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CHAPITRE II

Les répercussions du travail obligatoire

sur la vie de l'indigène

Les répercussions possibles d’un régime de travail sous contrainte aux colonies peuvent être, l'expérience l’a montré, extrêmement graves et aller, dans certains cas, jusqu’à menacer l'existence même des populations indigènes. Ce sont sur elles que les adversaires du travail obligatoire fondent leurs plus violentes critiques. Cependant, il convient de se garder d’une erreur et de remarquer que les incidences fâcheuses que nous allons analyser ne résultent pas fatalement, ni même normalement, de la contrainte. La plupart, en effet, tiennent seulement à ce fait que le travail est exécuté, dans des conditions défavorables et sous un climat pénible, par des individus d’une grande fragilité, inhabitués à un effort soutenu et régulier, diminués physiquement par la sous-alimentation et les atteintes sournoises de nombreuses maladies ou épidémies. Aussi, croyons-nous que nombre des reproches adressés au travail obligatoire atteignent moins le principe même de la contrainte que l’emploi qui en à été fait; la méconnaissance de l’indigène, l’ignorance des conditions locales, le désir d’aller vite, qui sont à l’origine de bien des déconvenues en matière de travail obligatoire, n’auraient pas été moins funestes à l'égard de travailleurs volontaires.

Dans l'analyse des conséquences possibles de la réquisition de main-d'œuvre, nous ne distinguerons pas suivant que les indigènes réquisitionnés participent aux travaux

publics de la colonie, sont employés au portage ou se livrent à des cultures obligatoires; toutefois, les pages qui vont suivre, bien que susceptibles d'application générale à ces trois cas, se rapportent particulièrement à l’emploi de la main-d'œuvre contrainte sur les chantiers de grands travaux, hypothèse de beaucoup la plus complexe.

Envisageons d'abord la valeur du travail obligatoire sous l'angle économique. « La supériorité économique du travail libre sur le travail servile est une vérité devenue banale », écrit M. Girault (17). Tous les économistes s'entendent là-dessus et, à propos de l'esclavage, ont consacré d'abondants développements à ce sujet (18). Cette infériorité, cette moindre productivité du travail obligatoire se rattache à plusieurs causes. Certaines résultent d’abord des effets psychologiques exercés par le recrutement à base de contrainte, sur l’indigène, sur l'employeur et sur les autorités administratives.

L'indigène, travaillant contre son gré, accomplit la besogne strictement nécessaire pour ne pas encourir un châtiment; un tel régime n’est pas fait pour stimuler l'esprit d'initiative et vaincre la passivité naturelle de l'indigène; la qualité du travail fourni s’en ressent certainement et, au total, le travail est d'un rendement sensiblement moindre que le travail librement consenti. Remarquons cependant qu'indolence et insouciance disparaissent ou doivent disparaître dans une certaine mesure dès qu'une rémunération est assurée au travailleur : ce qui est une pratique universellement admise à l’égard des indigènes réquisitionnés.

(17) A. GIRAUET. Principes de colonisation et de législation coloniale, Sirey - 1923 - 2° partie IT, p. 205.

(18) Voir notamment LEROY-BEAULIEU. De la colonisation chez les peuples modernes I. pp. 509 et s.

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D'autre part, l'esprit d'entreprise de l’employeur (19) est amoindri par la certitude qu'a ce dernier de ne jamais manquer de main-d'œuvre, quoi qu’il fasse. Le travail obligatoire entraîne facilement un gaspillage de forces : le prix de revient très bas des travailleurs incite l’employeur à se désintéresser des moyens qui permettraient de les ménager et d'augmenter leur rendement, par une organisation plus rationnelle du travail, par l'emploi d’un outillage mécanique, par l’amélioration des conditions de vie de l’indigène sur le chantier. Le stimulant de la concurrence n'existe pas sous un tel régime.

Enfin, ce mode de recrutement et d'emploi des indigènes tend à réagir de façon regrettable sur la « psychologie administrative », en ce sens que les autorités administratives, sachant pouvoir recourir à la contrainte en cas de besoin, négligent d'encourager par les moyens appropriés la formation d’une main-d'œuvre volontaire.

D'autres causes que celles qui ont leur source dans des réactions psychologiques, accusent encore le caractère anti-économique du travail obligatoire. L'organisation des chantiers alimentés par des travailleurs « obligatoires » risque d'être assez coûteuse, par le fait qu'elle nécessite en principe l'emploi d’un nombre très élevé de surveillants ; que les travailleurs réquisitionnés ne sont jamais capables que d’un travail de manœuvre ; que la brièveté de leur séjour sur les chantiers (20) ne rend guère possible la formation des travailleurs spécialisés que réclame l’emploi des engins mécaniques et ne favorise pas non plus la continuité du travail. Un temps considérable est perdu dans les allées et venues des colonnes

de iravailleurs réquisitionnés parfois à plusieurs semai-

(19) Par employeur, nous entendons, aussi bien l’administration qu'une entreprise concessionnaire de travaux publics ou un simple particulier.

