confiance qu'on mel en lui. En tout cas, se servir d’un interprète est à soi seul un ‘autre art ». (M. BRIAULT, Sous le zéro équatorial, pp. 213- 214).

(14) Crise dont parle E. Durorr : Le problème social dans les pays de colonisation, compte rendu Semaine Sociale de Marseille, 1930, p. 51.

(15) La connaissance de l'indigène, si elle est nécessaire, n'en est pas moins très difficile à acquérir. Les documents les plus intéressants, les observations les plus précieuses seront fournies par le Blanc qui vit au milieu des indigènes, qui parle leur langue et a su capter leur confiance. Or, qui remplit mieux ces conditions que le missionnaire. Le missionnaire arrive à pénétrer dans l'intime de l’âme de ces grands enfants, à surprendre certains secrets, tandis par exemple qu'un palabre d'importance met aux prises deux adversaires à qui le feu de la discussion fait oublier toute prudente réserve; il parvient à faire le tour de leur cerveau, a découvrir leurs craintes, leurs appréhensions, leurs étonnements, les sentiments qu'ils nourrissent à l'égard du Blanc. Certains soirs, il ne dédaigne pas de s'asseoir au milieu du cercle des conteurs et des gens du village ou d'aller fumer une pipe avec les porteurs ou les piroguiers qui l'ont accompagné durant le jour: une intimité s'établit. (Voir M. BriaULT, Op. cit., p. 85.) C’est pourquoi nous voulons souligner ici l'intérêt qu'il y aurait à voir s'établir une collaboration étroite entre l’administrateur colonial et Te missionnaire.

TYT x

gie a été créé, que des Instituts ou des Comités de Recher-

che ont été amorcés dans les différentes colonies fran- Gaises; que la connaissance des langues indigènes est

encouragée de diverses façons » (16).

(16) G. HARDY —- Nouvelle Revue des Jeunes, juillet 1931.

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