(20) Nous avons vu, par exemple, que dans les colonies anglaises la durée maxima moyenne de la réquisition en vue de travaux publics est de 60 jours par an.

nes de marche des chantiers (21). Les différentes équipes se succèdent rapidement ; d’où, des à coups dans le travail : on passe son temps à instruire les nouveaux venus. Les travaux traînent en longueur, ou bien sont conduits hâtivement et de façon peu satisfaisante. A l'approche de la saison des pluies, les travaux sont exposés à des détériorations qui peuvent annihiler l'effort de longs mois, s'ils ne sont pas munis d’une protection suffisante; « alors on adresse un appel pressant au fonctionnaire compétent, en l’informant qu'il est capital d'achever tous les travaux pour éviter à l'administration des pertes. importantes ». Il s’en suit de nouvelles réquisitions souvent intempestives et parfois effectuées à des dates inopportunes qui coïncident avec l’époque où les indigènes. sont occupés aux travaux agricoles (22).

En dehors de ces répercussions d’ordre économique sur lesquelles nous n’insisterons pas davantage, le régime du travail obligatoire risque d’en produire d’autres bien plus graves dans l’ordre social. On peut les résumer en disant. qu’elles renforcent l’acuité de la question sociale posée aux colonies par la rencontre de l’indigène et de l’Européen. Ces répercussions sociales affectent l'individu et par. contre coup la vie indigène locale.

— Il y a d’abord des répercussions individuelles : elles atteignent non seulement la santé morale de l’indigène, mais encore risquent de compromettre sa santé physique. La première chose qui apparaît néfaste pour l’indigène, c’est l'éloignement de son village. Fréquemment, en effet, nous l’avons vu, la main-d'œuvre est recrutée à des centaines ou même des milliers de kilomètres des chantiers.

(21) Sans parler des inconvénients d'ordre sanitaire que pré-sentent ces perpétuelles allées et venues ; nous y reviendrons. plus loin.

(22) D’après le Livre Gris, page 268, à propos d'un rapport. sur les conditions de travail dans le Tanganyika.

Aux fatigues des nombreuses étapes parcourues à pied, s'ajoute le malaise qui résulte du changement de climat et de milieu. Transportés sans transition sous un ciel différent, soumis à des conditions climatériques nouvelles, obligés de rompre avec leurs habitudes de vie insouciante et oisive pour se plier brusquement à un travail pénible et régulier, surmenés physiquement, répugnant à s'adapter à une nourriture autre que celle qui leur est familière, rongés par la nostalgie du pays, ayant perdu le goût à la vie, les indigènes sont la proie facile des maladies et épidémies qui trouvent chez eux un terrain particulièrement favorable. D'autre part, l'employeur est naturellement porté à négliger les mesures de protection toujours onéreuses qui sauvegarderaient la vie des travailleurs et ménageraient leur fragilité. La mortalité prend des proportions parfois effrayantes et prélève un lourd tribut sur les effectifs des chantiers.

Mais la dépression morale causée par la transplantation est, elle aussi, très grosse de conséquences : tout lien est rompu entre le travailleur et son village d’origine. L'indigène arraché à son milieu, livré à lui-même, en contact avec des gens de race ou de tribu étrangères à la sienne, n’est plus soutenu par le cadre familial, l’armature des institutions sociales et des traditions religieuses : il perd pied. Sans appui moral, les diverses cérémonies de sa religion n'étant plus là pour rythmer sa vie, ébranlé dans ses croyances, il abandonne les quelques principes qui, au village, guidaient sa conduite et inspiraient ses démarches; le péril de l'alcoolisme le guette, propagé parfois par des commerçants sans scrupules. « Le Noir n’est bon à quelque chose que tant qu’il est dans son village, où il a l'appui moral de sa parenté. Sorti de son milieu, il perd ses quelques principes de moralité. Les agglomérations d'ouvriers d’indigènes sont des foyers de démoralisation.… » (23).

(23) A. SCHWEITZER. — À l’orée de la forêt vierge. Lausanne 1923, page 129, cité dans le Livre Gris du travail forcé, page

— Il y a aussi des répercussions collectives. Qu'est devenue pendant ce temps, la vie au village privé momentanément d'une partie de ses habitants : les hommes les plus valides, les plus robustes sont tous sur les chantiers, si le recrutement a été opéré d’une façon désordonnée. La vie indigène locale s’en trouve profondément désorganisée. Faute de bras, les cultures sont négligées; plus que jamais la porte est ouverte aux famines éventuelles qu'une mauvaise récolte suffit à provoquer et qui ne vont pas contribuer au relèvement physique de populations souffrant déjà de sous-alimentation. De l’absence de la population mâle valide, résulte parfois aussi cette conséquence que pour les travaux publics d’intérêt local, tels que l'entretien des routes et chemins, femmes et enfants sont illégalement contraints au travail : il n’y à plus qu'eux au village et certains travaux n'’attendent pas (24).

Un autre danger est imminent. « De récentes études sur le dépeuplement, question qui présente une réelle gravité dans certaines régions, ont fréquemment insisté sur le rapport de connexité qui existe entre cette question et le travail forcé (25) ». En effet, outre que le travail obligatoire retient de nombreux indigènes loin de leurs foyers et les empêche temporairement de procréer, les allées et venues des contingents de travailleurs contribuent à la propagation de maladies; on a constaté parfois que des épidémies se déclaraient au retour des équipes au village. Enfin, le dépeuplement se trouve encore accentué du fait de la fuite vers les territoires voisins des indigènes qui se sentent menacés par la réquisition.

Au total, le développement économique et social du territoire se trouve compromis. « Pour avoir voulu une exploitation trop rapide ou trop intense de territoires merveilleusement riches et féconds, on tarit avec la vie les espoirs de civilisation. Le missionnaire avait frayé

(24) Voir Livre Gris du travail forcé, pp. 275-276. (25) Idem, pp. 261-262.

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toire est manqué.

la route au marchand; tous deux maintenant risquent d'être rejetés (26) ». Finalement, l’état de déséquilibre social et moral provoqué dans la vie indigène par les abus de la réquisition, constitue un bouillon de culture merveilleusement préparé pour recevoir les germes de la propagande communiste; car il rentre dans la ligne d'action de la 3° internationale, poursuivant son objectif de révolution mondiale, d'exploiter tous les états de crise et en particulier les souffrances et les rancœurs des races indigènes pour saper, sur tous les points du globe, « l’impérialisme » des puissances occidentales (27). Les travailleurs de retour au village y introduiront le mauvais esprit contracté sur les chantiers au contact des théories communistes dans lesquelles leur mysticisme facile aura trouvé un aliment. Quant au goût du travail, on peut douter qu'ils l’aient acquis pendant leur séjour sur les chantiers, dans l’atmosphère que nous avons décrite

le but éducatif que devait poursuivre le travail obliga-

Nous ne croyons pas avoir usé de « phraséologie » apitoyante dans cette analyse des dangers que l’on fait courir à la colonisation, en appliquant imprudemment la formule du travail obligatoire et en maniant, sans aucune circonspection, l’arme redoutable de la réquisition.

Le travail obligatoire, dont l’emploi ne peut se justifier que dans l'intérêt commun de l’indigène, de la colonie et de la métropole, risque, si l’on n’y prend garde, de compromettre gravement l’avenir de la colonisation. La complexité du problème apparaît maintenant au grand jour. De même que, dans une entreprise difficile et périlleuse, une partie du succès réside dans la claire vision des obs-

(26) La Vie intellectuelle, juin 1929, page 1.030.

(27) Voir notamment R. P. ARNOU, op. cit, Compte rendu Semaine Sociale Marseille, 1930, page 354.

tacles à vaincre et des dangers à éviter, de, même, pour élaborer une saine politique du travail obligatoire, il est indispensable, croyons-nous, de regarder en face le plus objectivement possible, sans les exagérer, mais aussi sans les amoindrir, les inconvénients graves du travail obligatoire et les abus auxquels il a donné ou peut donner lieu. Il n'a jamais été de bonne politique d'ignorer les difficultés, de se les dissimuler ou de les taire.

Cependant, et quoi qu'on ait dit, nous croyons que toutes ces conséquences économiques, morales, sociales, tant individuelles que collectives, ne suffisent pas à condamner le travail obligatoire, car, d'une part, elles ne sont pas absolument fatales, ni irrémédiables et, d'autre part, elles ne sont pas imputables rigoureusement à la contrainte (28) : beaucoup d'entre elles se retrouvent identiques à propos de l’emploi de la main-d'œuvre volontaire. Toutefois, leur perspective nous invite à faire preuve d’une grande circonspection dans l'emploi du travail obligatoire.

4° — Toute contrainte en matière de travail doit être fondée sur les nécessités d’un intérêt public bien compris — et c’est la condamnation du travail obligatoire au profit d'entreprises privées, sauf lorsqu'elles sont concessionnaires de travaux publics ou que leur fonctionnement est intimement lié à la prospérité générale.

2° — Elle ne se justifie qu'à condition de ne pas sacrifier l’indigène, ni la collectivité et de s’ordonner à son bien matériel et moral — et c’est l'obligation d’établir avec soin un plan de protection démographique et sanitaire ainsi que d'organisation rationnelle du travail des indigènes, dans les hypothèses où l'emploi de la contrainte a été reconnu nécessaire.

3° Elle doit toujours être considérée comme un procédé anormal, exceptionnel auquel on ne recourt qu'à contre-cœur, — et c’est la nécessité de hâter sa disparition, en orientant la politique indigène générale dans le

(28) Voir l'observation que nous faisions plus haut, p. 111.

sens d’une lutte contre les eauses profondes du travail obligatoire, c’est-à-dire, contre l'infériorité quantitative et qualitative de la main-d'œuvre indigène. |

En définitive, le colonisateur soucieux de ses responsabilités basera sa politique du travail obligatoire sur deux idées :

4° Ménager la main-d'œuvre existante par des limitations et une organisation appropriée du travail obligatoire;

2° Accroître cette main-d'œuvre en qualité et en quantité.

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